Chapitre 1 : La Viscosité du Temps
Le franchissement de la porte d'argent fut une déchirure. Ce n'était pas un simple passage d'un lieu à un autre, mais une rupture brutale de la trame sensorielle.
Tesshin, Kael et Senna firent un pas en avant et basculèrent dans l'irréel.
Ils se trouvèrent sur une esplanade de bronze massif, suspendue au-dessus d'un gouffre sans fond. En contrebas, des millions d'engrenages de la taille de cités tournaient avec une lenteur tectonique, produisant un bourdonnement sourd qui ne se faisait pas entendre par les oreilles, mais qui résonnait directement dans les structures osseuses.
— C’est... différent, murmura Kael.
Il tendit la main, et un frisson le parcourut. Lorsqu’il replia ses doigts, une traînée de lumière rémanente, comme une ombre de chair, resta suspendue dans l'air pendant une demi-seconde avant de se dissiper.
— Le temps est visqueux ici, analysa Senna, les yeux rivés sur les cadrans de son équipement qui s’affolaient, les aiguilles tournant parfois à rebours, parfois en accéléré. C’est le District des Pendules. La causalité n’est pas linéaire. Si tu fais un mouvement brusque, le monde mettra un temps à "traiter" l’information.
Tesshin ne dit rien. Il sentait la pression. Akegata vibrait contre sa cuisse, une sensation désagréable, comme si la lame cherchait à s'extraire de son fourreau pour se synchroniser avec le rythme effréné des rouages environnants. Il posa sa main valide sur le pommeau, forçant le sabre à rester immobile.
— On bouge, ordonna-t-il. Kael, devant. Senna, reste dans mon sillage.
Ils progressèrent sur la plaque de bronze. À chaque enjambée, le sol semblait hésiter, une latence étrange entre le moment où leur pied touchait le métal et celui où le bruit de l'impact résonnait. C’était une danse contre l’épuisement cognitif.
Soudain, le bourdonnement des engrenages monta d'un ton, devenant un sifflement strident.
CRAC.
L'espace devant eux se fendit, non pas comme une porte, mais comme une page que l'on arrache. Trois silhouettes en émergèrent. Elles n'avaient rien d'humain. Façonnées dans un verre opalin strié de cuivres mécaniques, elles glissaient sur la plateforme sans toucher le sol. Leurs visages étaient des cadrans vierges, sans traits, dont les aiguilles tournaient frénétiquement.
Les Veilleurs de Temps.
L'un d'eux leva un membre longiligne. L'espace autour de Senna se rétracta brusquement, comme si le temps, à cet endroit précis, s'était accéléré de cent ans en une seconde. La roche sous ses pieds s'effrita en poussière, et ses vêtements vieillirent de plusieurs années en un clin d'œil.
— Ils nous effacent ! hurla-t-elle en se jetant sur le côté, évitant de justesse une zone de décrépitude totale. Ils utilisent une accélération locale !
Kael bondit, sa pique fendue en deux par la vitesse. Il ne chercha pas à frapper le Veilleur, mais à utiliser l'inertie du sol. Il planta son arme dans un interstice de la plaque de bronze, utilisant l'effet de levier pour se propulser au-dessus de la créature, le frappant de tout son poids. Le choc fit vaciller le Veilleur, mais celui-ci corrigea sa trajectoire en manipulant le temps autour de son corps pour absorber l'impact.
Tesshin vit l'ouverture. Il était l'anomalie. Il était celui qui ne devait pas être là.
— Kael, distrais-les ! Senna, trouve le point de rupture de cette plateforme ! cria Tesshin.
Le sabreur s’élança. Il savait qu’il ne pouvait pas utiliser Byakuya — l’explosion de lumière pure attirerait l’œil du Château instantanément. Il devait gagner sans faire de bruit. Sans déchirer la réalité.
Il courut, ses pieds frappant le métal avec une précision métronomique, anticipant la latence du temps. Il glissa sous l'attaque d'un deuxième Veilleur, un rayon de lumière entropique qui rasa ses cheveux, et remonta son fourreau en un mouvement fluide.
Il n'était pas là pour trancher, mais pour briser le rythme.
Il visa non pas la créature, mais le petit engrenage cuivré niché à la base de son cou, là où la fréquence du Veilleur semblait la plus instable. Il frappa avec la garde de son arme, un coup sec, chirurgical, transférant toute l'énergie cinétique de sa hanche dans le mécanisme.
Le Veilleur se figea. Ses aiguilles faciales tremblèrent, s'arrêtèrent net. Puis, dans un bruit de verre brisé, il s'effondra, son corps mécanique cessant d'être alimenté par la chronologie du lieu.
Mais il en restait deux. Et au loin, au sommet de la Cité, une tour gigantesque sembla s'illuminer d'un éclat rouge sinistre. Le Château venait de remarquer une dissonance dans ses rouages.
— Tesshin ! le temps nous manque ! cria Senna, ses mains s'enfonçant dans les mécanismes de la plateforme.
— Je sais, grogna le sabreur en se préparant à intercepter le prochain Veilleur.
La chasse ne faisait que commencer. Et le temps, ici, était leur plus grand ennemi.








