1. Le bal des blessures
Je déteste Halloween.
Pas les bonbons, pas les films d’horreur mal fichus qu’on regarde entre potes. Non. Ce que je déteste, ce sont les visages. Les citrouilles alignées dans les vitrines me fixent avec leurs orbites découpées au couteau, leurs sourires ouverts comme des plaies orange. Les toiles d’araignées en plastique pendues aux plafonds me rappellent les vieux draps sur les corps qu’on couvre dans les séries policières. Les « bouh » en carton, les squelettes fluorescents, tout ce carnaval me donne l’impression qu’on se moque de ce qui fait vraiment peur.
On se déguise, on rit, on boit, et personne ne parle du sang. Du vrai.
Et pourtant, ce soir, je joue le jeu.
Je suis plantée devant le miroir de l’entrée de notre appartement, et je peine à reconnaître celle qui me regarde. Le short en simili-cuir m’arrive à peine sous les fesses, la veste de « policière » refuse de fermer, chaque inspiration menace de faire sauter un bouton. Les menottes en plastique pendent à ma ceinture, heurtent ma cuisse nue à chaque mouvement, rythment mes gestes comme un rappel ironique : je n’ai aucune autorité sur rien.
J’ai froid, ce n’est pas la température, c’est ailleurs.
— Sois sexy, avait dit Thibault en me tendant la tenue, comme si c’était un ordre simple.
Je revois le sac en plastique noir, le logo du magasin de farces et attrapes, son sourire un peu trop facile. Le genre de sourire qui obtient toujours ce qu’il veut. J’ai levé les yeux au ciel, j’ai essayé de négocier une version moins « pute de clip de rap », comme j’ai osé l’appeler. Il a ri, m’a enlacée, ses mains déjà sous mon tee-shirt.
— Allez, Lena… juste ce soir. Tu vas être canon. Je veux que tout le monde te regarde.
Le piège est là.
Il dit qu’il veut que les autres me regardent, mais dès que quelqu’un insiste trop, son regard à lui change. Je l’ai déjà vu, ce regard là, je le sais tellement bien. Et pourtant, j’ai dit oui. Parce qu’il est beau, parce qu’il parle bien, parce qu’il occupe l’espace à s’en faire oublier les bords. Parce qu’en un an, il s’est installé dans ma vie comme on s’installe dans un appartement : sans me demander mon avis sur la déco.
Maintenant, il est derrière moi, dans le couloir, en train d’ajuster son bandana devant le deuxième miroir. Son costume de pirate lui va trop bien : Pantalon noir un peu bouffant, chemise blanche entrouverte sur son torse, collier de fausses perles, sabre en plastique qui claque contre sa cuisse. Il ressemble à un héros de série Netflix.
Moi, je ressemble au décor.
— Tourne-toi, me dit-il.
Je pivote, les bas résille serrent mes jambes, dessinent un quadrillage qui me donne l’impression d’être déjà prise au piège. Je n’ai jamais été à l’aise avec l’idée de montrer mon corps. Ce soir, on dirait que je le mets en solde. Mon regard croise le mien dans le miroir ; j’y vois l’hésitation, la crispation de mes doigts sur le rebord du lavabo. Je détourne tout de suite les yeux vers lui.
Thibault me détaille comme on jauge un objet avant de l’acheter.
— Putain. Tu es…
Il siffle entre ses dents.
— Magnifique.
Il vient vers moi, glisse ses mains sur mes hanches, remonte le long de ma taille. Son parfum m’arrive en pleine figure, mélangé à l’odeur de la laque dans mes cheveux. Il m’embrasse, profond, sûr de lui, comme toujours.
— Ce soir, on s’éclate, souffle-t-il contre ma bouche.
Je force un sourire, un de ces sourires que je porte comme une attelle, pour maintenir les morceaux en place. Je me dis que si je fais tout bien – si je suis jolie, drôle, docile – peut-être qu’il arrêtera de regarder ailleurs. Peut-être qu’il cessera de laisser mes phrases en suspens, de décider à ma place, d’imposer des « tu comprends, c’est mieux comme ça » comme on abattait des sentences.
Je pense à mes amies, Cléa, qui répète depuis une semaine que « cette soirée va te faire du bien », Sarah, qui m’a spamée de tutos maquillage Halloween. June, qui a bloqué son après-midi pour m’aider à enfiler ce costume. J’ai l’impression de leur devoir une version de moi qui essaie, qui ne se défile pas.
Thibault se moque.
— Tu vas crever de chaud là-bas, Lena. Lâche ton manteau, sérieux.
Je le garde, il ne capte pas que je suis déjà glacée.
On descend l’escalier. Son rire résonne trop fort, rebondit sur les murs comme une gifle sonore. Je serre mes clés, je cale mon téléphone dans la poche intérieure du manteau. Un frisson me glisse le long de la nuque, sans raison apparente, ou peut-être à cause de Halloween : Des masques et des gens qui se transforment.
J’ai lu un jour que cette nuit-là, autrefois, on pensait que les morts se mêlaient aux vivants.
Je me demande combien de monstres bien vivants vont se cacher derrière des costumes ce soir.
L’entrepôt est au bord du canal, dans une zone industrielle où, d’habitude, je ne mets jamais les pieds. Des carcasses de bâtiments, des hangars abandonnés, des façades en tôle rouillée. De loin, je vois déjà les faisceaux de lumières qui balafrent le ciel, des éclats rouges et bleus qui découpent la nuit comme des gyrophares de fête.
La musique s’échappe par les portes métalliques entrouvertes. Une basse lourde, un mélange de techno et de hits des années 2000 remixés. Ça vibre jusque dans mon sternum, comme si quelqu’un frappait directement à l’intérieur.
Je monte les marches avec Thibault, mes talons claquent sur le métal, secs, métalliques. Chaque pas, j’entends aussi le cliquetis de mes menottes factices. Un son ridicule, mais qui s’accroche. J’ai la sensation absurde que quelque chose, quelque part, prend note.
Dehors, des silhouettes déguisées fument. Des sorcières au rouge à lèvres noir, vampires aux yeux soulignés de khôl, squelette à moitié démaquillé qui rit trop fort, la cigarette collée à des dents encore blanches sous la peinture. Quand je passe, des regards glissent sur moi. Je les sens sur mes cuisses, sur ma poitrine, sur la courbe de mon ventre, des yeux qui déshabillent plus qu’ils ne regardent.
J’ai envie de tirer sur la veste, de couvrir davantage, je ne le fais pas.
Thibault, lui, est dans son élément. Il serre des mains, claque des bises, enchaîne les « mec, ça fait longtemps ! », « putain, t’es chaud dans ce déguisement ! ». Je deviens l’ombre derrière le pirate, celle qu’on désigne en riant : « wah, Thibault ne s’est pas foutu de toi pour le costume, hein ».
À l’intérieur, la chaleur me frappe comme une gifle. L’entrepôt est baigné de lumière rouge et bleue : on dirait une scène de crime sous des gyrophares portables. Les spots stroboscopiques découpent les corps par fragments, les reconstituent, les effacent, dans un rythme qui donne vite mal à la tête. Par instants, je vois des visages, des yeux brillants, des dents découvertes. La seconde d’après, ça se brouille, ça devient une masse en mouvement.
Je respire. L’odeur est épaisse : sueur, alcool, parfum bon marché, un fond de poussière et de métal. Un groupe de faux zombies traverse mon champ de vision, un clown ensanglanté éclate d’un rire trop aigu près du bar. Une fille déguisée en ange noir ajuste son halo de travers devant un miroir improvisé.
Je me sens à la fois à ma place – c’est mon âge, mon milieu – et déplacée. Comme si on avait décalé légèrement la réalité sans me prévenir, semblable quelque chose, dans l’air, attendait que ça dérape.
Cléa surgit de la foule, déjà un peu trempée, ses ailes de chauve-souris collées à son dos.
— Lena ! Enfin ! crie-t-elle.
Elle m’enlace, me presse fort. Je me laisse faire, son odeur, son rire, me ramènent à quelque chose de connu.
— Viens, on te trouve à boire.
Sans me laisser répondre, elle m’enfonce un verre dans la main. Vodka-orange, trop sucré, trop chimique, mais le froid du plastique contre ma paume m’ancre un peu.
— Bois, ma belle. Ce soir, on oublie les cours, le boulot, et les mecs relous.
Je ris, un peu trop fort. Thibault n’est pas relou.
Je me répète cette phrase souvent. Il a juste du caractère. Il s’énerve vite, il a ses limites, que je ne dois pas pousser, il a ses « arrête ton cinéma, Lena » qui tombent comme des claques. Mais ce n’est pas un mec relou. Les relous, c’est les autres.
Je tourne la tête pour le chercher, il n’est plus là.
Il m’a embrassée à l’entrée, un geste rapide, presque machinal. Puis il a dit qu’il allait chercher une bière. Je l’ai vu une seconde, de dos, au bar, en train de serrer la main d’un diable. Ensuite, plus rien.
Normal. Il connaît tout le monde.
Je bois mon verre d’une traite. L’alcool brûle ma gorge, puis laisse une trace chaude dans mon ventre. Cléa m’en colle un deuxième sans me consulter.
— Doucement, je proteste.
— Justement, tu ne bois jamais assez, se marre-t-elle. Ce soir, on te décoince.
Je roule des yeux. Je bois quand même.
Une partie de moi se dit que si je me noie suffisamment, la musique fera écran. Je arrêterai de scanner la foule toutes les deux minutes pour vérifier où est Thibault, avec qui il rit, à qui il parle trop près.
Je danse avec Sarah, avec June qui nous rejoint avec un serre-tête de cornes lumineuses. Les basses martèlent le sol, remontent dans mes jambes, accrochent mon bassin. Mon corps bouge, pas toujours joli, pas toujours sûr, mais il bouge. Les mains de mes amies m’attrapent, me tirent, me poussent plus loin vers la piste. Une chaleur poisseuse s’accroche à ma peau, un ventilateur suspendu à une poutre crache un vent froid qui me fouette les bras, la nuque.
J’ai la chair de poule, un drôle mélange de sueur et de frisson.
Quelques minutes, j’oublie le reste : le costume; les regards; le trajet jusqu’ici; La petite voix au fond qui murmurait déjà « ce soir, ça va mal finir ». Je ferme les yeux, je laisse la musique se déployer en moi, me remplir. Je pourrais presque croire que je suis comme les autres : là pour danser, pour rire, pour se saouler sans conséquences.
Puis je rouvre les yeux et tout bascule.
Je ne sais pas ce qui m’accroche d’abord.
Un éclat de couleur, un mouvement plus lent que les autres, un détail dans le chaos. Mais soudain, mon regard se fixe au fond de la salle, près d’une colonne métallique. Là où la lumière accroche un bout de chemise blanche, là où un bandana rouge tranche sur des cheveux bruns.
Thibault.
Il est adossé à la colonne, comme s’il posait. Une jambe légèrement pliée, sa main posée sur le sabre en plastique. À côté de lui – non, collée à lui – une femme. Pas juste « une » femme, une rousse, en tenue d’infirmière porno chic, une minirobe blanche moulée à ses hanches, croix rouges sur la poitrine, décolleté prêt à craquer. Sa chevelure orange brûle sous les néons.
Ils dansent, collés.
Leurs corps bougent ensemble, comme s’ils avaient répété. Les mains de Thibault agrippent ses hanches, ses doigts s’enfoncent dans le tissu. Elle, elle a ses bras autour de son cou, ses ongles rouges glissent dans sa nuque, jouent avec son bandana. À chaque mouvement, leurs bassins se heurtent, se frottent, se cherchent.
Je vois la tête de Thibault se pencher. Sa bouche glisse vers son oreille alors qu'elle rit. Qu'est ce qu'il lui a dit? Son cou se renverse, offre sa gorge. La vision me mord de l’intérieur, c’est violent et immédiat.
Je sens quelque chose se fissurer en moi.
Le truc qu’on appelle « sang qui se glace » devient réel. Un frisson brutal part de ma nuque, descend dans mon dos. Mes doigts se crispent sur mon verre. Le plastique se déforme. Le goût sucré de la vodka remonte, écœurant. Mon cœur bat trop vite, trop fort, dans un tempo qui ne suit plus la musique.
Je fonce.
Je ne réfléchis pas, je deviens une lame. Je traverse la foule, j’écarte des sorcières, je bouscule un zombie qui marmonne une insulte que je n’entends pas, je repousse un ange noir qui se retourne, surpris. Des mains me frôlent, des rires éclatent, des masques se tournent, mais rien n’existe vraiment entre moi et eux.
J’avance, en colère. En douleur.
Une lumière stroboscopique claque si fort qu’un instant, tout le monde disparaît. Quand la salle se rallume, ils sont toujours là, en collés serré. Lui et elle.
— Thibault !
Ma voix déchire la musique.
Je ne me reconnais pas, c’est plus aigu, plus brutal qu'à mon habitude.
Il sursaute. La rousse se retourne vers moi, un sourire collé à ses lèvres rouge sang. Elle me balaye de haut en bas, mon costume de policière, mes bas résille, mon visage qui doit être blême. Elle hausse un sourcil.
— Oh, t’es sa meuf ? dit-elle, un mélange de dédain et d’ennui dans la voix. Détends-toi, on danse, c’est tout.
Ce « t’es sa meuf » me gifle. Je deviens une fonction, un statut, un accessoire d’un homme qui colle sa bouche à l’oreille d’une autre. J’entends un rire derrière moi, la musique se fait plus sombre, un synthé aigu écrase les basses.
— Dégage, je dis sèchement.
La rousse me détaille, un peu étonnée, puis elle hausse les épaules. Elle se détache lentement de lui. Ses mains glissent le long de ses épaules, comme un adieu qu’elle savourerait afin de disparaître dans la foule.
Il ne reste plus que lui, et moi.
Thibault affiche un sourire penaud, comme un gamin surpris la main dans le pot de bonbons. Un masque qu’il connaît bien.
— C’était rien, Lena. Juste une danse.
« Juste une danse. » Si ces mots avaient une forme, ce serait une lame bien aiguisée comme un scalpel. Je la sens s’enfoncer entre mes côtes.
— Juste une danse ? répétai-je. Tu la tenais comme si tu allais l’arracher à elle-même. Tu lui parlais à l’oreille.
Autour, les corps continuent de se mouvoir, mais certains ralentissent. Deux diablesses se donnent un coup de coude. Un squelette se retourne carrément, le regard braqué sur nous. J’ai horreur d’être observée. Mais là, une part de moi est soulagée que ça se voie, que ce ne soit pas « dans ma tête ».
Thibault lève les mains, paumes ouvertes.
— Je lui disais de dégager, justement.
Je ris nerveusement pour ne pas ajouter de l'humour.
— Tu te fous de ma gueule ?
Je crie, pas besoin d’élever la voix, mais je le fais quand même. Le mot « gueule » claque dans l’air comme un coup.
La musique semble s’éloigner, ou c’est mon cerveau qui l’éteint. Je vois son sourire se fissurer, ses mâchoires se serrent pendant qu'il saisit mon bras, brutalement.
Sa poigne est chaude, trop ferme.
— Viens. Pas ici.
Il m’entraîne vers un coin plus sombre, près des toilettes, derrière un rideau noir. L’odeur de désinfectant et d’urine nous saute dessus dès qu’on passe. La musique devient un bourdonnement sourd.
Il lâche mon bras, ma peau garde la trace de ses doigts alors que je recule.
Je croise les bras sur ma poitrine solidement telle à une carapace.
— Tu es ridicule, dit-il. C’est Halloween. Tout le monde s’amuse. Pourquoi tu gâches tout ?
Ridicule.
Le mot tombe lourdement. Il m’enfonce plus que n’importe quel « jalouse » ou « coincée ».
Je sens ma gorge se serrer à la même allure que mes yeux piquent. Je refuse de pleurer, pas ici, ni devant lui, du moins pas cette fois.
— C’est moi qui gâche ? dis-je. C’est toi qui…
Les mots se bousculent, je veux tout lui balancer : le mépris, les micro trahisons, les conversations qu’il quitte, les regards qu’il jette ailleurs. Mais ça se coince, ma rage se mélange à la fatigue tandis que mes larmes montent.
Il me regarde, attentif, comme un chasseur qui attend que la proie se fatigue d’elle-même. Je connais ce scénario : je vais minimiser, il va minimiser, on va rentrer, on va baiser trop fort, et je ferai semblant d’oublier.
Sauf que ce soir, quelque chose d’autre bouge.
Cette lumière rouge, cette musique lourde : Ce malaise qui n’est pas seulement entre lui et moi. Comme si quelqu’un, ailleurs, avait déjà écrit une autre suite.
Je prends une inspiration.
— Tu sais quoi, Thibault ? Va te faire foutre.
Les mots sortent nets. Ma voix ne tremble pas, ça me surprend presque.
Il écarquille les yeux, sur son visage, le pirate se fissure. Il ne s’attendait pas à ce que je lui rende le coup comme ça. Moi non plus.
Je ne lui laisse pas le temps.
Je tourne les talons. Les menottes en plastique claquent contre ma cuisse, je repousse le rideau. La lumière me frappe de nouveau. La chaleur, l’odeur, la foule.
Je marche, sans savoir où je vais, juste en m’éloignant de lui, de cet angle de toilettes où nos disputes se répètent. Mon cœur bat vite, mais quelque chose a changé : je viens de mettre un pied hors du cadre.
Thibault ne vient pas, je le sens. Ou plutôt, je sens son absence. D’habitude, il me suit et me rattrape par le poignet. Il fait une blague, il finit toujours par me ramener. Là, non.
Je m’arrête près d’un mur, là où la lumière est plus faible. Le métal derrière moi est froid, mordant. Je ferme les yeux, j'écoute la musique, les rires, les verres.
Halloween me recouvre.
Quand je rouvre les yeux, je le vois.
Là, en hauteur, sur la mezzanine. Une silhouette sombre, immobile, à moitié dans l’ombre, à moitié dans la lumière rouge. Un masque sans bouche distincte. Juste deux fentes pour les yeux, ce n'est pas un costume identifiable, genre le clown, le vampire, le squelette. Là c'est autre chose de plus froid.
Je suis sûre qu’il me regarde depuis un moment.
Un frisson me traverse la colonne vertébrale. Mes mains se referment sur ma ceinture, sur les menottes factices. Elles me semblent soudain lourdes. C'est ridicule.
Je détourne les yeux vers Clémence, qui hurle mon prénom depuis la piste. Je lui fais un signe qui ne veut rien dire, quand je regarde de nouveau la mezzanine, la silhouette a disparu.
Je reste là, avec ce goût métallique dans la bouche. Avec cette impression tenace que quelqu’un, quelque part, vient de se choisir une victime.
Moi...








