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Tome 2 : La Dilettante et le Lévrier

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Summary

À peine arrivée à Arkham, Jenny Barnes continue de remonter la piste de sa sœur disparue. Mais French Hill garde ses secrets, et Jenny n'est pas la seule à fouiller dans l'ombre. Un inconnu rôde dans les mêmes ruelles, pour des raisons différentes de celles de Jenny.

Genre
Horror
Author
Alexandre
Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 — L'inconnu

La pension de Mrs Olmstead se trouvait au numéro dix-sept de Crane Street, dans le quartier de French Hill - une rue en pente douce dont les pavés inégaux forçaient à regarder où l'on posait les pieds, ce qui avait peut-être pour effet d'empêcher les gens de lever les yeux sur les façades.

Jenny l'avait remarqué en descendant la côte ce matin-là : personne ne regardait les maisons. Tout le monde regardait le sol. Comme si French Hill avait appris à ses habitants qu'il valait mieux ne pas trop observer ce qui se passait au niveau des fenêtres.

Elle était partie de l'hôtel Bannister à sept heures moins le quart, avant même que le petit-déjeuner soit servi. Elle n'avait pas faim. Elle avait dormi mal - pas à cause du lit, qui était acceptable, ni du radiateur, dont le sifflement rythmé avait fini par devenir presque rassurant, mais à cause de cette sensation persistante qu'elle avait eue dans l'escalier en rentrant du Drowning Man. Cette impression que quelque chose avait changé dans l'atmosphère du couloir.

Elle y avait repensé dans le noir, les yeux ouverts sur le plafond de la chambre sept, en se demandant si c'était de l'instinct ou de la fatigue. Elle n'avait pas tranché. Elle s'était levée à six heures avec la certitude que rester allongée ne l'aiderait pas à le faire.

Dehors, Arkham au petit matin était une ville différente de celle qu'elle avait traversée la veille. Pas plus accueillante - non, jamais ça - mais plus nue, d'une certaine façon. Dépouillée du peu d'animation que la fin d'après-midi lui conférait. Les rues étaient presque désertes, balayées par un vent froid qui descendait depuis le nord et faisait courir les feuilles mortes sur les pavés avec un bruit de papier froissé. La brume de la nuit s'était dissipée, remplacée par une clarté grise et plate qui rendait les ombres inutiles - tout était également éclairé, également terne, également sans relief. Le genre de lumière qui ne flatte rien et ne cache rien non plus.

Jenny avait marché vite, les mains dans les poches de son manteau, son chapeau bleu enfoncé contre le vent. Elle connaissait déjà suffisamment les rues du centre pour ne pas avoir à consulter sa carte - French Hill était à l'ouest, en descendant depuis Pickman Street, en passant devant cette église au clocher trop droit qu'elle avait remarquée la veille. Elle passa devant sans s'arrêter mais ne put s'empêcher de lever les yeux une seconde. Le clocher se découpait sur le ciel gris avec cette précision géométrique qui l'avait déjà frappée - parfaitement vertical, parfaitement pointu, comme une affirmation.

Les portes de l'église étaient fermées.

Aucune lumière aux fenêtres. Mais il y avait des traces sur les marches du perron - de la boue, peut-être, ou autre chose de sombre - qui suggéraient un passage récent. Jenny ralentit une fraction de seconde, regarda puis repartit.

Le numéro dix-sept de Crane Street était une maison à trois étages en brique rouge dont la façade aurait pu être jolie si quelqu'un s'en était occupé dans les vingt dernières années.

Le mortier entre les briques s'effritait par endroits. Les volets verts avaient perdu leur couleur d'origine pour atteindre ce gris patiné des choses longtemps exposées aux hivers du Massachusetts.

Une pancarte de bois peint était accrochée à côté de la porte - Chambre à louer, Mrs E. Olmstead, s'adresser au rez-de-chaussée - dans une écriture soignée et ancienne, les lettres légèrement fanées mais encore lisibles. Deux pots de fleurs encadraient la porte, vides et fissurés, leur terre durcie comme de la pierre.

Jenny sonna.

Elle attendit. À l'intérieur, derrière la porte, des pas - lents, méthodiques, le pas de quelqu'un qui ne se dépêche pas parce qu'il a décidé depuis longtemps qu'il ne se dépêcherait plus pour personne. La porte s'ouvrit sur une femme d'une soixantaine d'années, petite et sèche, avec des cheveux blancs tirés en un chignon strict et des lunettes rondes à monture métallique qui agrandissaient ses yeux jusqu'à leur donner une expression de surprise permanente.

Elle portait un tablier sur une robe noire boutonnée jusqu'au col, et tenait un torchon à vaisselle dans sa main droite comme si Jenny l'avait interrompue au milieu de quelque chose d'important.

Elle regarda Jenny de la tête aux pieds avec la franchise désarmante des personnes âgées qui ont passé l'âge de feindre la politesse.

- Je n'ai plus de chambre libre, dit-elle.

- Je ne cherche pas de chambre, dit Jenny. Je cherche des informations sur quelqu'un qui a vécu ici. Isabelle Barnes. Ma sœur.

Quelque chose passa dans les yeux de Mrs Olmstead derrière ses lunettes rondes. Trop vite pour être nommé. Elle ouvrit la porte un peu plus en grand.

- Entrez, dit-elle. Il fait froid.

L'intérieur de la pension sentait le thé chaud et la cire d'abeille, avec en dessous une note de renfermé qui appartenait aux maisons qui gardaient leurs fenêtres fermées d'octobre à avril sans exception. Le couloir d'entrée était étroit, son papier peint à motifs floraux décoloré jusqu'à une teinte indéfinissable, ses cadres aux murs contenant des photographies de gens que Jenny ne reconnaissait pas - des visages sérieux dans des tenues d'une autre époque, des portraits de studio aux tons sépia qui regardaient l'objectif avec la solennité des gens qui savaient que la photographie était une affaire sérieuse.

Mrs Olmstead la fit entrer dans une petite salle à manger au fond du couloir, lui indiqua une chaise d'un geste sec et disparut dans ce qui devait être la cuisine.

Jenny s'assit.

Elle regarda la pièce autour d'elle

- une table ronde couverte d'une nappe blanche, six chaises dont deux avaient leurs coussins légèrement usés d'un côté, un buffet de bois sombre sur lequel étaient alignés des bibelots avec une précision qui semblait moins décorative que défensive, comme si chaque objet avait été placé exactement là pour empêcher quelque chose d'autre de prendre cette place.

Une pendule sur le buffet émettait un tic-tac régulier. Ses aiguilles indiquaient sept heures vingt.

Mrs Olmstead revint avec deux tasses de thé qu'elle posa sur la table sans demander si Jenny en voulait, et s'assit en face d'elle avec la raideur de quelqu'un dont le dos ne permettait plus la décontraction.

- Isabelle, dit-elle, comme si elle testait le nom dans sa bouche. Oui. Elle était là de juin à septembre.

- Vous avez des nouvelles d'elle depuis qu'elle est partie ? dit Jenny.

- Non. Elle est partie un soir - un jeudi, il me semble, en tout cas c'était en semaine - sans prévenir. Ses affaires étaient encore dans la chambre. J'ai attendu trois jours, puis j'ai mis ses bagages dans le couloir. Un homme est venu les récupérer le quatrième jour.

- Quel homme ?

Mrs Olmstead prit sa tasse de thé, souffla dessus, but une gorgée avant de répondre. Ce délai n'était pas de l'hésitation - c'était la façon dont cette femme fonctionnait. Jenny le comprit, avec cette lenteur délibérée des gens qui ont appris que les choses dites trop vite se regrettaient.

- Je ne le connaissais pas, dit-elle finalement. Un homme grand. La quarantaine, peut-être. Il portait un chapeau rabattu sur le front et un manteau sombre. Il a dit qu'il était un ami d'Isabelle et qu'il venait récupérer ses affaires avec sa permission. Il avait une voix... posée. Le genre de voix qui ne laisse pas beaucoup de place pour les questions.

- Vous lui en avez posé quand même ?

- J'ai demandé si Isabelle allait bien. Il a dit que oui, qu'elle était partie rejoindre de la famille dans le Connecticut et qu'elle lui avait demandé de récupérer ses affaires parce qu'elle était pressée. Il a souri en disant ça.

- Et vous l'avez cru ?

Mrs Olmstead posa sa tasse. Elle regarda Jenny avec ses yeux agrandis par les lunettes rondes - et pour la première fois, Jenny vit derrière la franchise sèche de la vieille femme quelque chose d'autre.

Quelque chose qui ressemblait à de la honte. La honte tranquille et portée depuis longtemps de quelqu'un qui sait qu'il a mal agi et qui s'en est accommodé parce qu'il n'y avait pas d'autre choix.

- Non, dit-elle. Mais les affaires d'Isabelle encombraient le couloir et j'avais une nouvelle locataire qui arrivait le surlendemain.

Jenny ne dit rien. Elle but son thé. Il était fort et légèrement amer, infusé trop longtemps, mais chaud.

- Elle recevait des visites, dit Jenny après un moment. La nuit, d'après ce que j'ai compris.

Mrs Olmstead marqua une pause imperceptible. Ses doigts resserrèrent légèrement autour de sa tasse.

- Elle recevait quelqu'un, oui. En fin de soirée. Toujours le même, autant que j'aie pu le voir. Je ne suis pas du genre à surveiller mes locataires, vous comprenez.

- Bien sûr. Vous l'avez vu ?

- Une fois. De loin, dans le couloir. Il montait l'escalier quand j'ai entrouvert ma porte - j'avais entendu du bruit et je voulais m'assurer que tout allait bien. Il était de dos. Grand, comme je vous disais. Il se déplaçait... silencieusement. Pour quelqu'un d'aussi grand. J'ai tout de suite refermé ma porte.

- Il ne s'est jamais présenté ? Vous ne connaissez pas son nom ?

- Non. Isabelle ne parlait pas beaucoup de sa vie personnelle. Elle était aimable, polie, payait son loyer à la date convenue. Au début elle semblait heureuse - elle descendait parfois le matin avec cet air des gens qui ont bien dormi, qui ont quelque chose à anticiper. Et puis à partir d'août...

Elle s'arrêta. Regarda sa tasse.

- À partir d'août ? dit Jenny doucement.

- Elle avait mauvaise mine. Elle ne dormait plus, ça se voyait. Les yeux cernés, les gestes un peu... égarés. Comme quelqu'un qui pense à autre chose en permanence, à quelque chose qui l'occupe trop.

Elle continuait à recevoir des visites mais je ne l'entendais plus rire. Une fois j'ai cru l'entendre pleurer, derrière sa porte. Je n'ai pas frappé. Ce n'était pas mes affaires.

Jenny posa sa tasse sur la table avec soin. Ses mains étaient parfaitement immobiles. C'était quelque chose qu'elle avait appris - que les mains trahissaient toujours avant le visage, et qu'il fallait commencer par les mains.

- La chambre est encore disponible ? dit-elle. Je voudrais la voir.

Mrs Olmstead la regarda un moment, puis hocha la tête et se leva.

La chambre qu'avait occupée Izzie était au deuxième étage, au fond du couloir, côté jardin. Une pièce modeste avec un lit simple, une table de travail, une fenêtre qui donnait sur un jardin à l'abandon dont les herbes folles avaient été couchées par les premiers froids.

Les murs étaient nus - Mrs Olmstead avait refait la chambre pour la nouvelle locataire, expliqua-t-elle depuis le seuil. Jenny entra seule.

Elle fit le tour de la pièce lentement. S'arrêta devant la fenêtre. Le jardin en dessous était rectangulaire, clos par un mur de pierre dont certains blocs avaient bougé avec le temps, laissant des interstices sombres entre les pierres.

Au fond du jardin, une porte de bois vermoulue donnait sur la ruelle derrière. Elle était fermée par un loquet rouillé - fermée, mais pas condamnée.

Jenny s'accroupit près du plancher, sous la fenêtre. Elle cherchait sans savoir exactement quoi - une habitude, une façon de regarder les espaces que les gens avaient habités, de chercher ce qu'ils y avaient laissé sans le vouloir.

Les gens laissaient toujours quelque chose. Parfois rien de visible - juste une usure, une trace dans la poussière, une rayure sur le bois.

Il y avait une rayure sur le plancher, sous le lit. Longue, profonde, comme si quelque chose de lourd avait été traîné. Récente.

Le bois était encore clair sur les bords de l'entaille, pas encore noirci par la poussière et le temps.

Jenny resta accroupie un moment, à regarder cette rayure. Puis elle se releva, lissa son manteau, et retourna dans le couloir où Mrs Olmstead attendait avec sa patience sèche et son torchon à vaisselle.

- Merci, dit Jenny.

La vieille femme hocha la tête une fois, et Jenny redescendit l'escalier.

Elle était dans la rue depuis moins d'une minute quand elle entendit les voix.

Pas des voix ordinaires, pas la conversation de deux passants, pas l'appel d'un commerçant à un client. Des voix précipitées, tendues, qui venaient de la rue parallèle à Crane Street, une rue qu'elle voyait déboucher à une cinquantaine de mètres sur sa droite.Des gens qui couraient. Un homme qui criait quelque chose qu'elle ne distinguait pas encore.

Et sous les voix, ce silence particulier qui s'installe autour de quelque chose qu'on ne veut pas nommer tout de suite.

Jenny pressa le pas.

Au coin de la rue, elle s'arrêta.

Une dizaine de personnes s'étaient regroupées à mi-chemin dans une ruelle étroite - Garrison Court, selon le panneau émaillé - formant ce demi-cercle instinctif que les gens forment autour de ce qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de regarder et qu'ils regardent quand même. Deux hommes en uniforme - des policiers d'Arkham, leur veste bleu sombre reconnaissable même de loin, tenaient les badauds à l'écart avec des gestes las qui suggéraient qu'ils n'avaient pas encore compris eux-mêmes ce qu'ils étaient censés contenir.

Et au fond de la ruelle, derrière les uniformes et les curieux, quelque chose gisait sur les pavés qu'on couvrait en ce moment même d'une bâche de toile grise.

Jenny remit son chapeau contre le vent et marcha vers le groupe.

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