Le premier
Séoul, 2028
L’air sentait le béton mouillé et le café refroidi.
Il était 5h47 du matin, et la pluie qui était tombée toute la nuit sur le quartier de Cheongdam n’avait pas encore fini de s’égoutter des corniches de verre. Chaque goutte qui touchait le trottoir produisait un son creux, presque métallique, comme si la ville elle-même retenait son souffle.
Personne, à cette heure, n’aurait dû se trouver dans le parking souterrain de la Tour Han.
Personne, sauf Jung Hae-min, qui portait encore son tailleur de la veille, les cheveux tirés en arrière un peu trop fort, une tasse de café tiède dans une main et, dans l’autre, un trousseau de clés qui tremblait légèrement — non pas de froid, mais d’une fatigue que quinze ans de service auprès de la famille Han n’avaient jamais totalement anesthésiée.
Elle sentit l’odeur avant de voir quoi que ce soit.
Un mélange métallique et doux, presque sucré, qui ne ressemblait à rien de ce que sentait habituellement ce parking — l’essence, le caoutchouc froid des pneus, la poussière de béton. Cette odeur-là était différente. Organique. Chaude, encore, malgré le froid de la pièce.
Son corps comprit avant son esprit.
Ses doigts se resserrèrent sur la tasse de café. Le liquide, déjà tiède, éclaboussa le dos de sa main — une sensation presque insignifiante, et pourtant, dans les secondes qui suivirent, ce fut la seule chose don’t elle parvint à se souvenir avec précision, quand la police lui demanda de raconter ce qu’elle avait vu.
La tasse tomba.
Elle n’entendit même pas le bruit qu’elle fit en se brisant contre le sol.
Il était allongé contre la portière arrière d’une berline noire — une des cinq voitures de fonction réservées aux membres du conseil élargi des Sept Couronnes. Son costume, autrefois impeccable, était maintenant chiffonné d’une façon qui semblait presque indécente, comme si quelqu’un avait voulu, jusqu’au bout, préserver les apparences, et que le corps lui-même avait refusé de coopérer.
Il s’appelait Han Jae-won. Trente-deux ans. Le petit-fils préféré de l’ancien président Han — celui qu’on voyait toujours au troisième rang des photos de famille, jamais au premier, mais toujours présent. Comme une ombre bien habillée.
Hae-min se souvint soudain qu’il avait des taches de rousseur sur le nez. Elle ne les avait jamais remarquées avant. Elle les voyait maintenant, parce que son visage était figé dans une pâleur qui les rendait presque violettes.
Elle ne cria pas.
Elle resta debout, immobile, les yeux fixés sur ce visage qu’elle avait vu, la veille encore, rire trop fort lors d’un dîner auquel elle n’avait pas été conviée mais dont elle avait entendu les échos depuis le couloir de service.
Le silence du parking était presque insupportable. Un silence dense, minéral, ponctué uniquement par le bourdonnement électrique d’un néon défaillant au plafond, qui clignotait sur un rythme irrégulier — une seconde de lumière blanche et crue, deux secondes d’obscurité, encore, encore.
À chaque clignotement, le visage de l’homme mort semblait changer d’expression.
Ce n’était qu’une illusion, bien sûr. Un jeu d’ombre sur des traits déjà figés. Mais Hae-min aurait juré, plus tard, qu’à l’instant précis où la lumière était revenue pour la troisième fois, elle avait vu quelque chose qui ressemblait à de la surprise sur ce visage.
Comme s’il n’avait pas vu venir la personne qui l’avait tué.
Comme s’il lui avait fait confiance.
La lumière clignota une dernière fois.
Et dans ce bref éclat, quelque chose brilla sous le revers de sa veste — un reflet métallique, ancien, presque doré.
Hae-min se pencha, malgré elle.
Une pièce. Usée. Comme si elle avait été manipulée pendant des décennies, passée de main en main, gardée comme un talisman ou une menace.
Elle ne la toucha pas. Elle savait, sans savoir pourquoi, qu’il ne fallait pas la toucher.
Ses yeux remontèrent vers la portière avant, côté conducteur. Entrouverte.
À l’intérieur, sur le siège : un blouson en cuir. Pas un blouson de chauffeur. Pas un blouson de fonction. Un blouson personnel.
Hae-min reconnut la marque — une édition limitée, fabriquée à la main, qui coûtait plus que le salaire annuel de la plupart des gens.
Elle reconnut surtout l’odeur. Un mélange de cuir, de tabac froid, et d’une eau de Cologne qu’elle n’avait sentie qu’une fois, dans l’ascenseur privé.
Han Do-jun était passé par là. Récemment.
Où était-il maintenant ?
Elle mit une main tremblante contre le mur froid pour ne pas tomber. Le béton, sous ses doigts, était glacé, rugueux, presque douloureux au contact — une sensation qui, étrangement, l’aida à ne pas perdre pied tout à fait. La douleur physique avait cette utilité-là, parfois : elle rappelait au corps qu’il était toujours vivant, quand tout le reste du monde venait de basculer.
Un bruit, au loin. Des pas. Rapides.
— Madame Jung ?
Le garde s’appelait Park Sung-ho. Il avait vingt-quatre ans, deux tatouages qu’il cachait sous sa manche, et il avait pris ce poste pour payer les études de sa sœur.
Hae-min le savait parce qu’elle savait tout sur tout le monde, dans cette tour.
Il s’arrêta net en découvrant la scène, et elle vit, dans ses yeux, le moment exact où son cerveau refusa d’abord ce qu’il voyait, avant de l’accepter, une seconde plus tard, avec une lenteur presque cruelle.
— Appelez la sécurité privée, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas tout à fait comme la sienne. Pas la police. Pas encore.
— Madame, c’est—
— Appelez la sécurité privée, répéta-t-elle. Et prévenez le Président Han.
Il hésita, le regard toujours rivé sur le corps, sur le sang qui avait fini de sécher en une flaque sombre, presque noire, sous l’éclairage défaillant.
— Maintenant, dit-elle.
Il partit en courant. Hae-min le regarda s’éloigner. Elle savait qu’il ne reviendrait pas. Pas parce qu’il aurait peur. Mais parce que, dans quelques heures, la sécurité privée lui ordonnerait de ne plus jamais remettre les pieds dans ce parking. C’était le genre de monde où les témoins gênants étaient éloignés, pas éliminés. Juste déplacés.
Le bruit de ses pas résonna longtemps dans le parking vide, avant de disparaître complètement.
Hae-min resta seule avec le corps.
Au loin, la ville commençait à se réveiller. Les premiers klaxons. Les premières lumières aux fenêtres des tours voisines. La vie ordinaire, indifférente, reprenait son cours à quelques mètres à peine d’un homme qui ne verrait plus jamais le soleil se lever sur Séoul.
Il était 5h52.
Han Do-jun ouvrirait les yeux à 8h52, comme chaque matin. Il prendrait sa douche. Il choisirait son costume. Il boirait son café noir, sans sucre, comme toujours.
Puis on lui annoncerait.
Et ce matin-là, pour la première fois de sa vie, il aurait peur d’ouvrir une porte.








