Prologue
Les couloirs s’étiraient à l’infini, comme si le bâtiment respirait lentement autour d’elle.
Les portraits sur les murs la regardaient avec une familiarité obscène, comme s’ils la connaissaient intimement.
Elle aurait juré que certains la fixaient avec une bienveillance presque déplacée, écœurante. Une impression persistait malgré tout, comme si quelque chose changeait sur leurs visages dès qu’elle cessait de les observer.
Elle le sentait, cette certitude qu’elle n’aurait jamais dû éprouver. Quelque chose de plus profond, de plus ancien comme si ce lieu reconnaissait en elle cette chose qui n’aurait jamais dû s’y trouver. Cette pensée la glaçait jusqu’aux os, pourtant une partie de cette conscience accueillait ce sentiment avec une sérénité troublante.
L’air y était épais, chargé d’une odeur douceâtre de cire et de quelque chose de plus métallique.
Elle avançait pourtant sans hésiter, portée par une certitude : elle était à sa place ici.
Au bout du corridor, la grande porte noire l’attendait, massive, démesurée, comme un seuil vers ce qui ne devrait jamais être ouvert. Des fissures fines couraient sur le bois, semblables à des veines ouvertes, rampant sur le sol jusqu’à ses pieds.
Sur son battant, un loup stylisé semblait presque vivant. Le corps allongé et arqué dans une tension monstrueuse, figé entre le bond et une rage contenue prête à exploser. Sa tête légèrement inclinée vers l’avant, oreilles plaquées en arrière, babines retroussées sur des crocs trop longs et irréguliers. A la place de ses yeux – deux fentes sombres donnaient l’impression qu’il la regardait avec une faim ancienne – implacable. Le cercle qui l’enfermait palpitait faiblement au rythme de son propre sang, comme un sceau ancien sur le point de céder sous la pression d’une bête qui refusait d’être enchaînée.
Autour d’elle, les silhouettes s’écartaient en silence, courbées, brisées presque liquéfiées de terreur et de dévotion.
L’une d’elles, un homme au visage blême s’inclina légèrement :
-Seigneur
Elle s’arrêta devant la porte. Sa bouche s’ouvrit contre sa volonté. Les mots sortirent d’eux-mêmes prononcés d’une voix qui n’avait plus rien d’humain, dépourvue de chaleur et de colère comme si plusieurs gorges parlaient en même temps, avec un écho lointain de pierre tombale et de vent dans un ossuaire - Une voix ancienne, masculine, froide et sans âme.
-Préparez la salle.
Le son vibra dans l’air froid, laissant sur sa langue un goût de fer et de cendre.
Aucun écho.
Pourtant les silhouettes obéirent, dans un silence de cimetière, comme si la parole avait elle-même le poids d’une malédiction.








