Prologue
Tirant sa chaise grinçante sur le sol, le roi Rudolphe s'installa autour de la petite table qui lui était destinée, devant les regards attendus des personnes qui composaient la salle. Derrière lui, une horde de soldats, chacun assis à une chaise, lance en main. Devant lui, la reine Safy le regarda s'affaisser de tout son poids sur la chaise qui peinait à le supporter en tentant au mieux de cacher son dégoût pour cet homme qu'elle détestait en tout point. Derrière elle, ses soldats attendaient patiemment la vague qui causerait le tsunami.
Si la reine du royaume d'Azurglaze avait accepté de se rendre à Aetherspire, ce n'était ni par courtoisie ni par espoir d'accord. Elle ne pouvait simplement plus supporter les supplications de ses généraux pour mettre fin aux demandes incessantes de ce roi.
Alors qu'il essuya le sucre qu'il avait autour de la bouche, il fit signe à l'un de ses serviteurs de proposer la collation à la reine dans un sourire qu'elle considérait mesquin. Cette dernière analysa les petits gâteaux rectangulaires recouverts de poudre blanche en haussant un sourcil.
— C'est une confiserie humaine, commença le roi. Ils appellent cela beignet, dit-il en inclinant la tête vers elle pour l'inviter à se servir.
Elle avait déjà compris qu'il s'agissait d'une collation humaine. Elle avait reconnu le sucre, une épice beaucoup utilisée par les humains. Elle sourit à son tour avant de commencer.
— Saviez-vous que les humains commencent à considérer le sucre comme une drogue ? dit-elle en attrapant un beignet. Le sucre est connu pour avoir des fonctions dopaminergiques très importantes, il redonne un gain de motivation conséquent à celui ou celle qui le consomme, continua-t-elle en coupant la collation en deux. Cependant lorsque les humains en ont trop, leur corps le stocke en le transformant en gras. Les humains finissent donc par s'enrober sans même s'en rendre compte. Elle redéposa le beignet sur le plateau sans quitter le roi des yeux, vous êtes le premier fae devenu gros bien que son espèce ne s'y prête pas. C'est une nouveauté pour Mystica. Devrions-nous nous attendre au même changement pour nous autres fae ?
Rudolphe regarda la reine Safy avec des yeux si perçants qu'on aurait dit qu'il tentait de lui lancer des lasers. Il ignora délibérément sa question et poursuivit.
— Vous savez quel est votre problème ma chère ? dit-il en essuyant ses doigts frénétiquement sur un mouchoir pour contenir sa colère.
— Je suis persuadée que vous ne manquerez pas de me le faire savoir.
— Vous ne savez pas apprécier les choses correctement. Il faut constamment que vous regardiez ce qui ne va pas. Devrais-je vous rappeler que toutes les avancées scientifiques menées à Mystica sont le fruit du travail de mon royaume ? De nos connaissances. Nous nous tournons vers un futur de savoir et de connaissance alors que vous et votre peuple vous contentez de... flâner !
Alors que les poings des soldats d'Azurglaze commençaient à se fermer, le bruit de choc des lances répondait derrière le roi.
— Si nous nous contentions de "flâner" comme vous le dites, Mystica aurait succombé à vos désastres naturels que vous osez appeler "avancées scientifiques". Mon royaume est toujours là pour réparer vos erreurs. Enfin ne voyez-vous pas ? Vous êtes un korrigan aussi gros que votre sénéchal qui lui est un lézard ! Peut-être devriez-vous vous aussi commencer à questionner ce qui ne va pas dans ce que vous proposent les humains, ne pensez-vous pas ?
Rudolphe pouvait sentir sa queue gesticuler derrière lui tant il était irrité par la conversation. Il détestait tout autant que Safy devoir défendre ses intérêts et ses convictions. Pourtant il savait aussi, sans comprendre pourquoi, que son accord avec les humains ne pouvait fonctionner seulement si le royaume d'Azurglaze était de la partie. Il soupira bruyamment en se demandant pourquoi les humains voulaient à ce point que les deux royaumes donnent leur bénédiction quand le sien, plus grand, plus stratégique et plus impressionnant, avait accepté. Il leva les yeux vers la reine et croisa les bras à sa poitrine.
— Je vois que vous avez décidé de vous pencher sur les questions scientifiques de notre monde, dit le roi amèrement. Pourquoi ne mentionnez-vous pas que les humains nous ont partagé leurs techniques de pêche, leurs nombreux styles d'architecture, leurs techniques d'agriculture bénéfiques à nos deux royaumes, dit-il en accentuant bien ces derniers mots. N'avez-vous pas été satisfaite de voir que vous n'aviez pas à vous contenter du minimum l'hiver dernier parce que les progrès humains ont permis de produire et stocker de grandes quantités de nourriture ? Alors expliquez-moi, vous qui ne vous satisfaisiez seulement d'eau et de vent. Vous qui attaquez vos proies à mains nues, n'avez jamais songé à construire des armes ou créer quelconque forme d'outillage. Pourquoi diable vous intéressez-vous maintenant à la science soudainement ?
La reine soupira si fort qu'on aurait cru voir de la vapeur sortir de ses narines. Elle ne pensait pas que la science était une mauvaise chose, simplement lorsque Aetherspire était le seul responsable du progrès technique, les conséquences étaient rapidement réparables. Cependant, depuis que les humains sont de la partie, les problématiques qu'elles engendrent sont bien plus déplorables. Et la grandeur de leurs créations est aussi importante que leurs conséquences.
— Je m'y intéresse malgré moi parce que les humains s'y intéressent et que vous avez passé le dernier siècle à échanger avec eux, dit-elle en haussant le ton. Ce sont des créatures odieuses qui sont prêtes à tuer leur propre espèce pour du pouvoir. Ils ont passé les dernières années à vous apporter des outils plus destructeurs les uns que les autres. Ils ne sont capables que de tricherie, de mensonge et d'avidité. Et regardez-vous, dit-elle en le regardant de haut en bas sans cacher son dégoût, vous commencez vous-même à prendre part à leurs défauts.
— Assez ! dit le roi en claquant sa queue sur le sol.
Les soldats de la reine Safy bondirent de leur chaise, prêts à l'assaut. Devant ce spectacle, deux de ceux du roi Rudolphe sortirent leur lance pour se mettre en garde. La reine leva la main sans retirer ses yeux de ceux du roi, faisant rompre ses soldats.
— Ainsi, vous semblez plus que déterminé à faire alliance avec eux, dit-elle en se levant. Puisqu'il semblerait que nous ne saurons pas trouver de consensus, je considère que les négociations sont terminées, dit-elle en quittant sa place.
Le roi pouvait sentir son sang bouillir en lui tant il était énervé. Pourtant, il se savait déjà penser à ce qu'il annoncerait aux humains à leur prochaine rencontre.
— Écoutez mes prochaines paroles non pas comme celles de votre ennemie mais comme celles de celle qui partage le même sol, le même ciel et le même vent que vous. N'oubliez pas qu'ils ne sont pas comme nous. Ce sont des humains, nous sommes des fae. Alors mettez fin à votre insatiabilité avant de finir par nous manger tous.








