La réception des Valcœur
Héloïse avait acheté sa robe avec ses derniers deniers en poche. Elle n’était même plus de la dernière mode. La demoiselle s’en fichait bien. Tant qu’elle donnait l’illusion d’une aristocrate en veine, elle ne comptait pas se plaindre pour quelques dentelles démodées.
Les bottines pleines de boue, Héloïse contempla, de l’autre côté de la rue pavée, la demeure des Valcœur . L’hôtel particulier se dressait contre le ciel du soir avec la sévérité d’un navire échoué : trois étages de granit gris, des fenêtres hautes cerclées de pierre, un toit d’ardoise luisant de pluie et, au-dessus du portail, les armoiries familiales rongées par le sel. Plus loin, derrière les remparts, la mer grondait sans qu’on la voie. Elle était partout pourtant : dans l’humidité des murs, dans le claquement des lanternes, dans l’odeur d’iode qui se mêlait à celle de la cire chaude.
Les portes étaient ouvertes. Un majordome accueillait des couples bien mis, dans des courbettes et éclats de rire. Des invités passèrent à côté d’Héloïse. La femme à la perruque aussi poudrée qu’extravaguante, la reconnut et la salua. S’ensuivirent les messes basses et les ricanements. Depuis quelques mois, Héloïse y était habituée. Il en était ainsi depuis la répudiation de sa famille, depuis le suicide de son père. Elle n’avait plus de parent, plus un sou, un héritage centenaire dilapidé dans les chimères obsédantes d’Émeric de Veyrac qui causèrent sa perte.
Ses yeux verts cernés, elle prit une grande inspiration, releva le bas de sa robe et s’avança vers le grand escalier de pierres. Elle plaqua son plus beau sourire lorsque le valet de pied l’arrêta. Il la reconnut tout de suite.
— Mademoiselle de Veyrac, nous n’attendions pas votre venue.
— Vous m’en voyez surprise. On m’a invitée en personne. — Avez-vous votre carton d’invitation ?
Elle acquiesça, fouilla dans sa pochette, écarquilla les yeux et grimaça.
— Je suis confuse, j’ai dû l’oublier chez moi. Est-ce vraiment important ?
La mine contrariée du vieux majordome indiqua à Héloïse qu’il hésitait. La considérer comme étrangère à la maison serait un comble. Voilà des semaines qu’elle venait frapper à la porte tous les matins pour rencontrer le cadet de la famille. Le beau et noble Adrien de Valcœur . Des rumeurs de fiançailles allaient bon train dans les quartiers des domestiques. Il serait mal venu de chasser la future promise d’un des hommes de la famille.
Son sourire s’élargit, elle joua les gamines innocentes et désabusées. Cela marchait avec les idiots. Mais le vieux serviteur n’était pas né de la dernière pluie, plus méfiant que ses subalternes. Il fit mine d’appeler pour vérifier et le sang d’Héloïse se glaça dans ses veines. S’il s’enquissait de l’avis du maître des lieux, tout son plan tombait à l’eau.
Par miracle, le Saint-Père était de son côté ce soir.
— Héloïse !
Adrien apparut, jeune et beau dans son costume tout neuf. Ses boucles prenaient la couleur du soleil à la lueur des chandeliers. Son sourire sincère réchauffa tous les cœurs à proximité. Il agita la main, bouscula quelques invités. Prit le temps de se confondre en excuses et se précipita vers la jeune femme. Son gilet était tissé d’or et sa veste crème faisait ressortir le bleu de ses yeux.
— Vous êtes venue ! s’émerveilla-t-il.
— Je ne pouvais pas manquer ça. Et puis… comme vous me l’avez demandé si gentiment ce matin, je ne pouvais vous abandonner dans cette grande maison. Enfin, si votre serviteur veut bien me laisser entrer.
Elle lança un regard au vieillard qui pinça les lèvres, contrarié. Adrien le toisa à son tour.
— Allons, Gustave. Vous étiez prêt à laisser dehors une frêle jeune fille. N’avez-vous pas honte ?
Il rit et prit la main d’Héloïse.
— Venez ! Je m’ennuyais à mourir. Vous égayez ma soirée.
Dans le hall, ils passèrent devant un groupe de jeunes péronnelles qui perdirent leur air suffisant lorsqu’elles découvrirent le meilleur parti tenant la main de l’orpheline de Veyrac. Après tant de moqueries, Héloïse leva haut le menton et suivit d’un bon pas son cavalier.
La salle était bondée, à la hauteur de la réputation des hôtes. Très vite, Héloïse se sentit étouffée. Elle qui détestait la foule, la voici au bord de l’évanouissement. Pourtant, elle tint bon. Il le fallait. Le quatuor jouait ses meilleurs accords tandis que les couples bondissaient, tournoyaient, dans des mouvements, au mieux élégants, au pire en rythme. Adrien lui tendit un rafraîchissement qu’elle but avec plaisir. Son corset lui serrait les côtes. Le champagne lui brûla la gorge, elle prit tout de même une deuxième gorgée. Adrien s’enquit de sa journée. Elle répondit une banalité et observa les lieux.
Le lustre aux dizaines de chandelles brillait de mille feux au-dessus de leurs têtes. Des groupes d’invités se pressaient sous d’immenses tableaux, portraits des membres de cette grande famille anoblie par le roi. « On les dit férus d’histoire. » « De grands explorateurs. » « Leur richesse repose sur les trouvailles du grand-père. » Cet aïeul peint et exposé au fond de la salle, grand, sévère et richement paré. L’homme qui rapporta les trésors indigènes des Caraïbes. Le noble qui osa l’aventure et perça les mystères des mers.
Un usurpateur.
Le voleur du travail de son père.
Héloïse vida sa coupe, l’esprit échauffé. Elle devait garder la tête froide, pour la suite de son plan. Ne pas songer au labeur de son père, à ses découvertes, financées certes, mais accaparées par le patriarche des Valcœur . Ne pas se souvenir des chantages, des secrets à la mort de son mécène, du fils plus avide que le père qui poussa Émeric dans ses derniers retranchements.
Armand de Valcœur .
Elle le repéra assez vite, en pleine conversation avec son héritier : Théobald, un être arrogant et fier, tout le contraire de son petit frère. Le maître des lieux ne l’avait pas encore vue. À vrai dire, il ne lui accordait guère d’importance, même lorsqu’il la découvrit en compagnie de l’un de ses fils. À ses yeux, elle n’était que la fille esseulée de son ancien associé. Une pauvre fille, dépouillée, à l’agonie, dont le seul salut était un mariage. Il avait autorisé cette romance de jeunesse, tant qu’elle ne séduisait pas son aîné et parce qu’il lui devait bien ça.
Après avoir provoqué le décès de son père.
— M’accorderiez-vous cette danse ? s’enquit Adrien, le regard brillant.
Héloïse lui sourit, déposa son verre et le suivit sur la piste pour le nouveau morceau. Elle n’était pas très douée, sauf pour écraser les pieds de son partenaire. Elle préférait l’équitation, les livres, et la médecine (lorsque son père l’y autorisait). Elle exécrait la broderie, le jardinage, les coquetteries et la dentelle. Sa mère étant morte en couche, son père ne l’avait pas éduqué comme toutes les jeunes filles de son âge. Il l’avait plutôt embarqué avec lui dans ses périples, nourrissant sa curiosité maladive et son indépendance.
Adrien la fit tournoyer, elle manqua de gifler sa voisine.
— Je suis navrée de la perte de votre père.
— Oui, malgré le temps qui passe, il me manque encore terriblement.
Adrien acquiesça d’un air grave. La musique monta crescendo. Héloïse zieutait Armand. Il s’était tourné vers un politicien qui brandissait sur son poitrail la médaille honorifique de son titre. Elle sursauta lorsqu’elle croisa le regard de Théobald. Bien droit au milieu de la foule, il buvait à son verre, ses yeux dans les siens. Gris, froid, calculateur. Elle se hâta de se concentrer sur son opposé. La douceur d’Adrien la rassura aussitôt.
— J’ai pour projet de vous mettre à l’abri et de vous protéger de tout nouveau tourment.
Accrochée à ses épaules, Héloïse était sur le point d’acquiescer lorsque la signification de sa déclaration monta au cerveau. “Attends… il a dit quoi, là ?” Elle fixa le beau jeune homme, oubliant sa cible et les enjeux.
— Pardon ?
— Je vous aime Héloïse.
Elle rougit. Ces mots tant convoités par des dizaines de jeunes filles, elle les entendait pour la première fois et ils ne lui firent aucun effet. Le rouge lui monta aux joues, celui de la honte. Elle n’était pas amoureuse d’Adrien de Valcœur . Sa beauté était plaisante, son allure avenante, mais son esprit ne rencontrait jamais tout à fait le sien. Il ne comprenait aucune de ses plaisanteries. N’avait lu aucun livre si ce n’était ceux de ses cours à l’école maritime. Il aimait les grandes chevauchées, les combats au fleuret et la musique. Tout les séparait, sans compter les méfaits et la trahison de son père.
Elle aurait aimé le détester, comme Armand, comme Théobald, comme tous les autres membres de cette famille cupide et sans cœur. Pourtant, Adrien lui prouvait chaque jour que les Valcœur étaient dotés de bonté. En d’autres circonstances, elle aurait pu envisager une union avec cet homme gentil.
Il la dévorait de son regard amoureux et ce mystère échappait à la jeune femme, inexpérimentée dans ce domaine.
— Si votre père était encore parmi nous, je lui aurais demandé votre main.
“Mon Dieu…”, songea Héloïse avec effroi.
Pour une fois, elle était heureuse du trépas de son père et se mortifia à la fois d’avoir émis une telle pensée. Le morceau prenait fin. Les danseurs ralentirent. Héloïse sentit les mains d’Adrien descendre sur sa taille. Une simple pression et sa réputation était finie. Quoiqu’avec le suicide de son père et la ruine de sa famille, elle n’ait plus grand-chose à sauver.
La foule applaudit les musiciens. Héloïse chercha Armand. Il avait bougé. Il se déplaçait vers l’arrière salle, en direction du grand escalier qui menait à l’étage. C’était le moment.
— Héloïse de Veyrac, commença Adrien d’une voix douce et assez audible pour que tous l’entendent, me feriez-vous l’honneur d’accepter…
— J’ai besoin d’un moment, le coupa-t-elle.
Elle tapota son bras de son éventail, lui accorda un faible sourire devant sa mine dépitée.
— Je reviens vite, promit-elle.
Elle fendit la foule, dans le sillage d’Armand de Valcœur .








