Chapter 1 - Sorcière invisible
Il était une fois...
Non. J'aurais préféré, mais nous ne sommes pas dans un conte de fées.
Alors ..
Cher journal...
Non, toujours pas, faisons simple.
Bienvenue dans le triste récit de ma vie incroyablement banale.
Je suis Lita, la gentille sorcière du quartier. Ou plutôt la sorcière la plus invisible de tous les temps.
Brr. Brr.
Mon téléphone vibre sur l'îlot de la cuisine, je lève la main et le fluide bleu clair de ma magie va cueillir mon smartphone.
L'écran s'allume et je vois s'afficher l'auteur, ou plutôt l'autrice de l'appel :
« Maman ».
Je souffle et ferme d'un geste de la main le cahier dans lequel j'ai décidé de coucher mes pensées.
Qu'est-ce qu'elle me veut encore ? C'est la sixième fois de la journée qu'elle m'appelle sans que je décroche. Depuis quelques mois déjà, nos relations ne sont plus vraiment au beau fixe.
Un soupçon de culpabilité m'envahit quand je pense à mes sœurs, Imalaya et Mandiéra. Et s'il leur était arrivé quelque chose...
Je décroche en levant les yeux au ciel. Un tic que je tiens probablement de ma mère.
D'ailleurs, je lui ressemble énormément : de longs cheveux blond vénitien aux ondulations naturelles, de grands yeux verts et une silhouette élancée. La seule différence notable, c'est que mes cheveux tombent bien plus bas dans mon dos que les siens.
- Oui ?
- Carmelita Intradragonis Penchir !
Ah. Elle m'appelle par mon nom complet.
Elle est fâchée.
- Bonjour, mère. Que me vaut ce plaisir ?
Elle marque une pause et je l'imagine s'étouffer de colère à l'autre bout du fil.
Je souris intérieurement.
- Je te préviens, Carmelita, ne commence pas ton petit jeu insolent ou ça va très mal se passer.
Elle n'est pas contente. Son ton est calme et froid.
Il va falloir que je me calme un peu si je ne veux pas passer le reste de la semaine enfermée au manoir.
L'ampoule de mon petit salon tressaute. Je ressens sa puissance et sa fureur jusqu'ici.
Par la fenêtre ouverte, la lumière de la fin d'après-midi accroche brièvement le petit mobile suspendu au-dessus de l'évier. Les sphères de verre qui représentent les astres lévitent lentement les unes autour des autres. Celle de Jupiter brille d'un éclat doré avant de retrouver son aspect habituel.
- J'ai discuté avec ton père. Nous fêterons tes vingt ans lors du solstice. Au manoir, en petit comité.
Sa déclaration me laisse sans voix.
Je bégaye sous l'effet de la surprise avant de me reprendre :
- Mais maman, je croyais que pour mes vingt ans j'aurais au moins droit à la cérémonie d'introduction.
À son hésitation, je comprends aussitôt que cette décision ne vient pas entièrement d'elle. Ma mère ne décide jamais seule. Pas avec son rôle au sein du Conseil.
- Écoute, Lita... tu sais que c'est compliqué. Ils ont consulté les astres, et ils ne sont pas favorables à ce que tu accomplisses ton introduction. Ta magie est tellement...
- Imprévisible, je sais, merci. Ils ne veulent pas de moi et je ne veux pas d'eux non plus. C'est parfait ainsi.
Au fond, je ne le pense pas totalement. Ça me blesse. Une petite partie de moi espère encore que mes semblables finiront par m'accepter.
Mais non, pour des raisons qui me sont encore obscures, j'ai été écartée dès mon plus jeune âge. Et pourtant, je n'ai jamais fait de mal à personne.
Certes, ma magie est... différente. Elle change parfois de couleur, passe du bleu clair au blanc pur, tire parfois vers le vert ou l'orange.
Chez les autres sorciers, elle oscille simplement entre différentes nuances de bleu, plus ou moins soutenues selon leur puissance. Nous puisons tous notre magie sous l'influence de Jupiter, l'astre protecteur de notre congrégation. La mienne, en revanche, semble incapable de se décider.
Ma mère se racle la gorge au bout du fil, visiblement gênée.
- Bon, je te laisse, maman. Il faut que je sorte Nestea.
- Bonne soirée, Lita.
Elle a dû entendre son nom car, déjà, mon adorable chienne maléfique s'approche en remuant la queue.
Je vous rassure, elle n'a de maléfique que le nom et peut-être un peu l'apparence... Elle ressemble à un énorme doberman auquel il manquerait quelques morceaux de peau, laissant apparaître, par endroits, un squelette incandescent. Je l'ai emmenée avec moi lorsque j'ai quitté le manoir pour m'installer à Salem, il y a un an maintenant.
Nestea est d'une douceur sans pareille, je l'adore. Parfois, elle ressemble davantage à un chiot géant qu'à une créature infernale, surtout lorsqu'elle couine pour obtenir ce qu'elle veut. Mais elle garde bien la maison et je me sens en sécurité avec elle.
Je lui gratte le dessus de la tête.
- Ah, toi au moins, tu es vraiment sympa. Pas de « gnagnagna Lita, tu dois faire ci », « gnagnagna Lita, tu dois faire ça ».
Elle se roule immédiatement sur le côté pour que je lui gratte le ventre. Je ne peux m'empêcher de sourire.
- Par la grâce de Jupiter, arrête de gratter cet animal puant, Carmélita. Ça embaume dans toute la maison.
Je lève un sourcil avant de me tourner vers la voix suave que je viens de reconnaître. J'ignore volontairement sa remarque et continue de gratter Nestea sur le flanc.
- Tiens, Fébur. Tu tombes bien. Ça faisait quelques jours que je ne t'avais pas vu. J'en ai une bonne à te raconter.
Ses yeux verts perçants me détaillent un instant puis il s'assoit avec délicatesse sur le fauteuil en cuir beige en se léchant la patte avant.
- Miaouu, ronronne-t-il. Je sais. J'ai entendu. J'ai l'ouïe fine, tu sais.
Je souris. Toujours aussi insupportable, celui-là.
Il ressemble davantage à une panthère miniature qu'à un chat, son pelage noir comme l'ébène luit. A croire qu'il passes ses journées entières à le lustrer.
Malgré son air détaché, il n'est jamais bien loin.
- Je vais sortir Nestea, tu viens avec nous ?
- Non, je vais plutôt faire une sieste.
Je soupire. Ça ne m'étonne pas vraiment, quel fainéant celui-là.
- Allez, viens ma belle !
Nestea se lève d'un bond en direction de la porte.
- Attends, je vais te remettre ton charme avant.
Je lève légèrement ma main dans sa direction, elle s'éclaire aussitôt d'un halo blanc et, dans la seconde, un léger voile magique, imperceptible pour un humain ordinaire enveloppe Nestea. Son apparence démoniaque disparaît alors pour laisser place à celle d'un simple doberman parfaitement normal.
Ce serait tout de même embêtant que les habitants de la ville me croisent en train de promener une sorte de chien des enfers dans les rues de Salem.
J'ouvre la porte et j'entends la voix de Fébur résonner derrière moi :
- Pas de bêtises, les enfants.








