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Rois minuit d'Haiti

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Summary

À Hinche, une ancienne société de la nuit règne dans l'ombre depuis des générations. Lorsque Peeter Junior découvre l'existence des Rois Minuit, des loups-garous, des galipots et des tribunaux secrets qui jugent les vivants et les morts, sa vie bascule. Initié malgré lui aux mystères de la nuit, il reçoit des pouvoirs interdits et devient l'un des leurs. Mais la vengeance, l'ambition et la soif de pouvoir le conduisent peu à peu à perdre son humanité. Entre folklore haïtien, sociétés secrètes, esprits, zombies et légendes ancestrales, Rois Minuit d'Haïti raconte l'ascension et la chute d'un homme destiné à devenir le plus redouté des Rois Minuit.

Status
Complete
Chapters
13
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

Chapitre 1 : Le soleil des morts

La poussière de Hinche avait une odeur particulière ce jour-là. Une odeur de terre desséchée par un soleil implacable, mêlée au parfum âcre et lourd du café que l’on grille à sec sur des réchauds de charbon, des bougies de suif jaune qui commençaient déjà à couler sur le béton chaud des caveaux, et du clairin amarante que les hommes versaient généreusement aux carrefours pour saluer les esprits invisibles. C’était le 2 novembre. Dans le calendrier de la terre et du sang, c’était le Jour des Morts, la grande fête de la famille des Guédés. Dans tout le Plateau Central, de Thomassique jusqu’aux frontières invisibles de la frontière dominicaine, la chaleur de l’après-midi écrasait les esprits sous un couvercle de plomb. Mais sous cette torpeur apparente, une électricité subtile vibrait dans l'air. Un frisson que seuls les initiés, ceux qui savent décrypter les silences et les souffles de la nuit haïtienne, pouvaient déceler.

Dès les premières lueurs de l’aube, avant même que la rosée ne s'évapore des feuilles de bananier, la ville entière s’était mise en mouvement. Une procession humaine, ininterrompue et dense, convergeait vers le cimetière municipal de Hinche. Cet enclos sacré, ceinturé de hauts murs blanchis à la chaux et surmonté de fer forgé rouillé par les saisons, ouvrait ses portes sur le royaume de l'au-delà. À l'entrée principale se dressait, immuable et souveraine, la grande croix noire dédiée à Baron Samedi, le maître des cimetières. Pour les familles de cultivateurs de la région, honorer les défunts n’était pas une affaire de larmes discrètes ou de recueillements hypocrites. C’était un dialogue franc, bruyant, une véritable négociation charnelle entre les vivants qui triment encore sur cette terre et les morts qui veillent ou réclament leur dû depuis les eaux profondes de la mémoire.

La route menant au champ de repos était devenue une rivière humaine. Une poussière fine, soulevée par des milliers de pieds nus calleux, de sandales en cuir usées et de sabots de chevaux ou de mulets, flottait en permanence à hauteur d'homme, créant une brume dorée sous la lumière crue de deux heures de l'après-midi. À l’intérieur de l'enceinte sacrée, l'espace semblait s'être rétréci. Le cimetière se divisait naturellement en deux atmosphères distinctes qui se frôlaient sans jamais se heurter, comme le jour et la nuit.

D’un côté, le long des caveaux de famille rafraîchis pour l'occasion avec de la peinture vive ou une nouvelle couche de chaux grise, régnaient la dévotion chrétienne et le chagrin brut. Des mères de famille, le front ceint d'un mouchoir blanc ou violet, étaient à genoux dans la poussière. Leurs mains frottaient le béton à grande eau, arrachant les mauvaises herbes qui avaient osé pousser entre les fissures durant la saison des pluies. Une fois le nettoyage terminé, elles disposaient avec un soin infini des assiettes en fer-blanc contenant les offrandes culinaires : du maïs moulu bien chaud, des haricots noirs cuits à l'étouffée, du hareng saur fortement épicé. C’étaient les plats préférés de ceux qui étaient partis en bas de l'eau. Le murmure de leurs voix fatiguées formait un bourdonnement continu, un chapelet de Notre Père et de Je vous salue Marie récités en créole, s'entremêlant à des complaintes directes et familières lancées aux ancêtres :

— Pourquoi tu m'as laissée seule avec la terre ? Regarde comment la vie est devenue chère à Hinche… Protège mes enfants du mauvais œil, donne à Charles la force de réussir la récolte de maïs cette année.

Mais à quelques brassées de là, près de la grande croix du Baron, le deuil s'effaçait pour laisser place à une transe mystique et jubilatoire. C’était le domaine absolu des Guédés, ces esprits de la mort, de la vérité et de la fertilité. Des hommes et des femmes, habités par ces divinités provocatrices, offraient à la foule un spectacle qui faisait frissonner les enfants et sourire les anciens sous leurs chapeaux de paille. Le visage barbouillé de poudre de talc blanche pour imiter la pâleur cadavérique, les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil dont il manquait parfois un verre, ils arboraient les attributs de la mort.

Au rythme lourd, sourd et viscéral des tambours traditionnels

— le Manman, le Seconde et le Bula ,dont les échos frappaient contre la poitrine des spectateurs comme le propre pouls de la terre, les possédés exécutaient le banda. Cette danse, caractérisée par des mouvements de hanches outranciers et des simulations érotiques, n'était pas une simple provocation. Elle rappelait aux vivants que la vie naît de la mort, et que face au néant de la tombe, la plus grande réponse de l’homme reste l’énergie brute de la chair. Un possédé, s'exprimant avec la voix nasillarde et traînante caractéristique des esprits de l'au-delà, haranguait la foule. Il brandissait une bouteille de clairin dans laquelle macéraient vingt-et-un piments boucs d'une force incendiaire. Sous les acclamations et les rires nerveux, il en buvait de grandes rasades sans ciller, s'en frottait le visage et les yeux, prouvant au monde entier que son corps, à cet instant précis, n'obéissait plus aux lois de la souffrance humaine.

Les rires se mêlaient aux sanglots. On se bousculait poliment dans les allées exiguës, on partageait un morceau de cassave au gingembre, on versait trois gouttes de alcool sur le sol pour apaiser les loas avant de boire le reste à la santé des survivants. Le cimetière de Hinche était devenu une immense place publique où la mort perdait de sa superbe et de sa terreur pour redevenir une voisine un peu rude avec qui l’on vient boire, rire et discuter une fois l'an.

C’est à travers cette mer humaine en ébullition que Josué avait dû se frayer un chemin difficile un peu plus tôt dans la journée. Mais alors que les autres jeunes hommes de sa génération profitaient de l'occasion pour taquiner les filles sur la route ou s'amuser des excentricités des possédés, Josué avançait la tête basse, les épaules voûtées sous un fardeau invisible. Son cœur était une citadelle de glace, totalement imperméable à la ferveur sacrée ou à la liesse populaire qui l’entourait. La poussière soulevée par la foule lui piquait peut-être les yeux, mais la véritable brûlure qu'il ressentait se situait bien plus profondément, dans le creux de ses entrailles. Elle portait un nom qu'il ruminait depuis son réveil : Peeter Junior.

Toute la matinée, la modeste maison familiale, située à la lisière des terres cultivables, avait vibré sous les éclats d’une énième dispute entre les deux frères. Une histoire de bétail, comme presque toujours. Leur père, Charles, était un homme respecté dans tout le quartier pour sa sagesse, sa droiture morale et sa connaissance infaillible des caprices du sol. Ce matin-là, au moment de répartir les tâches pour la semaine, Charles avait posé sa grande main calleuse sur l’épaule de Peeter Junior, lui confiant la responsabilité exclusive de mener les plus beaux bœufs de labour au marché et de superviser la plantation des nouvelles semences. À Josué, il n'avait laissé que le nettoyage des enclos, le ramassage du fumier et les corvées d'eau pour les bêtes mineures.

Pour Josué, ce choix n'était pas une simple question d'organisation agricole. C'était une injustice de plus, une preuve flagrante et humiliante de sa propre déchéance au sein du foyer. Peeter Junior était l'aîné. Il était le fils fort, celui qui parlait peu mais dont chaque geste, chaque coup de pioche semblait arracher un hochement de tête approbateur à leur père. Josué, quant à lui, avait l'impression de n'être qu'une ombre négligeable dans sa propre maison, un exécutant interchangeable dont on n'attendait rien d'autre qu'une obéissance servile et silencieuse.

— Tu ne comprends rien à la psychologie de la terre, Josué, lui avait lancé Peeter ce matin-là, d'un ton calme et condescendant qui avait le don de rendre Josué fou de rage. Laisse donc faire ceux qui savent comment parler aux bêtes et écouter le sol. Toi, contente-toi de balayer la cour.

Le sang de Josué n'avait fait qu'un tour. Les insultes avaient jailli de sa bouche comme un venin trop longtemps contenu. Il avait hurlé sa haine, accusant Peeter de voler l'amour de leur père et de manipuler la famille. Si Charles n'était pas intervenu immédiatement de sa voix de tonnerre, qui d'ordinaire calmait même les taureaux les plus féroces, les deux frères se seraient entre-déchirés au milieu du fumier. Mais ce qui avait fait le plus de mal à Josué, ce n'étaient pas les paroles dures de son frère. C'était le regard que son père avait posé sur lui à ce moment-là. Un regard teinté d'une immense déception, une moue silencieuse qui semblait dire : Tu n'es pas encore un homme, Josué.

Ne pouvant plus supporter l'air confiné de la cour familiale, étouffé par le poids de cette préférence paternelle qu'il jugeait révoltante, Josué avait tourné les talons. Il avait ignoré les cris angoissés de sa mère qui l'appelait pour le repas, ainsi que les regards en dessous de Peeter. Il avait marché droit devant lui, fuyant la ferme, fuyant ce père trop grand et ce frère trop parfait.

Pour échapper à cette haine corrosive qui lui dévorait l'esprit, il avait décidé de se rendre à l'hôpital Sainte-Thérèse, une structure de santé publique située à l'autre extrémité de la ville de Hinche. C'était là que se trouvait son seul véritable refuge : son meilleur ami d'enfance. Ce dernier avait été admis quelques jours auparavant dans les salles communes de l'établissement, terrassé par une fièvre pernicieuse que ni les tisanes de feuilles de la grand-mère ni les prières n'avaient réussi à faire baisser. L'hôpital représentait pour Josué un sanctuaire neutre, un espace stérile où le nom de Peeter Junior ne résonnerait pas, et où il pourrait enfin respirer sans se sentir inférieur.

Lorsqu'il franchit enfin les grandes grilles en fer forgé de l'hôpital Sainte-Thérèse, laissant derrière lui le vacarme lointain et entêtant des tambours du cimetière, Josué ressentit un soulagement immédiat. Le contraste était saisissant. L'agitation mystique de la rue s'effaçait devant la rigueur froide des bâtiments de maçonnerie. Ici, l'air sentait le chlore, l'alcool chirurgical, la sueur des malades et cette angoisse diffuse propre aux lieux où l'on combat la mort avec des outils humains.

Il traversa les couloirs sombres aux murs peints d'un vert délavé et s'installa sur une chaise en bois instable au chevet de son ami. En découvrant le visage fatigué, aminci mais sincèrement illuminé par la joie de le voir arriver, la colère noire de Josué commença à perdre un peu de sa superbe. Le lit de fer grinçait à chaque mouvement du malade, mais la pièce offrait une intimité précieuse. Durant des heures entières, les deux jeunes gens discutèrent à voix basse.

Josué parla sans s'arrêter, vidant son sac avec une violence verbale qu'il n'avait jamais osé extérioriser devant ses parents. Il décrivit la jalousie maladive qui lui tordait les boyaux chaque fois que son père offrait une bête à Peeter, chaque fois que sa mère, lors des retours de la campagne, choisissait les plus beaux morceaux de viande ou le premier café chaud pour l'aîné, sous le prétexte fallacieux que le grand frère fournissait un travail plus harassant dans les champs de maïs de Thomassique.

Son ami l'écoutait avec une patience infinie, ses grands yeux fatigués fixés sur le plafond de la salle commune. De temps en temps, lorsque les propos de Josué devenaient trop sombres ou frôlaient des souhaits de malheur à l'encontre de sa propre famille, le malade redressait légèrement la tête pour murmurer un avertissement fraternel :

— Josué, mon frère, écoute-moi bien. La colère est une eau saumâtre qui empoisonne celui qui la boit. Surtout aujourd'hui. Nous sommes le 2 novembre, la terre est ouverte, les esprits marchent parmi nous. Tu sais parfaitement, pour l'avoir entendu de la bouche des anciens, que les rancœurs familiales et la haine fraternelle sont comme des phares dans la nuit pour les forces de l'ombre. Ne laisse pas ta rage contre Peeter ouvrir une brèche dans ton âme. Ferme cette porte avant que quelque chose d'autre ne s'y engouffre.

Mais Josué se contentait de hocher la tête d'un air distrait, balayant les conseils d'un geste de la main. Sa frustration accumulée depuis l'enfance était trop ancienne, sa blessure d'orgueil trop vive pour être apaisée par de simples paroles de prudence chrétienne. Il passa le reste de l'après-midi, puis les premières heures de la soirée, à échafauder des plans d'avenir grandioses. Il s'imaginait fuyant le Plateau Central pour s'installer à Port-au-Prince, y trouvant un emploi d'importance dans un grand bureau de l'État ou dans le commerce, devenant un homme riche, respecté et puissant. Un homme qui n'aurait plus jamais à subir le mépris de Peeter Junior ni les arbitrages injustes de son père Charles.

Emporté par le courant de son propre monologue, grisé par le bonheur d'être enfin le centre de l'attention et de pouvoir exprimer ses ambitions sans être interrompu, Josué commit l'erreur fatale que tous les parents de la campagne s'évertuent à interdire à leur progéniture : il oublia totalement de surveiller le temps qui passe.

Il ne prêta aucune attention au fait que la lumière dorée et crue de l'après-midi s'était lentement teintée de reflets violets, avant de s'effondrer définitivement dans le bleu nuit le plus opaque. Il ne remarqua pas non plus que les bruits familiers de la ville de Hinche s'éteignaient les uns après les autres, et que les roulements lointains des tambours du cimetière avaient fini par cesser tout à fait, laissant la place à un silence d'une lourdeur anormale. Les infirmières de garde, épuisées par une longue journée de service, ne passaient plus dans les couloirs de la salle commune. Le temps semblait s'être liquéfié, étiré au-delà de la réalité.

Lorsque Josué se leva enfin de sa chaise pour saluer son ami et lui promettre de revenir le lendemain matin avec une réserve de mangues fraîches de la ferme, la montre invisible de la nuit haïtienne avait depuis bien longtemps franchi le seuil de la sécurité des hommes.

Il quitta le chevet du malade et s'engagea dans le long couloir désert. Ses sandales en caoutchouc frappaient le ciment nu avec un bruit sec qui résonnait étrangement, comme si chaque pas brisait un miroir de silence. En approchant des grandes portes menant à l'extérieur, il ressentit une soudaine et inexplicable lourdeur dans l'air. Une fraîcheur humide venait des montagnes, et pourtant, de grosses gouttes de sueur froide se mirent à perler le long de ses tempes.

C'est lorsqu'il ouvrit la porte et posa le pied sur la première marche de la grande cour intérieure de l'hôpital Sainte-Thérèse que son destin bascula irrémédiablement dans l'horreur. Les avertissements de son ami résonnaient encore dans sa tête, mais il était déjà trop tard pour faire marche arrière.

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