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Tome 1 : La Ville Séculaire - [Série 1 : LES MURMU

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Summary

Jenny Barnes arrive à Arkham par un train qui se vide à mesure qu'il approche de la ville, avec dans sa poche cinq lettres de sa sœur disparue dont le ton a glissé, semaine après semaine, de la curiosité légère vers la terreur brute. Arkham l'accueille sans hostilité déclarée et sans chaleur - les gens ne la regardent pas, les rues se vident trop vite, les façades gardent leurs secrets derrière des vitres épaisses et sombres. Dans un bar aux lumières trop basses, une jeune femme reconnaît le nom d'Izzie et choisit de se taire. Jenny Barnes n'est pas du genre à attendre, mais Arkham n'est pas du genre à répondre.

Genre
Horror
Author
Alexandre
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Le Serpent de fer

Le train roulait depuis Hartford depuis près de deux heures, et Jenny Barnes n'avait pas dormi.

Elle n'avait pas essayé non plus. Il y avait quelque chose dans le rythme des rails - ce battement sourd et régulier, presque organique, comme le pouls d'une bête allongée sous les traverses - qui lui donnait l'impression que dormir serait une erreur. Que fermer les yeux dans ce train précis, en direction de cette ville précise, serait une façon de manquer quelque chose d'important.

Elle ne savait pas quoi. Elle ne savait jamais quoi, ces derniers temps.

Mais l'instinct, elle avait appris à lui faire confiance. L'instinct lui avait sauvé la mise à Baltimore, deux ans plus tôt. À La Nouvelle-Orléans aussi, dans cette affaire de succession qu'elle préférait ne plus évoquer. L'instinct ne s'expliquait pas. Il se suivait, c'est tout.

Elle était installée côté couloir, par habitude - une vieille habitude de détective qui préfère voir arriver les gens plutôt que de leur tourner le dos. Elle n'était pas détective de profession, c'était d'avantage un hobbies qu'une source de revenus pour elle.

Son manteau était plié sur le siège voisin, ses gants posés dessus avec soin. Son sac de voyage, compact malgré tout ce qu'il contenait, était rangé dans le filet au-dessus d'elle. Elle n'aimait pas les bagages encombrants. Les choses qui la ralentissaient en général.

Le compartiment de la voiture 4, dans lequel Jenny s'est assise, était presque vide. Un homme d'affaires somnolait trois rangées devant elle, le menton enfoncé dans le col de son manteau gris, son journal replié sur les genoux comme un drapeau en berne. Il avait les mains larges et soignées d'un homme qui signait des contrats mais ne portait jamais rien de lourd. Une alliance épaisse à la main gauche. Des chaussures trop bien cirées pour un trajet en train. Jenny avait construit son portrait en trente secondes, sans effort, avec le détachement tranquille de quelqu'un pour qui observer les gens n'était plus de la curiosité mais de la respiration.

Côté fenêtre, à l'autre bout du compartiment, une vieille femme regardait défiler le paysage. Elle avait les mains croisées sur ses genoux, les doigts entrelacés avec la rigidité de quelqu'un qui les a tenus ainsi pendant des décennies - à l'église, au chevet des malades, dans les salles d'attente des mauvaises nouvelles. Son visage ne trahissait rien. Pas de tristesse, pas de sérénité. Juste cette expression particulière des gens qui ont regardé suffisamment de paysages défiler pour ne plus vraiment les voir.

C'était tout. Les autres voyageurs avaient déserté aux arrêts précédents - Providence, Pawtucket, des noms de bourgades que Jenny n'avait pas retenu. L'un après l'autre, ils avaient récupéré leurs bagages, boutonné leurs manteaux, disparu sur des quais gris sans se retourner. Comme si le train se vidait à mesure qu'il approchait d'Arkham. Comme si les gens savaient, d'une façon ou d'une autre, quand il était raisonnable de descendre.

Jenny avait remarqué ça. Elle remarquait tout.

Elle avait les lettres devant elle - cinq enveloppes étalées sur la petite tablette rabattable, dans l'ordre, de la plus ancienne à la plus récente. L'encre d'Izzie, bleue et légèrement penchée vers la droite, comme toujours. Comme depuis qu'elles étaient enfants et qu'Isabelle tenait son crayon de travers malgré les corrections patientes de leur gouvernante, Mme Howell, qui avait fini par abandonner avec un soupir résigné que Jenny entendait encore parfois dans les endroits silencieux. Elle ne savait plus à quel moment elle avait cessé de faire la remarque à sa sœur. À un moment, simplement, elle avait décidé que l'écriture penchée d'Izzie faisait partie des choses qu'on n'essaie plus de corriger parce qu'elles font partie de la personne. Comme son rire trop fort dans les endroits feutrés, et ses opinions tranchées sur des sujets que personne d'autre ne jugeait dignes d'ouvrir lors d'une quelconque conversation.

Elle ne relisait pas vraiment. Elle regardait. Les mots étaient gravés depuis longtemps dans un endroit de sa mémoire qu'elle ne contrôlait plus tout à fait - ils remontaient la nuit, entre deux heures du matin et l'aube, avec la précision cruelle des choses qu'on voudrait oublier et qu'on n'oublie pas. Elle les connaissait comme elle connaissait sa propre voix. Mais regarder l'encre, regarder le papier légèrement froissé aux plis, regarder les endroits où la plume avait hésité - ça, c'était autre chose. C'était du concret. De la présence. Izzie avait tenu ces feuilles entre ses doigts. Les avait pliées. Avait léché les enveloppes et les avait fermées avec ce petit geste brusque qu'elle faisait toujours, pouce contre index.

La première lettre était datée du mois d'août de cette année, 1920. L'écriture était légère, rapide, les lignes espacées comme quand Izzie était de bonne humeur et que les mots lui venaient sans effort.

Arkham est une ville étrange, Jenny, mais elle a quelque chose. Je ne saurais pas l'expliquer. Comme si les pierres elles-mêmes avaient une mémoire, comme si les rues conservaient l'empreinte de tout ce qui s'y est passé depuis des siècles. Tu trouverais ça morbide, je sais. Moi je trouve ça fascinant. J'ai loué une chambre chez une dame très convenable qui s'appelle Mrs Olmstead et qui fait les meilleurs scones du Massachusetts. Je vais bien. Ne t'inquiète pas.

Jenny avait souri en lisant ça, à Paris, dans son appartement du sixième arrondissement, un verre de bordeaux à la main et la fenêtre ouverte sur le bruit de la rue en dessous. Elle avait pensé : Izzie et ses métaphores. Elle avait pensé : les pierres n'ont pas de mémoire. Elle avait posé la lettre sur son bureau et était sortie dîner avec des gens dont elle avait déjà oublié les noms.

Elle ne souriait plus en la lisant.

La deuxième lettre. Septembre. L'écriture un peu moins légère, les lignes légèrement moins espacées. Izzie mentionnait un homme - quelqu'un de charmant, Jenny, vraiment, tu n'imagines pas - sans donner de nom, sans donner de description précise, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Izzie adorait décrire les gens. Izzie remarquait les détails comme d'autres respirent. L'absence de détails sur cet homme, Jenny y avait repensé des dizaines de fois depuis. Sur le moment, elle n'avait rien noté de particulier. Sur le moment, elle avait pensé : une histoire de cœur, encore. Sur le moment, elle avait été distraite.

Elle déposait sur la tablette rabattable les deux lettres qu'elle venait de relire, quelques secondes avant de revérifier le contenu de la troisième. Fin septembre. L'encre de la plume qui annonçait même au moins bon détective, qu'elle avait appuyé plus fort sur le papier. Les lignes se resserraient. Des cauchemars, Jenny. Pas les cauchemars ordinaires qu'on oublie au réveil. Des cauchemars qui restent. Des cauchemars qui ont une odeur. Elle avait ajouté, presque en parenthèse : Ce n'est rien, sûrement. La maison est vieille. Toutes les vieilles maisons ont leurs bruits. Mais la façon dont elle avait raturé cette dernière phrase - deux traits nets, rageurs - et réécrit la même chose juste en dessous, mot pour mot, comme si elle n'arrivait pas à décider si elle voulait convaincre Jenny ou se convaincre elle-même, ça, ça avait tout changé.

La quatrième lettre. Octobre. Deux semaines avant la dernière. Jenny ne la toucha pas. Elle connaissait chaque mot. Elle connaissait surtout le passage au milieu, là où l'encre avait bavé légèrement - une larme, ou de l'eau, ou simplement l'humidité d'Arkham en automne, elle ne saurait jamais - et où les mots devenaient moins distincts, moins assurés, moins Izzie. Quelque chose me regarde la nuit. Je sais que tu vas dire que c'est l'imagination. Peut-être. Mais ça me regarde, Jenny. Ça me regarde et ça attend...

La cinquième lettre, elle ne la sortit pas de son enveloppe.

Elle la connaissait par cœur, de toute façon. Elle aurait pu la réciter mot pour mot, virgule par virgule, dans n'importe quel ordre, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Mais certaines choses on ne les regarde pas trop souvent. Certaines choses on les garde dans leurs enveloppes, dans leurs plis, dans leur obscurité choisie. La dernière phrase, elle la portait dans la gorge comme une arête - Rien n'est ce que je croyais - et elle ne cherchait pas à l'en extraire.

Après ça, trois semaines de silence. Des câbles sans réponse. Des lettres retournées à l'expéditeur. Un appel à la police d'Arkham qui avait débouché sur un sergent au ton las qui lui avait dit qu'il n'y avait aucune disparition enregistrée au nom d'Isabelle Barnes et qu'il lui conseillait d'attendre. Jenny avait raccroché avant qu'il ait fini sa phrase.

Elle rassembla les cinq lettres avec soin, les remit dans leurs enveloppes, les glissa dans la poche intérieure de son manteau. Geste précis, presque rituel. Elle avait conscience qu'elle les portait contre sa poitrine, et elle s'en moquait.

Dehors, à travers la vitre humide de gouttelettes glissantes, le paysage avait changé.

Elle ne l'avait pas vu changer - c'était ça qui était troublant. Il n'y avait pas eu de transition, pas de progression logique. À un moment il y avait encore des champs ouverts, des terres agricoles aux couleurs de l'automne, des fermes isolées avec leurs silos et leurs barrières blanches, des routes de campagne qui filaient vers l'horizon sous un ciel uniformément gris. Et puis, sans que Jenny puisse dire exactement quand, sans qu'elle ait cillé ni regardé ailleurs, il y avait eu autre chose.

Les arbres. Denses, vieux, leurs troncs noirs d'humidité, leurs branches dépouillées de la quasi-totalité de leurs feuilles entrelacées au-dessus des rails comme des doigts noués. Ils se penchaient légèrement vers la voie ferrée, pas de façon menaçante - pas encore - mais avec cette insistance tranquille des choses qui ont tout leur temps.

La lumière avait baissé. Pas à cause des nuages, qui n'avaient pas bougé, qui n'avaient pas changé de forme ni d'épaisseur. Simplement la forêt absorbait quelque chose. La clarté, peut-être. Ou autre chose que la clarté, quelque chose pour lequel Jenny n'avait pas encore de mot.

Elle posa une main à plat sur la vitre froide. Le verre vibrait légèrement sous ses doigts - la vibration du train, des rails, de la terre en dessous. À travers la fenêtre, les arbres défilaient trop vite pour qu'on les distingue vraiment, fondus en une masse sombre et continue, et dans cette masse il y avait parfois des trouées - un espace entre deux troncs, une clairière entrevue une fraction de seconde - et dans ces trouées il y avait du noir. Pas l'obscurité normale d'une forêt en automne. Quelque chose de plus compact, de plus délibéré.

Le train ralentit brièvement. Un quai apparut - une petite halte sans nom, trois planches de bois grises, un abribus vide, pas de panneau visible depuis le wagon. Personne n'attendait. Personne ne descendit.

Sauf qu'il y avait un enfant.

Debout au bord du quai, les bras le long du corps, les pieds joints. Il regardait passer les wagons avec une immobilité qui n'appartenait pas aux enfants - cette façon de se tenir qu'ont les adultes depuis trop longtemps immobiles, comme si le corps avait appris à économiser même les petits mouvements. Il portait un manteau sombre et usé, trop grand pour lui, et ses cheveux étaient plaqués sur le front par l'humidité. Jenny ne distingua pas son visage. Le train allait encore trop vite. Mais pendant une fraction de seconde - une seule, imperceptible - elle eut la certitude que lui la distinguait très bien.

Puis le quai disparut derrière eux et la forêt se referma.

Jenny garda la main sur la vitre. La vieille femme à l'autre bout du compartiment n'avait pas bougé. L'homme d'affaires dormait toujours. Le train reprit sa vitesse.

Le contrôleur passa dans le couloir - elle l'entendit sans le voir, ses pas lourds sur le plancher, sa voix étouffée qui annonçait quelque chose. Un nom de ville. La vieille femme se leva avec la lenteur méthodique de quelqu'un qui a calculé exactement combien de temps il lui faudrait, récupéra un petit sac sous son siège, et marcha vers la sortie sans jeter un regard à Jenny. L'homme d'affaires se réveilla en sursaut, attrapa son journal et sa valise dans un même geste confus, et disparut à son tour.

Jenny se retrouva seule dans le compartiment.

Elle vérifia machinalement ce qu'elle savait déjà - son sac dans le filet, son manteau sur le siège, ses gants posés dessus. Elle boutonna son manteau jusqu'en haut, enfila ses gants en cuir, lissa le tissu sur ses avant-bras avec ce geste précis qu'elle avait toujours avant d'entrer quelque part. Ses mains passèrent brièvement sur ses flancs, sous le manteau - la forme familière des Jumeaux dans leurs holsters, froide et rassurante comme pouvait l'être une vieille habitude. Elle n'avait pas l'intention de s'en servir. Elle n'avait jamais eut l'intention de s'en servir, au départ. C'était une règle qu'elle s'était fixée et qu'elle n'avait pas toujours réussi à tenir.

Le train commença à ralentir pour de bon.

La forêt s'écarta d'un coup, comme repoussée, et la ville apparut - d'abord les faubourgs, des maisons légèrement tordues, basses, aux façades de bois sombre dont la peinture s'écaillait avec la résignation tranquille des choses abandonnées depuis longtemps à elles-mêmes. Des jardins étroits aux herbes couchées par l'automne, des clôtures de fer rouillé, des allées de gravier mouillé. Puis les bâtiments se firent plus grands, plus vieux, leurs façades de pierre grise assombries par des décennies d'humidité jusqu'à une teinte qui était presque du noir. Des fenêtres étroites aux vitres épaisses. Des corniches ornementées dont les détails s'étaient émoussés avec le temps. Des clochers au loin - deux, trois, peut-être davantage - qui se découpaient sur un ciel qui ne promettait rien.

Les rues étaient presque désertes. Un homme marchait le long d'un trottoir, col relevé, sans regarder le train. Une voiture garée le long d'un bâtiment, moteur éteint, personne à l'intérieur. Un chien assis à l'angle d'une rue, immobile, qui regardait quelque chose que Jenny ne voyait pas.

Arkham.

Le train s'arrêta dans un long soupir mécanique, un grincement de freins contre les rails, et Jenny Barnes ramassa son sac, se leva, et attendit que les portes s'ouvrent.

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