Chapitre 1
Je ronge mon frein au milieu des embouteillages de la zone industrielle. Le moteur de ma moto tousse comme un poumon crevé, prêt à rendre l’âme à chaque feu rouge. Le guidon vibre sous mes doigts glacés. La pluie de novembre tombe en rideau serré, brouille les phares, noie les klaxons dans un hurlement étouffé.
Tiens bon, encore quelques années, s’il te plaît.
Tout le monde m’appelle Rouge. À cause de ma bécane en fin de vie et de mon casque. Peut-être aussi à cause de la nuance cuivrée de mes cheveux ou de ce caractère qui prend feu pour rien. Rouge comme l’alerte, ou comme ce qu’on préfère ne pas voir sur le bitume.
Une cible ambulante, un gyrophare humain sur le dos d’une moto à moitié foutue.
Dans l’intercom coincé dans mon casque, la voix de Sandra continue de grésiller, même coupée. Je l’entends encore :
— Trois colis en retard, Rouge. Trois. Si tu foires celui-là , tu démissionnes avant que je te vire, c’est clair ?
Le clic sec de la communication coupée me tourne encore dans l’oreille.
Je souffle fort, un nuage de buée se répand sur ma visière. Dans mon rétro fêlé, j’aperçois un bout de mon visage déformé : bouche trop dure, yeux cernés, je ne me reconnais pas tout à fait. On dirait une gamine qui joue à faire la grande, une grande qui a trop joué à la dure.
Je tourne la tête vers la remorque bâchée. Le dernier colis est là , sanglé au milieu par des tendeurs bleus. Un carton brun, banal au premier regard. Mais il me donne l’impression d’être moins un objet qu’une présence. Le scotch fait plusieurs tours, serré au point de creuser les bords, comme un garrot.
Pas de logo. Pas de numéro. Pas d’expéditeur. Bizarre!
Juste une étiquette plastifiée, collée de travers. Une adresse au feutre noir, lettres épaisses, un peu tremblées :
Mamie Delacroix – Route du Moulin – Forêt des Roches – 2e maison après le pont.
Je relis que je relis à trois, comme si un détail allait soudain se détacher, me prévenir, me dire “non”.
On dirait un décor de vieux conte qu’on aurait laissé moisir.
Et pourtant, l’affaire est belle : soixante euros cash pour une course qui en vaut douze. Payé d’avance par un type en parka sombre, capuche enfoncée, odeur de tabac froid. Il a posé les billets sur le comptoir comme on se débarrasse d’un truc qu’on ne veut plus toucher. Un regard furtif, épaules raides. Pas un mot de trop.
Mon radar à emmerdes a clignoté rouge, très rouge. Course longue, destination paumée, infos hyper floues.
Sandra, elle, a vu surtout les billets.
— Tu la prends, a-t-elle dit. Ça rattrapera un peu tes retards.
Les fins de mois m’étranglent, loyer, assurance, les dettes avec ma tante, les factures empilées sur la table de la kitchenette. Soixante balles, c’est deux semaines de bouffe et une facture en moins. Une nuit de moins à faire le calcul sur mon téléphone avant de dormir.
Pour soixante balles, je livrerais un cadavre emballé dans du papier cadeau, du moment que ça paie sans discuter.
Qu’est-ce que je risque ?, je pense. Une vieille qui attend ses cachets ou ses croquettes. Au pire, un sermon. Je connais déjà trop bien.
La file de voitures se remet à se traîner. Je me faufile par la droite, grignote une place entre un SUV et un camion frigorifique, puis m’échappe enfin sur la départementale. Les lampadaires défilent de part et d’autre, jaunes, tremblotants, avant de s’espacer.
Les entrepôts deviennent de simples hangars agricoles, puis des maisons éparses, fenêtres éteintes. La pluie se calme, laissant un ciel bas, saturé, le bitume brillant renvoie des reflets d’orange et de rouge.
Un panneau brun clouté sur un poteau en bois apparaît sur la droite :
FORÊT DES ROCHES – SITE PROTÉGÉ.
Super, je pense. Protégé de quoi ?
Je quitte la départementale pour une route plus étroite. Les lampadaires se raréfient, mal alignés, plantés trop loin les uns des autres. Certains clignotent, d’autres restent plongés dans une sorte de mort définitive. Les dernières maisons disparaissent. La route se resserre entre des talus et des haies sombres, la ligne blanche, au milieu, part en lambeaux.
Puis la forêt arrive, d’un coup.
Les arbres se referment sur la route, serrés, torsadés, branches noueuses qui s’entrecroisent au-dessus de moi comme des doigts. Mes phares accrochent des troncs ruisselants, des pierres couvertes de mousse, des touffes de ronces qui débordent sur le goudron. L’asphalte cède la place à un mélange douteux de gravier et de terre tassée qui craque sous mes pneus.
L’air change subitement laissant place à un air plus humide, plus lourd, l’odeur d’humus gorgé d’eau, de feuilles en décomposition, et ce fond de terre retournée qui rappelle les cimetières. Un courant froid s’engouffre, me coupe les épaules.
Je jette un coup d’œil au rétro, derrière : rien. Juste un couloir de noir, vaguement découpé par la faible lueur de mon feu arrière.
Le monde s’est réduit à un cône de lumière devant moi, à ma respiration un peu trop courte dans mon casque, et au ronronnement agonisant de ma moto.
C’est là que je l’entends.
D’abord, un simple bourdonnement, trop bas pour être un camion, trop régulier pour être le vent. Ça flotte, loin derrière, puis le son se raffermit, monte dans les graves. Un moteur, beaucoup plus puissant, imposant. Pas le mien, en tout cas.
J’accélère un peu, ma titine vibre, proteste. Le bruit, lui, se rapproche lentement, mais sûrement. Comme si quelqu’un jouait avec l’accélérateur, juste assez pour rester dans mon sillage.
Je plisse les yeux sur le rétro. Le miroir fêlé déforme le peu que je vois, pas de phare visible, juste ce noir brillant que mes propres feux grignotent difficilement.
Le grondement enfle.
La première moto surgit sans prévenir.
Une masse bleue bondit dans mon rétroviseur, pleine phare, et me dépasse dans un hurlement qui me vrille les tympans. Ma moto se met à vibrer de partout, comme si le moteur voulait se décrocher du cadre. Je serre le guidon, sentant un souffle brûlant me lécher la jambe. L’odeur d’essence pure, de métal chauffé, de cuir trempé me claque au visage, me prend à la gorge.
La bécane est basse, longue, menaçante, blouson de cuir usé jusqu’au nerf, coutures blanchies. Gants sans doigts, phalanges épaisses tatouées. Casque noir intégral, lisse, sans un autocollant, sans un éclat, comme une tête coupée qu’on aurait vernie.
Le pilote ne tourne pas la tête, il accélère encore. Le rugissement grossit, puis décroche, emporté dans le virage. Je me retrouve brutalement dans un silence coupé net, et le bruit asthmatique de ma 125 qui essaie de faire croire qu’elle tient encore le coup.
Je serre la mâchoire.
— Connard, que je lâche, plus pour reprendre la main que par conviction.
La pluie recommence, fine, acérée, ma visière est couverte de perles. J’essuie du gant, le geste nerveux, mon cœur bat trop vite pour une simple frayeur de dépassement.
Ça ira, je pense. Un biker pressé. Ça existe.
Je n’ai même pas le temps de finir ma phrase intérieure.
Un deuxième moteur se fait entendre, pas derrière, cette fois sur le côté.
Un grondement étouffé, comme si la moto roulait sur un autre sol, plus meuble. Un bruit de gravier déplacé, puis quelque chose jaillit d’un renfoncement à droite, entre deux arbres, là où la visibilité est nulle.
La deuxième moto surgit d’un chemin de terre masqué par les branches, projette une gerbe de boue, et se coule sur la route avec une facilité insolente. En un instant, elle est là , à ma hauteur.
Je sursaute, ma roue arrière glisse légèrement, mord dans une ornière, se rattrape. Un putain m’échappe entre les dents serrées.
La moto noire vient se caler à ma gauche, parfaitement parallèle. Ni devant, ni derrière mais dans mon champ de vision. Un animal qui se met au pas de sa proie, le temps de l’observer.
Même blouson tanné par la pluie, mêmes gants sans doigts, la silhouette est différente, toute en finesse, plus souple. Une mèche blonde s’échappe à l’arrière du casque, plaquée sur la nuque par l’eau, traçant une ligne pâle sur le cuir. Sous le faisceau de mes phares, cette mèche accroche la lumière un bref instant, comme un éclat de métal clair.
La moto se maintient à mon rythme, sans effort visible, comme si tout ça n’était qu’une promenade.
Je sens la tension remonter le long de ma colonne. Je garde les yeux fixés sur la route par principe ou par orgueil idiot. Ne pas leur montrer qu’ils ont réussi à me faire peur.
Mais la présence à ma gauche devient oppressive, il y a la chaleur du moteur, bien sûr, néanmoins ce n’est pas pareil. La présence, comme un regard qui persiste et cherche à être soutenu. Un corps à quelques centimètres du mien, séparé seulement par des couches de cuir, de tissu, de pluie. Une odeur différente, à peine perceptible derrière celle de l’essence : quelque chose de plus sec, plus chaud, qui m’évoque vaguement un souvenir flou de soirée enfumée et de sueur dans un bar bondé.
Je finis par tourner la tĂŞte.
Le pilote me regarde déjà .
Geste calme : il lève une main, paume vers moi, comme pour dire “tranquille”, zéro d’agitation, aucune menace flagrante, un pressentiment qu’il contrôle la scène.
Puis, très lentement, il remonte sa visière.
Mes phares accrochent seulement en reflets glissant sur son casque noir. Quelque chose ne va pas, un truc qui dit : “Je sais exactement ce que je fais.”
Je sens mon ventre se contracter de peur, oui, mais pas que. Mon corps envoie des signaux contradictoires, comme s’il ne savait pas dans quelle case ranger ce mec : danger, ou attraction peut-être les deux, sûrement les deux.
La main gantée se soulève encore, en salut. Ni vraiment moqueur, ni vraiment amical. Une sorte de promesse silencieuse : je t’ai dans mon viseur.
Puis la visière retombe dans un petit claquement sec, il baisse la tête d’un millimètre, donne un coup de gaz.
La moto noire me frôle pour me dépasser, un souffle brûlant effleure mon bras. Je sens la chaleur à travers la couche détrempée de mon blouson, jusqu’à la peau avec ce simple passage, et pourtant mon corps réagit comme à un contact.
Quelques secondes plus tard, les deux feux arrière se retrouvent devant, puis disparaissent dans la courbe suivante. Avalés par la route et le défilement des arbres.
Le silence retombe trop vite.
Je lâche un juron que je ne prends même pas la peine d’articuler. Un grognement qui reste coincé dans mon casque.
Mon pouls cogne dans mes tempes. Le faisceau de mes phares me paraît plus étroit qu’avant. Le poids du colis, derrière, s’alourdit d’un coup dans ma tête, je sais qu’il n’a pas bougé d’un gramme, mais tout mon corps me dit l’inverse.
J’inspire, j’essaie de raisonner.
Deux bikers qui s’amusent à faire flipper la livreuse perdue. Ça arrive. Les routes de forêt ont l’air d’être leur terrain de jeu. Rien qui mérite que j’appelle qui que ce soit, qui justifie que je retourne me faire dégommer par Sandra en rendant les billets.
Mon cerveau en est convaincu mais mon corps, pas du tout.
Les poils de mes avant-bras se dressent sous ma veste, une sensation de sueur froide, malgré le froid ambiant. Le nœud dur, très bas dans mon ventre, qui ne veut pas se dissoudre.
Je jette un œil au rétro, toujours rien. La route derrière moi n’est qu’un trou noir, pourtant, chaque fois que je cligne des yeux, je crois deviner un éclat, une lumière, un reflet qui n’existe pas.
J’ai la sensation très nette que quelque chose s’est mis en marche, que ça ne dépend plus de moi.
Les motos. L’adresse foireuse. Le type louche au dépôt. Le paiement en liquide. Et merde, je suis trop conne !
Les pièces commencent à s’emboîter, même si je refuse encore de regarder le puzzle en face.
Ce n’était pas un hasard. C’est réglé, clairement anticipé.
Une traque vient de commencer, une vraie, ce n’est pas une métaphore pour me faire peur.
Et avec mon casque rouge sur cette route noyée de nuit, je sais déjà une chose :
Je ne suis plus seulement une livreuse en retard. Je suis devenue la proie qui ignore encore qui tient la laisse, ni Ă quoi ressemblent exactement les crocs.
Des bruits de moteur que je n’avais pas entendu jusque-là se mettent à ronronner. C’est à ce moment que je devine que je ne suis plus malheureusement seule.








