PROLOGUE
JADE
On m’a toujours dit que ma chair était une anomalie. Dans un monde de restrictions, de famines magiques et de soldats humains taillés dans la sécheresse, mon propre corps semblait insulter la décence. J’avais dix-huit ans, des hanches larges comme des promesses d'abondance, et une poitrine généreuse qui faisait murmurer les matrones du village. Ma mère disait que j’avais la morphologie des déesses de la terre d'autrefois. Mon père, lui, y voyait une malédiction : le signe d’une fille trop lourde, trop voyante, impossible à marier à un paysan docile.Mais ils ignoraient tous une chose. Ces courbes spectaculaires que le tissu de mes robes de lin peinait à cacher n'étaient pas faites pour la paresse d’un lit conjugal. Elles étaient le moteur de ma force.Depuis mes douze ans, je m'entraînais en secret dans les clairières sombres de la frontière, là où les arbres géants interceptent la lumière de la lune. J’avais appris à manier l’épée lourde, celle que les hommes de ma lignée portaient à deux mains. Ma silhouette opulente n'était pas un handicap ; elle me donnait un centre de gravité unique, une puissance de frappe que personne n'anticipait. Je ne voulais pas de leur vie de soumission. Je rêvais d’indépendance. Je voulais devenir une guerrière, rejoindre les garnisons libres du Nord, et ne plus jamais avoir à baisser les yeux devant un homme.Puis, le décret de la Trêve est tombé.Chaque année, à l'équinoxe d'automne, notre village devait payer le prix de la paix. Une fille de dix-huit ans. Une aînée de famille, livrée en pâture à la Forteresse d'Obsidienne pour calmer l'appétit du monstre qui dirigeait le royaume ennemi. On racontait que les sacrifiées mouraient en quelques mois, consumées de l'intérieur par la chaleur surnaturelle du Roi Dragon.Ce matin-là, dans notre modeste maison de pierre, le silence était plus lourd que d'ordinaire. Mon frère aîné refusait de me regarder. Ma sœur cadette pleurait doucement dans un coin. Sur la table de bois brut, le papier officiel portait mon nom, tracé de la main de mon propre père.— Tu es trop sauvage, Jade, avait chuchoté mon père, la voix tremblante mais le regard dur. Tu passes tes nuits à courir les bois avec des armes. Tu refuses d'obéir. Si nous gardons une insoumise comme toi, les dragons raseront notre domaine au premier affront. Tu partiras pour la forteresse. C'est ton devoir.La trahison avait le goût du sang métallique dans ma bouche. Ils ne me sacrifiaient pas pour sauver le village. Ils me vendaient parce qu'ils avaient peur de moi. Parce que ma force et mon refus de plier brisaient le moule dans lequel ils voulaient m'enfermer.On m’a arraché mes vêtements de cuir et ma dague d’entraînement. À la place, on m'a forcée à enfiler la robe traditionnelle des sacrifiées : une étoffe de soie blanche, si fine et si moulante qu'elle épousait de force la cambrure spectaculaire de mes hanches et le galbe de mes cuisses. C’était une mise à nu publique, une manière de dire au monstre :
Voici la chair que nous t'offrons.
On m’a enchaîné les poignets. Les maillons de fer froid mordaient ma peau alors que les gardes me traînaient vers la frontière de brume, là où la terre des hommes s'arrêtait pour laisser place aux cendres du royaume des dragons. Mes pas étaient lourds, mais mon esprit était un incendie. Ils pensaient m'envoyer à l'échafaud. Ils pensaient que j'allais pleurer et supplier comme les autres.Ils se trompaient. Je n'étais pas une victime. J'étais une guerrière qu'on privait de son épée, et si je devais mourir dans cette forteresse maudite, j'en ferais d'abord un cimetière.
Point de vue : Aethelgard
La lave sous ma peau gronde. Chaque battement de mon cœur est un coup de marteau sur une enclume de feu. Sous ma forme humaine, l'Apollon de Cendres que mes sujets craignent et vénèrent, le fardeau de ma condition devient de plus en plus intolérable. Je mesure plus de deux mètres de muscles secs et de cicatrices, mais toute cette puissance n'est rien face à la bête qui hurle dans mon sang. Les écailles d'obsidienne qui enserrent mon cou et mes avant-bras me brûlent. La folie me guette, comme elle a guetté tous les rois de ma lignée avant moi.Malakor, mon grand conseiller, s'avance dans la pénombre de la salle du trône, un sourire mielleux sur ses lèvres de serpent.— Votre Majesté, murmure-t-il, sa voix résonnant contre les parois rocheuses. Le tribut des humains est arrivé à la frontière. Une nouvelle offrande pour apaiser votre feu. Devons-nous la jeter directement dans les cellules de purification ?Je ne réponds pas. Je ferme mes yeux reptiliens, sentant mes pupilles se fendre sous l'effet de la colère. Les filles humaines qu'ils m'envoient sont toutes les mêmes : des créatures fragiles, minces comme des roseaux, qui s'évanouissent de terreur avant même que je ne pose les yeux sur elles. Leurs larmes m'irritent. Leur faiblesse m'ennuie. Aucune d'elles n'a jamais réussi à calmer la tempête qui me consume. Elles rompent comme du verre mort.Je me lève du trône d'obsidienne, ma carrure massive projetant une ombre immense sur le sol de pierre. Je ajuste ma cape noire et descends les marches.— Je vais l'inspecter moi-même, dis-je d'une voix qui fait trembler les torches de la pièce. Si elle est aussi fragile que la précédente, je réduirai leur village en poussière avant l'aube.Je marche vers la frontière de brume, ignorant que dans quelques instants, une prisonnière aux courbes de feu s'apprête à briser toutes mes certitudes.
💬 La question pour vous lecteurs :
À votre avis, comment va réagir le Roi Dragon lorsqu'il verra que Jade refuse de baisser les yeux devant lui ?








