Chapitre 1-Une simple notification
Le hasard.
On dit souvent que les plus belles histoires commencent par hasard. Une rencontre dans un café, un regard échangé dans un train, une bousculade au détour d’une rue. Les films nous apprennent que le destin aime les coïncidences, les gestes maladroits et les sourires timides.
Moi, je n’ai jamais vraiment cru au destin.
Pour moi, la vie ressemblait davantage à une succession de journées identiques. Le réveil qui sonnait toujours trop tôt. Les cours qui semblaient durer une éternité. Les devoirs qui s’empilaient sur mon bureau. Les soirées passées dans ma chambre, éclairée seulement par la lumière froide de mon écran.
Une routine.
Toujours la même.
Je n’étais pas le genre de fille populaire. Je n’étais pas non plus celle qu’on remarquait dans les couloirs du lycée. J’avais quelques amis, des bonnes notes quand j’en avais envie, et une fâcheuse habitude de trop réfléchir à tout.
À ce que les autres pensaient de moi.
À mes erreurs.
À mes défauts.
À ce que j’aurais pu dire au lieu de rester silencieuse.
Le silence... c’était un peu ma spécialité.
Je préférais observer plutôt que parler.
Écouter plutôt que raconter.
Alors, quand les journées devenaient trop lourdes, je m’échappais.
Pas dehors.
Sur Internet.
Derrière un écran, personne ne pouvait voir si j’étais timide. Personne ne remarquait mes hésitations ou ma façon de baisser les yeux quand quelqu’un me fixait un peu trop longtemps.
Sur Internet, j’étais simplement une voix.
Ou parfois même seulement quelques mots affichés sur un écran.
Et ça me suffisait.
Ce soir-là, comme presque tous les soirs, je laissai tomber mon sac dans un coin de ma chambre.
Je retirai mes chaussures d’un geste fatigué avant de m’écrouler sur mon lit.
Le plafond blanc me faisait face.
J’avais encore cette sensation désagréable que la journée ne m’avait rien apporté.
Je pris mon téléphone.
Mes doigts déverrouillèrent l’écran presque automatiquement.
TikTok.
Quelques vidéos.
Je balayai l’écran.
Encore.
Et encore.
Instagram.
Les mêmes publications.
Les mêmes influenceurs.
Les mêmes couples qui semblaient vivre la vie parfaite.
Je soufflai doucement.
Snapchat.
Quelques flammes à envoyer.
Rien d’intéressant.
Je refermai l’application.
Pendant quelques secondes, je restai immobile.
Mon pouce flottait au-dessus de l’écran.
Puis je cliquai sur cette application.
Celle que j’ouvrais toujours quand je voulais juste parler.
Ce n’était pas le réseau social le plus connu.
On pouvait rejoindre des salons vocaux, discuter avec des inconnus, rencontrer des personnes venant de toute la France, parfois même d’autres pays.
Au début, ça m’intimidait énormément.
Puis c’était devenu une habitude.
Je passais des heures à écouter des conversations entre parfaits inconnus.
Certains racontaient leur journée.
D’autres débattaient pendant des heures sur des sujets complètement absurdes.
Il y avait ceux qui chantaient.
Ceux qui riaient.
Ceux qui venaient simplement parce qu’ils se sentaient seuls.
Moi, je faisais un peu partie de cette dernière catégorie.
Je n’avais jamais vraiment réussi à comprendre pourquoi il était parfois plus simple de parler à des inconnus qu’à des personnes que je connaissais depuis des années.
Peut-être parce qu’ils ne savaient rien de moi.
Ils ne pouvaient pas me juger.
Ils ne connaissaient ni mes erreurs ni mes complexes.
Ils ne voyaient pas la fille qui cachait toujours son visage derrière ses cheveux.
Ils voyaient uniquement une personne avec qui discuter.
Et ça faisait du bien.
Je parcourus rapidement la liste des salons.
L’un d’eux attira mon attention.
Une dizaine de personnes étaient déjà présentes.
Je cliquai dessus.
Presque immédiatement, plusieurs voix remplirent mes écouteurs.
— Non mais je te jure, il a vraiment fait ça !
Des éclats de rire suivirent.
Une autre personne prit la parole.
Quelqu’un coupa tout le monde.
Puis tout le monde parla en même temps.
Je souris malgré moi.
Comme toujours.
Je restai silencieuse.
J’aimais écouter.
Les conversations étaient vivantes.
Naturelles.
Pendant près d’une demi-heure, je ne prononçai pas un seul mot.
Personne ne semblait remarquer ma présence.
Et ça ne me dérangeait pas.
Puis une nouvelle notification apparut.
« Un utilisateur vient de rejoindre le salon. »
Une voix inconnue se fit entendre.
— Salut.
Un simple mot.
Rien de plus.
Pourtant...
Je relevai instinctivement la tête.
Cette voix avait quelque chose de particulier.
Elle était grave, mais douce.
Calme.
Posée.
Contrairement aux autres, il ne parlait pas fort.
Il n’essayait pas d’attirer l’attention.
Il attendait simplement son tour.
Je ne savais pas pourquoi, mais je continuai d’écouter principalement lui.
À chaque fois qu’il intervenait, je coupais presque inconsciemment les autres.
Je voulais entendre ce qu’il allait dire.
Il avait cette manière étrange de parler lentement, comme s’il réfléchissait avant chaque phrase.
Puis il ria.
Un rire discret.
Pas un rire forcé.
Pas un rire exagéré.
Un vrai rire.
Je souris sans même m’en rendre compte.
Ridicule.
Je ne connaissais même pas son prénom.
Je ne savais pas quel âge il avait.
Je ne savais pas à quoi il ressemblait.
Et pourtant...
Je venais de mémoriser sa voix.
La soirée continua.
Par moments, nos micros s’ouvraient presque en même temps.
Je voulais parler.
Lui aussi.
Alors je coupais immédiatement le mien.
Comme toujours.
Je laissais les autres passer avant moi.
Finalement, au bout de deux heures, quelqu’un me remarqua.
— Hé... ça fait une heure que t’es là, toi. Tu vas parler un jour ?
Je sentis immédiatement mes joues chauffer.
Je détestais ça.
Toute l’attention se tournait vers moi.
— Euh...
Je souris nerveusement.
— J’écoute surtout...
Quelques personnes rirent gentiment.
— Elle est timide.
— Ça se voit.
Je baissai les yeux vers mon téléphone.
J’avais presque envie de quitter le salon.
Puis cette même voix reprit la parole.
La sienne.
— Bah... si elle préfère écouter, laissez-la écouter.
Le silence dura une seconde.
Personne ne répondit.
Puis la conversation reprit naturellement.
Je restai figée.
Il venait de prendre ma défense.
Pour quelque chose d’aussi insignifiant.
Je ne savais même pas s’il l’avait fait exprès.
Mais cette simple phrase suffit à faire disparaître le nœud qui s’était formé dans mon ventre.
Je soufflai discrètement.
Sans m’en rendre compte...
Je venais de sourire.
Un vrai sourire.
Pour la première fois de la journée.
Les heures passèrent sans que je ne les voie défiler.
Minuit.
Une heure.
Deux heures.
Je n’avais même pas remarqué qu’il était déjà si tard.
Les personnes commencèrent à quitter le salon les unes après les autres.
— Bonne nuit !
— À demain !
— Je vais dormir.
Finalement, il ne resta plus que trois personnes.
Puis deux.
Et enfin...
Nous étions seulement lui et moi.
Un silence un peu maladroit s’installa.
J’hésitai quelques secondes avant d’ouvrir mon micro.
— Je crois... qu’on est les deux derniers.
Un léger rire résonna dans mes écouteurs.
— On dirait bien.
Sa voix semblait encore plus douce qu’au début de la soirée.
Plus calme.
Comme si le silence lui convenait parfaitement.
— Tu parles plus que tout à l’heure, remarqua-t-il.
Je souris malgré moi.
— C’est plus facile quand il n’y a pas dix personnes qui écoutent.
— Je comprends.
Il ne se moqua pas.
Il ne me dit pas que j’étais bizarre.
Il comprenait simplement.
Et, sans savoir pourquoi, cette réponse me rassura plus que je ne voulais l’admettre.
Nous avons commencé à parler de choses simples.
Nos musiques préférées.
Les séries qu’on regardait.
Les heures impossibles auxquelles on allait se coucher.
Je découvris qu’il aimait écouter les gens raconter leur journée, même quand elle leur semblait banale.
— Les petits détails sont souvent les plus intéressants, dit-il.
Cette phrase resta gravée dans ma tête.
Parce que personne ne m’avait jamais donné l’impression que mes journées pouvaient intéresser quelqu’un.
Pas même moi.
Je ne savais pas encore que cette conversation, commencée presque par hasard au milieu de la nuit, serait la première d’une très longue série.
Et encore moins qu’un jour, cette voix deviendrait celle que j’attendrais plus que n’importe quelle autre.
La conversation aurait dû s’arrêter après quelques minutes.
C’est ce que je pensais.
On allait échanger deux ou trois phrases, se souhaiter bonne nuit, puis chacun retournerait à sa vie. Le lendemain, on se croiserait peut-être dans un autre salon, on se dirait simplement bonjour, et ce serait tout.
C’était toujours comme ça avec les inconnus.
Ils entraient dans votre vie aussi vite qu’ils en ressortaient.
Pourtant, cette fois, quelque chose était différent.
Je ne savais pas quoi.
Peut-être sa façon de laisser des silences sans les rendre gênants.
Peut-être sa voix.
Ou peut-être simplement le fait que, pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas besoin de réfléchir avant de parler.
Le temps semblait ralentir.
— Tu t’appelles comment ? demanda-t-il finalement.
Je souris.
— Tu veux mon prénom ou mon pseudo ?
— Les deux.
— Tu es curieux.
— Un peu.
Je laissai échapper un petit rire.
— Manon.
— Joli prénom.
Mon cœur rata un battement.
C’était idiot.
Ce n’était qu’un compliment.
Pourtant, je sentis mes joues chauffer.
Heureusement qu’il ne pouvait pas me voir.
— Et toi ?
Un court silence.
— Tu peux m’appeler Asher.
Je répétai son prénom dans ma tête.
Asher.
Il était différent.
Je ne l’avais jamais entendu auparavant.
Je trouvais qu’il lui allait bien.
— C’est ton vrai prénom ?
Il rit doucement.
— Peut-être.
Je levai les yeux au ciel.
— Donc je ne saurai jamais.
— Pas tout de suite.
Je souris malgré moi.
Il avait cette façon étrange de répondre aux questions.
Sans vraiment y répondre.
Comme s’il gardait volontairement une partie de lui cachée.
À ce moment-là, je trouvais simplement ça mystérieux.
Je ne savais pas encore que les mystères avaient toujours un prix.
Nous avons continué à parler.
Je découvris qu’il écoutait pratiquement tous les styles de musique.
Qu’il détestait les réveils.
Qu’il adorait sortir marcher la nuit quand tout le monde dormait.
— Tu n’as jamais peur ? demandai-je.
— De quoi ?
— De rentrer seul.
Il réfléchit quelques secondes.
— Non.
Sa réponse était si simple qu’elle me fit sourire.
Moi, j’avais peur de presque tout.
Des araignées.
Du regard des autres.
De parler devant la classe.
D’appeler quelqu’un au téléphone.
Même commander une pizza me stressait.
Et lui semblait avancer dans la vie comme si rien ne pouvait réellement l’atteindre.
Cette différence m’intriguait.
— Et toi ? demanda-t-il.
— Moi quoi ?
— Tu fais quoi quand tu n’arrives pas à dormir ?
Je regardai le plafond de ma chambre.
— Je réfléchis.
— À quoi ?
Je laissai un silence.
— À tout.
Encore une fois.
Il ne se moqua pas.
Il répondit simplement :
— Ça doit être fatigant.
Je soufflai du nez en riant.
— Tu n’imagines même pas.
Les minutes passaient.
Puis les heures.
Je regardai rapidement l’heure affichée sur mon téléphone.
03 h 17.
Je sursautai.
— Attends...
— Quoi ?
— Il est trois heures du matin.
Il éclata de rire.
— Sérieusement ?
— Oui !
— Bon... je crois qu’on a un problème.
— Lequel ?
— On parle beaucoup trop.
Je souris.
Il avait raison.
Je ne parlais jamais autant.
Habituellement, les conversations avec les inconnus me fatiguaient rapidement.
Là...
J’avais l’impression que je pouvais continuer jusqu’au lever du soleil.
Une sensation étrange.
Presque inquiétante.
Parce qu’elle était nouvelle.
Les jours suivants, nos chemins continuèrent de se croiser.
Au début, c’était un hasard.
Puis les hasards devinrent des habitudes.
Quand je me connectais, il était souvent déjà là.
Quand il arrivait avant moi, il m’envoyait un message.
Asher :T’es où ?
Je répondais presque immédiatement.
Moi :J’arrive.
Sans m’en rendre compte, je commençais déjà à chercher son pseudo dès que j’ouvrais l’application.
Quand il n’était pas connecté...
L’application semblait soudain beaucoup plus vide.
Je m’interdisais d’y penser.
Ce n’était qu’un ami.
Enfin...
Pas encore un ami.
Une simple connaissance.
Du moins, c’est ce que je me répétais.
Un soir, alors que nous étions dans un salon avec plusieurs personnes, quelqu’un lança :
— Venez, on joue à “Je n’ai jamais”.
Tout le monde accepta.
Moi aussi.
Les questions s’enchaînaient.
— Je n’ai jamais triché à un contrôle.
Plusieurs personnes rirent.
— Je n’ai jamais cassé mon téléphone.
Encore des rires.
Puis quelqu’un demanda :
— Je n’ai jamais eu un crush sur quelqu’un rencontré sur Internet.
Le silence tomba pendant une seconde.
Je baissai immédiatement les yeux.
Heureusement...
Je n’étais concernée par personne.
Pas encore.
Asher prit la parole.
— Jamais.
Je ne savais pas pourquoi, mais cette réponse me rassura.
Comme si j’avais eu peur d’entendre autre chose.
Quelques minutes plus tard, il m’envoya un message privé.
Asher :T’es toujours aussi silencieuse en groupe.
Je souris.
Moi :J’aime pas trop parler devant tout le monde.
Quelques secondes.
Puis son message apparut.
Asher :Je préfère quand on est juste tous les deux.
Je restai immobile.
Mon cœur battait beaucoup trop vite.
Pourquoi cette phrase me faisait-elle autant d’effet ?
Je relus le message plusieurs fois.
Encore.
Et encore.
Je finis simplement par répondre.
Moi :Moi aussi.
À partir de cette soirée, nos appels devinrent presque quotidiens.
Après les cours.
Le soir.
Parfois jusque tard dans la nuit.
On parlait de tout.
Des professeurs qu’on n’aimait pas.
Des chansons qu’on écoutait en boucle.
Des souvenirs d’enfance.
Des animaux qu’on rêvait d’avoir.
Je découvris qu’il adorait les chats.
Je lui racontai le chien que j’avais toujours voulu adopter.
Il riait souvent.
Et je réalisai rapidement quelque chose.
J’adorais le faire rire.
À chaque fois que j’entendais son rire dans mes écouteurs, j’avais l’impression d’avoir accompli quelque chose.
Comme si rendre sa journée un peu meilleure suffisait à améliorer la mienne.
Pourtant...
Il y avait toujours quelque chose qui me perturbait.
Il savait presque tout de moi.
Il connaissait mon prénom.
Mon âge.
La ville où j’habitais.
Mes goûts.
Mes rêves.
Mes peurs.
Et moi...
Je ne savais presque rien de lui.
Chaque fois que je posais une question un peu personnelle...
Il changeait subtilement de sujet.
— Tu habites où exactement ?
— Quelque part où il pleut beaucoup.
— Ça ne répond pas à ma question.
— Je sais.
Ou encore...
— Tu ressembles à quoi ?
— À quelqu’un.
— Très drôle.
— Merci.
Je levais les yeux au ciel en riant.
Il réussissait toujours à esquiver.
Toujours.
Et le plus étrange...
C’est que je finissais par accepter de ne pas savoir.
Comme si sa voix me suffisait.
Comme si, finalement, connaître son visage n’avait pas d’importance.
Je ne savais pas encore que cette confiance aveugle allait un jour se retourner contre moi.
Mais pour l’instant...
Je ne voyais qu’une chose.
Chaque soir, mon téléphone s’allumait.
Chaque soir, son prénom apparaissait sur mon écran.
Et, sans même que je m’en rende compte...
J’attendais ce moment toute la journée.









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