Chapter 1 : 18 ans
Personne ne sait ni quand ni où tout a commencé. Seule une certitude demeure, l'implacable vérité de la mort. L'idée même que notre temps est limité à partir de nos 18 ans.
Chaque Yrien se voit marqué le jour de ses 18 ans par une malédiction inévitable et violente, c'est elle qui définit le temps qu'il nous reste à vivre. Dès lors, il ne nous reste plus qu'entre 1 et 30 ans de vie.
C’est cette dure réalité qui donne à notre société son ordre, sa hiérarchie, sa vérité. Les plus "vivants" demeurent à la tête de la hiérarchie, ils vivent plus et mieux quant à nous, les "morts-vivants", ceux à qui il ne reste qu'un an, nous profitons de notre ultime année pour nous amuser.
Je m'apprête à vous raconter mon histoire, comment tout a commencé pour moi et comment je suis mort.
En l'an 421 de l'ère des Éternels, par un matin chaud et sec, plus qu'à l'accoutumée, il était possible d'entendre les cris des marchands ouvrant commerce dans la Ville Basse.
À travers les tissus qui recouvraient les fenêtres béantes de mon logement, un rayon de soleil éclaircit mon visage, c'était le jour de mon 18ème anniversaire, un de ces jours dont on se rappelle, ou plutôt qu'on ne peut oublier.
Autour de moi, le désordre. Il faut dire que la Ville Basse n'est pas l'endroit le plus idyllique. Bâtie sur des ruines d'un autre monde, sur celui d'Avant, d’avant la malédiction, dont il ne reste plus que des morceaux brisés, éparpillés comme pour rappeler que les morts-vivants finissent ainsi, morcelés. Seuls. C'est ce que j'ai toujours connu et ce que je connais par cœur.
Alors que la température était déjà lourde, limite insupportable, j’avais trouvé la force de me relever. A côté de moi, j’ai senti un mouvement — souple et gracieux. Une forme nue prise sous mes draps. Je ne me rappelais plus trop de ce qui s'était réellement passé cette nuit. Sûrement du vin, de la musique quelque part dans la rue, et surtout cette fille aux cheveux rouges qui m'avait regardé d'une façon qui ne demandait rien d'autre que d'être compris. Je ne me rappel plus de son prénom ni de son temps.
En regardant par la fenêtre, j'apercevais, niché en hauteur, la Ville Sainte — comme un bastion inébranlable, inatteignable. Sa grande tour jugeait de haut tous ceux qui ne méritaient pas d'accéder à ce monde d'abondance et de richesse. Là aussi, c'est ce qui faisait la différence entre leur monde et le mien. Personne ne peut y entrée à moins d’avoir une marque d’or. En haut, seuls ceux avec au moins 25 ans à vivre sont admis et jouisse de plaisir inimaginable. Boisson, nourriture venue d’autres contrés, tissu et matériaux noble et évidemment des plaisirs désinhibés. Alors oui, les tavernes aussi propose ce type de service, mais tout est différent du moins selon les légendes.
Car ceux qui partent ne reviennent jamais.
Pour moi, c’est la première journée du reste de ma vie, la marque allait arriver. Je le savais. Tout le monde le sait. Chaque matin il y a quelque chose dans l'air qui change pour ceux qui fêtent leur 18ème anniversaire. Quelque chose qui ressemble à une promesse, ou à une menace — les deux se ressemblent trop pour qu'on les distingue correctement.
Je regardai mon poignet gauche. Encore nu. Encore propre.
Combien de temps me restera-t-il ?
Quand viendra-t-elle ?
Et si je devenais un porteur de la marque d’or !
Trop de questions dans ma tête et toujours pas de réponse.
Je pouvais sentir la fille aux cheveux rouges bouger dans mon dos et murmurer quelque chose d'incompréhensible puis ses mots devenaient plus structurés :
- Till… hmmm… re-mien.. revient.. encore..
Elle se rappelait de moi et de notre nuit. dès lors, sans précipitation je m'habillais sans la réveiller. Ce n'était pas de la cruauté — c'était de l'honnêteté. Je n'avais rien à lui offrir au-delà de cette nuit, et elle le savait aussi bien que moi.
Dehors, la ville basse était déjà en mouvement. Les marchands de la rue des Cendres avaient ouvert leurs étals — des quantités minimes de marchandises hors de prix, des épices venues du sud à l’odeur enivrante, des tissus de mauvaise qualité ou encore de la viande dont il ne fallait pas demander la provenance.
Des enfants couraient entre les jambes des adultes, jouant à s’attraper dans ce dédal. Une vieille femme vendait des amulettes censées augmenter sa marque. Des balivernes, évidemment. Mais elle en vendait. Beaucoup. Le désespoir est plus simple à supporter quand on croit en quelque chose.
grrrrrrr
J'avais faim. Je n'avais pas d'argent. Ce n'était pas nouveau voire même habituelle.
En avançant j’apercevais déjà Seren qui m'attendait au coin de la rue des Forges, appuyée contre le mur en pierre grise, bras croisés, un sourire en coin qui signifiait qu'elle savait exactement où et avec qui j'avais passé la nuit.
- Tu pues le vin, le cul et les mauvaises décisions, dit-elle en guise de bonjour.
- C'est mon anniversaire, je fais ce que je veux !
- Justement. Tu aurais pu faire des efforts. Elle coupa un instant la discussion. Et comment va Gritt ?
- Ah voilà ! Je n’avais plus son prénom ! Je…
- Till ! Tu es insupportable ! me dit elle avec un regard désapprobateur mais curieux.
J'avais appris à connaître Seren depuis notre plus tendre enfance, nos parents travaillaient au même endroit. Je l'ai vu grandir, changer et devenir la femme qu'elle est devenue - dure et douce à la fois, belle et inaccessible. Un peu comme une fleur pleine d'épine. Seren avait sept ans de vie — je le savais depuis le mois dernier, quand elle était rentrée avec les yeux rouges et ce sourire qu'on adopte quand on refuse de laisser la peur gagner. Sept ans. C'était mieux que beaucoup de personne, pas assez pour accéder à la vie dont elle rêve, mais suffisant pour survivre encore un peu.
En se redressant elle me tendit un morceau de pain plat. Je l’ai pris sans commentaire. Entre nous, la gratitude se disait autrement — dans les silences, dans les présences, dans les petits gestes qu'on ne nommait jamais parce que les nommer aurait demandé d'admettre qu'on avait besoin de quelqu'un. Besoin de l’autre.
- Tu as peur ? dit-elle avec un ton plus doux, presque inquiet.
- Non. Du tout.
Je sentais sont regard de côté me juger.
- Tu mens et pas qu’un peu. Tu as la frousse, ricane-t-elle
- Je mens tout le temps. C'est une de mes plus grandes qualités.
- Aller va au travail on se retrouve plus tard pour fêter ça !
Sans se retourner, Seren prit la route vers le port , c'est là où qu'elle travaillait. Ses courbes se balançant comme à son habitude, nonchalante et provocatrice. Impossible d’y résister, je la regardais comme ça depuis longtemps et je savais qu’elle en jouait.
Après avoir rêvé de seren les yeux ouverts, je me mettais en route moi aussi pour le travail, rien de très gratifiant. mon travail consistait à porter des caisses pour le marchand d'épices, Hordan. Ce dernier était trop généreux en gestes mais trop avare en pièces.
Au milieu d'une transaction avec un client, une douleur à l’avant-bras, sourde, puis précise, comme une lame fine qu'on enfonce lentement. Mes doigts s'écartèrent involontairement laissant tomber la caisse que je portais.
Sur mon poignet gauche, quelque chose me brûlait. En regardant plus précisément, il était possible de voir une forme brillante sous ma peau.
Le symbole se formait en temps réel, comme tracé par une main invisible — lignes courbes, angles précis, un langage que tout le monde savait lire mais que personne ne comprenait. La douleur avait duré peut-être trente secondes mais elle m’avait paru durée des heures.
Quand ce fut terminé, j’avais enfin ma marque. Il était temps de connaitre mon destin. Je retirais doucement ma main de mon poignet...
30 ou 25 ans et je deviendrai important
Aller entre 12 et 17 ans comme la moyenne ! Je mérite bien ça.
7 ans comme Seren, ce serait bien aussi. 7 ans.
- Un an ! Cria Hordan qui se trouvait à mes côtés. Tu n’as plus qu’un an gamin. Casse-toi !
Hordan me regardais avec ce mélange particulier de pitié et de soulagement que les gens réservent aux mort-vivants.
Je pris mes affaires et sans même réclamer mes pièces je m’engouffrais dans la ville à la recherche d’un abri. Même si j’avais besoin de cet argent, je m'en foutais, d'une certaine façon, quelque chose d'autre occupait tout l'espace disponible dans ma tête, une pensée simple et absolue :
Un an.
Je marchais sans destination précise quand soudain mon regard avait trouvé une vision familière, des bottes hautes, un pantalon juste aux corps, un corset et une poitrine généreuse. Normalement cela me suffisait à être heureux, mais là c’était Seren. Elle avait dû entendre parler de ma marque et voir à ma tête depuis l'autre côté de la rue que quelque chose clochait. Elle ne dit rien pendant un long moment, elle me fixait moi qui airait là depuis plusieurs heures. Puis :
- Alors c’est vrai ? demanda-t-elle doucement
- Un an, oui
Puis un silence, pesant presque une présence, comme si la ville s’était arrêtée
- Till...Je..
- Arrête de faire ça.
- Mais, je ne fais rien.
- Si tu fais cette tête et je la de connais trop.
- Enfin, c'est ma tête normale.
- Non. Ta tête normale est beaucoup plus indifférente. Là tu as l'air de quelqu'un qui a envie de pleurer et qui s'interdit de le faire depuis tellement longtemps qu'elle en a oublié comment faire.
Un an.
Les mort-vivants avaient certes certains droits que les autres n'avaient pas. On ne pouvait pas nous emprisonner pour dettes. On n'était pas enrôlés de force. On nous fichait une paix relative, parce que dans un an nous serions de toute façon des problèmes de personne.
C'était censé être une consolation. Ça l'était, parfois. Mais un an, c'est court pour une vie entière.
D’un coup, je sentais comme un choc, quelque chose m’avait heurté de plein fouet. Seren, les yeux rouge, énervée contre la réalité de notre monde. Tout le monde le sait mais lorsque c’est une personne qu’on aime qui devient un mort-vivant c’est différent.








