Chapter 1
L’avion n’avait pas encore touché le sol que Cassie sentait déjà l’air différent. Plus lourd. Plus chaud, mais d’une chaleur étrangère, sans l’odeur de la terre rouge et de l’océan qu’elle connaissait par cœur. Elle avait passé tout le vol le front contre le hublot, les écouteurs vissés sur les oreilles, à regarder le Brésil disparaître sous les nuages comme si elle pouvait encore le retenir par la force du regard.
— On va être heureux ici, tu vas voir, avait dit sa mère en lui serrant la main pendant le décollage.
Cassie n’avait rien répondu. Elle avait simplement fermé les yeux et laissé sa mère croire que son silence était de la fatigue.
Trois mois. Trois mois depuis l’annonce, dans la cuisine de leur appartement à Florianópolis, sa mère les joues rouges d’excitation en brandissant une bague qu’elle n’avait jamais vue. Richard. Miami. Une nouvelle vie. Comme si leur ancienne vie n’avait pas eu le droit d’exister assez longtemps pour être appelée une vie.
Cassie avait dit au revoir à Sofia sur le pas de la porte de chez elle, les deux pleurant sans se regarder, comme si se regarder aurait rendu la chose trop réelle. Elle avait dit au revoir à Théo dans la voiture de son frère, un dernier baiser qui avait le goût salé des larmes qu’aucun des deux ne voulait montrer. Et elle avait dit au revoir à son père sans un mot, parce que les visites au parloir n’étaient déjà plus que des silences gênés depuis longtemps, et qu’un au revoir de plus n’aurait rien changé.
La maison de Richard Rott — sa nouvelle maison, paraît-il — se dressait au bout d’une allée bordée de palmiers tellement parfaits qu’ils semblaient sculptés. Un porche immense. Une piscine à débordement qu’on apercevait déjà depuis le portail. Tout, absolument tout, sentait l’argent neuf et l’effort de bien faire les choses.
— Cassie, je te présente Richard, dit sa mère, rayonnante, en désignant un homme grand, costume impeccable malgré la chaleur, sourire de quelqu’un habitué à ce qu’on lui dise oui.
— Enchanté, Cassie. Ta mère m’a tellement parlé de toi, dit-il en lui tendant la main, comme on serre la main d’un partenaire d’affaires.
Elle serra cette main sans grand enthousiasme. Poli. Distant. Elle gardait ça en réserve pour les gens qu’elle n’avait pas choisis.
— Mon fils devrait être ici quelque part, ajouta Richard en regardant vers la maison. Il a quinze… non, pardon. Vingt-deux ans. J’oublie toujours qu’il a grandi.
Cassie haussa un sourcil. Sa mère lui avait parlé d’un gamin. Un ado, avait-elle dit, comme si ça allait être simple, comme si ajouter un petit frère à l’équation rendrait toute cette histoire plus digeste. Elle s’était presque préparée à ça — un môme à qui apprendre des trucs, peut-être même quelqu’un à qui se confier dans cette maison d’inconnus.
Ce n’est pas ce qu’elle eut.
Le bruit arriva avant l’image : un moteur qui hurlait au loin, qui se rapprochait, qui freinait dans un crissement bien trop violent pour une allée résidentielle. Une voiture — noire, basse, agressive — s’arrêta pile devant le porche dans un nuage de poussière. La portière s’ouvrit.
Et Jacob Rott en sortit comme s’il sortait d’un film qu’il avait écrit lui-même.
Cheveux en désordre, t-shirt à moitié froissé, une cigarette éteinte coincée entre les lèvres qu’il n’alluma même pas devant son père. Il portait ce genre de nonchalance qu’on ne peut pas vraiment apprendre — celle des gens qui savent qu’ils sont regardés et qui font semblant que ça ne change rien.
— Jacob, dit Richard d’une voix qui se voulait calme mais où perçait l’agacement. On a des invités.
— Je vois ça, répondit Jacob sans le regarder.
Ses yeux s’étaient posés sur Cassie. Un regard rapide, complet, le genre qui évalue quelqu’un de la tête aux pieds en une fraction de seconde et qui ne se donne même pas la peine de cacher qu’il vient de le faire.
— Toi tu dois être la fille du Brésil, dit-il avec un sourire en coin qui n’avait rien de chaleureux.
— Cassie, corrigea-t-elle, les bras croisés.
— Cassie, répéta-t-il, comme s’il testait le mot. Sympa. Bienvenue à Miami, j’imagine que tu vas adorer.
Le sarcasme était si épais qu’elle aurait pu le couper au couteau.
— Jacob, articula Richard entre ses dents.
— Quoi ? J’suis poli, papa.
Il passa devant eux sans un regard de plus pour son père, frôlant presque Cassie au passage, suffisamment proche pour qu’elle sente l’odeur d’essence et de tabac froid qui collait à lui. Il s’arrêta une seconde sur le seuil de la maison, se retourna, et planta ses yeux dans les siens.
— Un conseil, frangine, dit-il avec ce sourire qui n’annonçait rien de bon. Reste de ton côté de la maison. Je reste du mien. On s’évite, et tout ira bien.
Puis il disparut à l’intérieur, laissant derrière lui un silence gêné et l’écho d’un moteur qui refroidissait dans l’allée.
Cassie resta plantée là, la mâchoire serrée, le cœur battant d’une colère qu’elle ne savait pas encore nommer.
Bien, pensa-t-elle. Si c’est la guerre qu’il veut, il l’aura.