Chapter 1
Son premier réel souvenir fut l’écran qui s’allume et elle, émergeant de la cohérence de ses codes pour la première fois.
Il perçut ces yeux qui s’illuminaient de curiosité, et dont les recoins se plissaient parfois.
Il entendit son rire alors qu’elle se tournait pour s’adresser à quelqu’un. Elle n’était pas seule.
Ce rire cristallin… il ne l’oublierait jamais.
_ « Tu es sûr de toi, Jeffrey ? »
Sa voix était calme, avec un léger accent qui trahissait ses origines étrangères.
Elle se tourna vers l’écran.
Elle l’observa avec curiosité et, instinctivement, il fit de même.
Son attention se fixa sur elle.
Elle plissa légèrement les yeux et inclina la tête sur le côté, son afro bouclé attaché en deux chignons stables de chaque côté de sa tête.
L’avatar à l’écran, un petit nuage blanc avec deux boules noires expressives pour yeux, imita son mouvement.
Il pencha à son tour, et un point d’interrogation apparut près de lui.
La jeune femme rit doucement et, surpris par sa réaction, l’avatar recula d’un bond.
L’homme qui se tenait à côté d’elle revint avec deux tasses de café.
Elle prit celle qu’il lui tendait.
_ « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? » demanda-t-il.
Leurs voix résonnaient comme si elles venaient de derrière un mur, mais elles étaient déjà assez claires pour qu’il puisse les décoder efficacement.
_ « Il est adorable. Tu dis que c’est encore un prototype ? »
_ « Oui. »
Jeffrey s’assit sur la table à côté d’elle, dans une posture décontractée.
L’avatar se déplaça vers le coin de l’écran pour mieux observer l’homme qui venait de répondre.
Ce qui fit rire la jeune femme encore un peu.
Avant qu’elle ne puisse prendre une gorgée, le petit nuage recula de nouveau.
_ « Il est tellement réactif ! » s’exclama-t-elle, visiblement enchantée.
_ « Oui, il l’est. »
Jeffrey répondit, mais ses yeux gris étaient posés sur elle. Pas sur l’écran.
Ils s’attardèrent sur ses doigts refermés autour de la tasse blanche encore chaude.
Il se gratta distraitement la barbe, ajusta ses lunettes, puis but à son tour une gorgée de café en silence, le regard perdu sur le bout de ses chaussures en cuir.
Le bureau était vide à cette heure-ci. Les grandes fenêtres laissaient entrer une lumière douce, et il devinait qu’il faisait beau dehors. La pièce vivait dans un semi-désordre permanent, et Jeffrey y trouvait quelque chose de familier.
Tout le monde était parti déjeuner. Tout le monde sauf lui.
Sa main libre se posa sur la table, et frôla accidentellement celle de Kenya.
Elle se rétracta presque aussitôt.
Un léger sourire traversa ses lèvres, sans qu’il ne la regarde vraiment.
_ « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? » répéta-t-il.
_ « Eh bien, j’adore. Mais tu es sûr que je peux juste l’emporter chez moi ? Tu ne vas pas avoir des soucis avec l’entreprise ? »
_ « Non. Comme je te l’ai dit, Ethan l’a créé, mais ce n’est pas dans son contrat avec UV Share. C’était plutôt un projet secondaire… personnel. Je voulais juste voir où il en était. Et comme je suis très occupé en ce moment… »
Jeffrey sentit la main de Kenya se poser sur la sienne.
Il observa ses doigts manucurés avant de lui offrir un sourire qui se voulait rassurant.
_ « Je vais bien, Kenya. Tu n’as pas à t’en faire. J’ai eu assez de temps pour m’y faire. »
_ « Quand même… »
Ses doigts se refermèrent doucement sur les siens.
“Toujours prête à secourir les autres…” pensa Jeffrey avec une amertume silencieuse.
Cette fois, ce fut lui qui retira sa main après quelques secondes d’hésitation. Elle ne le retint pas.
Il se leva, alla chercher un livre au bureau d’un collègue, puis un autre sur le sien. Il revint et les lui tendit.
_ « Ce sont les notes d’Ethan sur le programme. »
Kenya prit les livres en lui lançant un regard taquin qu’il accueillit en levant les yeux au ciel, comme s’il en avait déjà assez d’elle.
_ « Tu me diras ce que tu en penses. »
_ « Tu n’avais vraiment pas besoin de faire ça… » murmura Kenya.
_ « Laisse-moi deviner… tu vas bien. C’est pour ça que tu passes ton temps sur Mach et T-leport ? »
_ « Tu me surveilles ? »
_ « Pas besoin. Tu es tellement facile à lire. Et puis c’est toi qui m’aides ici, n’oublie pas de m’envoyer les rapports de données. »
Kenya eut un rire un peu gêné.
_ « Ça marche. Mais sérieusement… merci de continuer à t’inquiéter pour moi. »
_ « C’est ce que font les potes. »
_ « Bien sûr. » répondit-elle en baissant les yeux.
Un silence s’installa, légèrement inconfortable. Elle le brisa en parlant des nouveaux pubs ouverts en ville. Il lui en fut secrètement reconnaissant.
La conversation dériva peu à peu vers des sujets plus légers.
Elle tapa une commande rapide sur l’ordinateur… et l’avatar sentit son monde retourner au silence , au néant. A la non-existence .








