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Tome 3 : Les Chemins Convergents

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Summary

Sous Arkham, quelque chose attend. Jenny Barnes et Roland Banks le comprennent trop tard, dans le bureau d'un vieux professeur qui savait exactement ce qu'il faisait en sortant dans le couloir. Ce qu'il leur a laissé entre les mains - un livre sans titre, une page arrachée, une phrase en latin - ne sera pas suffisant. Mais c'est tout ce qu'il reste.

Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Le Professeur Armitage

Jenny n'avait pas bougé du bord du lit.

Pas de la nuit - pas depuis qu'elle avait refermé la porte de sa chambre sur le couloir vide et la trace de terre noire sur le tapis bordeaux. Elle était restée assise, un des Jumeaux sur les genoux, les yeux sur le mur d'en face, à écouter l'hôtel Bannister respirer autour d'elle malgré ce silence particulier des vieilles bâtisses qui n'est jamais vraiment tout à fait du silence. Elle avait compté les heures à sa montre - quatre heures, cinq heures, six heures - avec la patience mécanique de quelqu'un qui attend que quelque chose se décide sans savoir quoi.

À six heures et demie, la lumière avait commencé à changer derrière les rideaux. Pas vraiment le jour - la luminosité des journées d'Arkham en automne semblaient tourner sur douze heures au lieu de vingt-quatre, et elle le comprenait maintenant, elle produisait simplement une version légèrement moins sombre de la nuit - mais suffisamment pour que les objets de la chambre reprennent leurs contours et cessent d'être des masses obscures dans lesquelles l'imagination pouvait loger ce qu'elle voulait. Le bureau. L'armoire à glace et son miroir penché. La table de nuit et le Jumeau restant, posé exactement là où elle l'avait laissé avant de prendre l'autre.

Jenny se leva et ses genoux protestèrent - six heures immobile sur le bord d'un matelas, même un matelas correct, laissaient des traces. Elle alla à la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt.

Pickman Street sous la pluie fine du matin. Les ormes noirs et leurs branches sans feuilles. Un homme en imperméable qui marchait vite, tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche. Un chien errant qui reniflait le bas d'une porte cochère avec l'application tranquille des chiens qui ont tout leur temps. La rue ordinaire d'une ville ordinaire, en apparence - sauf qu'elle ne l'était pas, sauf qu'elle ne l'avait jamais été, sauf que Jenny Barnes avait dormi une nuit dans cette ville et s'était retrouvée avec de la terre noire sur son tapis et une odeur dans sa chambre qui n'aurait pas dû y être.

Elle lâcha le rideau.

Jenny fit sa toilette rapidement dans la petite salle de bains aux carreaux fissurés - l'eau froide d'abord, les deux minutes d'attente pour le chaud, le miroir au-dessus du lavabo qui lui renvoyait un visage qu'elle reconnut sans y attarder son regard. Elle s'habilla, remit les deux Jumeaux dans leurs holsters sous son manteau, glissa le carnet dans sa poche intérieure avec les lettres d'Izzie. Ses gestes avaient cette précision automatique des matins où l'on n'a pas dormi et où le corps prend le relais de l'esprit qui n'est pas tout à fait disponible.

Elle prit le livre d'inscriptions - ses notes de la nuit, le carnet ouvert à la page des signes copiés dans la cour - et le regarda une dernière fois avant de le refermer.

L'université Miskatonic.

Elle y avait pensé dans la nuit - entre les heures comptées sur sa montre et les bruits du couloir qui ne revenaient pas et l'odeur qui persistait et l'absence de toute autre piste valable. L'université Miskatonic avait une réputation dans le Massachusetts, et pas seulement pour son excellence académique. Les gens qui travaillaient sur des sujets classiques allaient à Harvard ou à Yale. Les gens qui travaillaient sur des sujets qui n'avaient pas tout à fait de case dans les catalogues ordinaires allaient à Miskatonic. C'était ce qu'on disait, en tout cas - suffisamment souvent et par suffisamment de gens différents pour que Jenny ait décidé d'y accorder une part de crédit.

Elle prit son sac, éteignit la lampe de bureau, et sortit dans le couloir.

La trace de terre était encore là. Elle la regarda en passant dessus - elle n'avait pas rêvé, elle ne s'était pas trompée, elle était bien réelle et bien à l'endroit où elle l'avait vue cette nuit, à peine effacée par les quelques heures qui s'étaient écoulées depuis. Elle résista à l'envie de s'accroupir pour la regarder de nouveau. Elle savait déjà ce qu'elle verrait.

Elle descendit l'escalier.

Le hall de l'hôtel Bannister à sept heures du matin était le même hall qu'à toute autre heure - le même éclairage insuffisant, le même tapis bordeaux, les mêmes gravures d'Arkham aux murs avec leur ville immuable et leurs clochers invariables. Le gérant n'était pas à son comptoir - remplacé par une jeune femme aux cheveux roux et au visage fatigué qui leva les yeux de son registre quand Jenny atteignit le bas des marches.

Ce n'est pas la jeune femme que Jenny remarqua en premier.

C'est Roland Banks. Assis dans l'unique fauteuil du hall, son manteau encore boutonné, son chapeau sur les genoux, son carnet noir ouvert sur la cuisse gauche bien que son stylo ne soit pas en mouvement. Il avait la posture de quelqu'un qui attendait depuis un moment et qui ne voulait pas que ça se voie - c'est-à-dire la posture de quelqu'un chez qui ça se voyait quand même, à condition de savoir regarder.

Il leva les yeux quand il entendit ses pas dans l'escalier.

- Miss Barnes, dit-il.

- Monsieur Banks, dit Jenny.

Un silence de deux secondes - le genre de silence qui s'installe quand deux personnes réalisent simultanément qu'elles étaient sur le point de faire la même chose et que ça les contrarie toutes les deux pour des raisons légèrement différentes.

- L'université Miskatonic, dit Roland.

- Oui, dit Jenny.

- J'avais prévu d'y aller ce matin.

- Moi aussi.

Il se leva, mit son chapeau. Il avait l'air de quelqu'un qui n'avait pas dormi non plus - pas de façon visible, pas avec les cernes et le visage froissé de ceux qui portent leur insomnie à la surface, mais avec cette légère raideur des gens dont le corps n'a pas eu le repos qu'il attendait et qui s'en accommode par habitude.

- Vous avez trouvé quelque chose cette nuit ? dit-il. Ce n'était pas une question ordinaire - ce n'était pas la politesse du matin. C'était une vraie question, posée par quelqu'un qui avait passé une partie de la nuit à peser ce qu'il savait contre ce qu'il ne savait pas et qui arrivait au matin avec la certitude que la balance penchait du mauvais côté.

Jenny le regarda une seconde. Puis elle dit :

- Oui. Vous aussi, j'imagine.

- En effet, oui.

Ils sortirent ensemble dans la pluie fine de Pickman Street sans en avoir vraiment décidé - ou plutôt en ayant décidé chacun de leur côté, indépendamment, et en réalisant que ces deux décisions convergeaient vers le même endroit de la même façon que leurs pas convergeaient maintenant sur le même trottoir dans la même direction.

Le campus de l'université Miskatonic était à vingt minutes à pied depuis l'hôtel Bannister, en passant par College Street puis en remontant vers le nord où les bâtiments de l'université s'étendaient sur plusieurs pâtés de maisons le long d'une avenue bordée d'ormes encore plus anciens que ceux de Pickman Street. Jenny et Roland marchèrent en silence pendant les cinq premières minutes - un silence de travail, pas un silence gêné, le silence de deux personnes qui organisaient leurs pensées avant de les partager.

C'est Roland qui parla en premier, ce qui la surprit légèrement.

- Il y avait quelque chose devant ma porte cette nuit, dit-il. À la pension. Vers deux heures du matin.

- De la terre, dit Jenny.

Il tourna la tête vers elle.

- Noire, continue-t-elle. Fine. La même que dans les galeries.

- Oui, dit-il après un moment. La même.

Ils marchèrent encore en silence. La pluie continuait, légère et froide, leurs manteaux l'absorbant progressivement avec la résignation des tissus qui n'ont pas le choix. Les rues du centre d'Arkham se réveillaient lentement autour d'eux - des boutiques dont on levait les rideaux de fer, un livreur qui poussait un chariot sur les pavés inégaux avec un bruit régulier et patient, deux femmes qui se saluaient sur un seuil avant de rentrer chacune chez soi.

- J'ai un informateur, dit Roland. Du Bureau. Qui a disparu il y a six mois. Son dernier rapport mentionnait des mouvements souterrains à Arkham.

- Vous pensiez à quoi quand vous avez reçu ce rapport ?

- Je pensais qu'il avait perdu les pédales, dit Roland sans inflexion particulière. C'est ce que tout le monde a pensé.

- Et maintenant ?

- Maintenant je pense que je lui dois des excuses que je ne pourrai probablement pas lui présenter.

Jenny ne dit rien à ça. Ils tournèrent sur College Street, et les premiers bâtiments du campus apparurent au bout de l'avenue - de la pierre grise, des toits en pente couverts d'ardoise, des fenêtres hautes et étroites qui regardaient la rue avec cette sévérité particulière des bâtiments construits pour abriter des choses sérieuses et qui ont fini par en prendre l'expression. Une grille en fer forgé marquait l'entrée principale, ses piliers de pierre portant chacun une lanterne dont la flamme résistait à la pluie derrière son verre épais.

- Vous connaissez Armitage ? dit Jenny.

- De réputation, dit Roland. Le Bureau a un dossier sur lui. Pas pour de mauvaises raisons - pour les bonnes. Il a travaillé avec nous une fois, il y a une dizaine d'années. Une affaire dans le Vermont dont je ne peux pas vous donner les détails.

- Mais vous faites confiance à ses compétences.

- Je fais confiance à ce qu'il sait. Ce qu'il choisit d'en faire est une autre question.

Ils franchirent la grille. Le campus en ce petit matin pluvieux était presque désert - quelques étudiants traversaient les allées caillouteuses entre les bâtiments, leurs cartables sous le bras, leurs cols relevés contre la pluie, leurs visages ayant cette expression d'intense préoccupation intérieure que Jenny associait aux gens qui révisaient des examens ou qui venaient de les rater. Un jardinier râtelait des feuilles mortes dans un carré de pelouse sans enthousiasme apparent.

Le bâtiment de la bibliothèque - le plus grand de l'ensemble, sa façade portant en lettres de pierre au-dessus de l'entrée principale Universitas Miskatonicensis, MDCCCXLII - était au centre du campus, flanqué de deux ailes ajoutées à des époques différentes et qui ne s'accordaient pas tout à fait avec le bâtiment central, ce qui lui donnait cet aspect composite et légèrement incohérent des choses qui ont grandi sans plan d'ensemble. C'est là qu'était le bureau d'Armitage - au second étage de l'aile gauche, d'après les indications qu'un gardien à l'entrée principale leur fournit avec la lassitude de quelqu'un qui avait donné ces mêmes indications des centaines de fois et qui n'avait plus vraiment besoin de réfléchir pour les produire.

L'escalier de l'aile gauche était en bois sombre, ses marches creusées en leur centre par des générations d'étudiants et de professeurs, sa rampe polie jusqu'à la brillance par autant d'années de mains qui s'y étaient appuyées. Les murs du couloir du second étage étaient couverts de portraits - des hommes principalement, en tenues académiques d'époques variées, qui regardaient le couloir avec des expressions allant de la gravité sereine à quelque chose de plus difficile à définir, comme si certains d'entre eux avaient vu des choses dans leurs années à Miskatonic dont la trace était restée dans les yeux que le peintre avait capturés.

La porte du bureau d'Armitage était au fond du couloir, une porte de bois ordinaire avec une plaque de laiton gravée - Professeur H. Armitage, Bibliothéconomie et Philologie comparée - et dessous, épinglée avec une punaise, une feuille de papier manuscrite : En consultation. Frapper et entrer.

Roland frappa deux fois.

- Entrez, dit une voix de l'intérieur.

Le bureau du professeur Henry Armitage était ce que Jenny aurait obtenu si elle avait fermé les yeux et imaginé le bureau d'un homme qui avait passé soixante ans à lire des livres que la plupart des gens n'auraient pas su nommer et à penser ce que la plupart des gens n'auraient pas voulu penser. Les livres d'abord - partout, sur des étagères qui montaient du sol au plafond sur trois murs entiers, débordant sur les rebords des fenêtres, empilés sur le sol en colonnes de hauteurs variables qui formaient un paysage intérieur navigable seulement par quelqu'un qui en connaissait la géographie. Des livres de toutes tailles, de toutes épaisseurs, leurs reliures allant du cuir sombre et imposant au simple carton gris des publications universitaires, leurs titres en anglais, en latin, en grec, en langues que Jenny ne reconnaissait pas.

Ensuite les objets - sur le bureau, sur les étagères entre les livres, sur le rebord de la fenêtre : des pierres gravées de motifs qui ressemblaient à quelque chose qu'elle avait déjà vu quelque part et qu'elle n'arrivait pas encore à situer, des fragments de poterie dans des boîtes de verre, des rouleaux de parchemin attachés avec des rubans de cuir, des instruments de mesure ou de dessin dont elle ne connaissait pas tous les noms, une boussole dont l'aiguille tremblait doucement et ne semblait pas pointer tout à fait le nord quand elle la croisa du regard.

Et enfin, au centre de tout ça, derrière un bureau sur lequel régnait le même ordre apparent du chaos que dans le reste de la pièce - Henry Armitage.

Il était vieux. Pas de façon décrépite, pas de façon qui inspirait la pitié ou l'inquiétude - vieux de la façon dont certains arbres sont vieux, avec une solidité et une présence qui avaient quelque chose d'enraciné, de fondamental. Grand même assis, les épaules encore larges sous sa veste académique noire, les cheveux blancs et abondants comme sa barbe, qui lui donnaient cette allure caractéristique des portraits de scientifiques du siècle précédent. Ses mains sur le bureau étaient celles d'un homme qui avait manipulé des textes fragiles pendant des décennies - grandes, précises, avec une légèreté dans la façon dont elles se posaient sur les choses, comme si elles savaient depuis longtemps qu'on ne prenait pas, qu'on touchait.

Ses yeux, derrière des lunettes à monture fine, étaient d'un bleu profond et intensément attentifs. Ils allèrent de Jenny à Roland et retour avec la rapidité et la précision d'un homme habitué à évaluer ce qu'il avait devant lui en peu de temps et à rarement se tromper dans cette évaluation.

- Asseyez-vous, dit-il. Tous les deux.

Sa voix était celle qu'on aurait attendue - grave, mesurée, avec dans le timbre cette qualité particulière des voix qui ont prononcé des milliers de conférences et qui savent moduler l'attention d'une salle. Mais il y avait autre chose dessous - quelque chose de plus sec, de plus direct, quelque chose qui suggérait que le professeur Armitage, derrière sa courtoisie académique, n'avait pas beaucoup de patience pour les détours.

Roland prit le siège à gauche du bureau, Jenny celui de droite. Armitage les regarda tous les deux pendant un moment sans parler, ses doigts joints devant lui dans un geste qui n'était pas de la prière mais y ressemblait.

- Vous n'êtes pas ensemble, dit-il. Pas professionnellement. Mais vous êtes venus ensemble ce matin, ce qui signifie que vous avez eu la nuit pour décider que vos intérêts convergeaient suffisamment pour justifier la chose. Ce qui, à son tour, signifie que quelque chose s'est produit hier soir qui vous a convaincus tous les deux qu'Arkham était plus urgente que vos réticences mutuelles.

Il le dit sans arrogance, avec le ton de quelqu'un qui constate plutôt qu'il ne déduit. Mais sans contester que sa lecture à froid était néanmoins impressionnante.

- Vous n'êtes pas surpris de nous voir, dit Jenny.

- Non.

- Vous attendiez quelqu'un ?

- Pas vous spécifiquement, dit Armitage. Mais quelqu'un. Ça fait quelques semaines qu'Arkham se comporte d'une façon qui rend les visites inévitables.

Roland sortit son carnet, l'ouvrit à la page de l'esquisse du symbole, et le posa sur le bureau devant Armitage sans un mot. Armitage le regarda - vraiment, se penchant légèrement en avant, ses lunettes descendant d'un millimètre sur son nez sans qu'il y prenne garde. Jenny posa son propre carnet à côté, ouvert à la page des inscriptions copiées dans la cour des ruelles basses.

Armitage regarda les deux documents pendant un long moment. Son expression ne changea pas - pas exactement. Mais quelque chose dans la façon dont ses mains, posées à plat sur le bureau de chaque côté des carnets, s'immobilisèrent complètement, avec une immobilité qui n'était pas de la détente mais de la concentration, suggérait que ce qu'il voyait confirmait quelque chose qu'il avait espéré ne pas avoir à confirmer.

- Où avez-vous trouvé ça ? dit-il. Il regardait Jenny.

Elle lui expliqua - les ruelles basses, la cour, les pavés descellés, l'escalier dans la roche. Elle lui expliqua aussi l'odeur, la trace de terre devant sa porte, le bruit dans le couloir de l'hôtel à deux heures du matin. Elle lui dit tout, sans omettre, avec la précision qu'elle réservait habituellement aux rapports qu'elle ne rédigeait que pour elle-même. À côté d'elle, Roland n'intervint pas - il écoutait avec cette attention particulière des gens qui vérifient en temps réel ce qu'ils entendent contre ce qu'ils savent déjà.

Armitage écouta sans l'interrompre. Quand elle eut terminé, il resta silencieux trente secondes - pas d'hésitation, une réflexion réelle et visible.

- Je vais avoir besoin de quarante-huit heures, dit-il finalement.

- Pour quoi faire ? dit Roland.

- Pour consulter certains ouvrages que je préfère ne pas vous présenter avant d'être certain de ce qu'ils contiennent. Les textes de cette nature ont la propriété désagréable d'être plus dangereux mal interprétés que pas interprétés du tout.

- Vous reconnaissez les inscriptions, dit Jenny. Ce n'était pas une question.

Armitage la regarda par-dessus ses lunettes.

- Je reconnais la famille à laquelle elles appartiennent, dit-il avec soin. Ce n'est pas tout à fait la même chose. - Il marqua une pause, puis ajouta, plus bas, comme à lui-même autant qu'à eux : - Il y a des langues qu'on espère ne pas retrouver à moins de dix miles de chez soi.

Il se leva - avec l'aisance surprenante pour un homme de son âge, comme si son corps avait décidé depuis longtemps de ne pas se laisser distancer par son esprit - et les raccompagna jusqu'à la porte. Avant qu'ils sortent dans le couloir, il posa la main sur le chambranle et dit, sans les regarder, les yeux posés sur les portraits du couloir :

- Ne retournez pas dans ces galeries. Pas avant que je n'aie eu le temps de vous dire ce que vous y trouveriez.

- Et si quelque chose se passe avant quarante-huit heures ? dit Roland.

Armitage le regarda. Dans ses yeux bleus et précis, derrière les lunettes à monture fine, quelque chose passa qui n'était ni de la peur ni de la résignation mais peut-être un mélange des deux - la façon dont un homme regarde une éventualité qu'il a envisagée depuis longtemps et qu'il n'aime pas davantage maintenant qu'elle est formulée à voix haute.

- Dans ce cas, dit-il, venez immédiatement me trouver.

Il referma doucement la porte.

Jenny et Roland restèrent un moment dans le couloir vide, sous les regards des portraits peints. Puis ils repartirent vers l'escalier. Leurs pas sur le bois ancien produisant ce son creux et régulier qui résonnait légèrement dans l'espace étroit, et Jenny pensa - sans le dire, sans avoir l'intention de le dire - qu'Henry Armitage était exactement le genre d'homme dont elle avait besoin dans cette ville, et qu'Arkham avait une façon particulière de mettre en danger précisément les gens dont on avait besoin.

Elle espérait avoir tort.

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