Chapitre 1
La favela ne dormait jamais vraiment. Elle somnolait, peut-être, entre deux rafales d'arme automatique et le vrombissement des motos qui remontaient les ruelles en pente, slalomant entre les caniveaux où stagnait une eau grise et grasse.
L'air de décembre était épais comme un linge mouillé, chargé d'odeurs de friture, de marijuana et de cette poussière de brique pilée qui s'infiltrait partout, jusque dans les poumons des enfants qui couraient pieds nus sur le béton craquelé.
Raíssa connaissait chaque fissure des escaliers qui serpentaient jusqu'à la petite maison bleue accrochée au flanc du morro. Elle y était née, entre les coupures d'eau et les cantiques évangéliques du dimanche, entre les baile funk du samedi soir et les corps qu'on ramassait à l'aube, troués comme des passoires, les yeux ouverts sur un ciel indifférent.
Ce soir-là, le morro bourdonnait d'une énergie électrique. Une fête se préparait tout en haut, là où les ruelles s'élargissaient et où les maisons de parpaing cédaient la place à des villas blanches aux vitres fumées. Tout le monde savait que le Rei recevait. Des politiciens aux dents blanches et aux promesses grasses, des hommes d'affaires aux costumes trop couvrants pour cette moiteur tropicale, des filles qui ne venaient pas d'ici aux jambes interminables et au regard vide.
La rumeur parlait de valises de cash, de caisses de champagne français, de cocaïne si pure qu'elle brillait comme du verre pilé sous les néons bleus de la piscine. Et Raíssa avait besoin d'argent. Huit mille réaux. Une somme absurde, impossible mais vitale.
Assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, un pied nu frottant distraitement le mur écaillé, elle regardait la cité de lumières fragiles qui s'étalait sous elle.
La chaîne fine en or que sa mère lui avait offerte pour ses quinze ans brillait faiblement sur sa clavicule, unique héritage d'une femme que les balles perdues avaient emportée un soir de carnaval.
Les boucles brunes de Raíssa, une masse généreuse cascadaient jusqu'à sa poitrine, séparées par une raie sur le côté. Elle les repoussa machinalement derrière son épaule, découvrant la courbe gracile de son cou, la ligne délicate de sa mâchoire. Ses ongles, vernis d'un rose pâle, tapotaient le rebord de béton.
Matheus dormait dans la pièce d'à côté ou faisait semblant. Quinze ans et déjà le regard usé de ceux qui ont vu trop de choses bien trop tôt.
La semaine dernière, il était rentré avec une lèvre fendue et un œil gonflé. Il avait perdu au jeu, trois fois de suite et devait maintenant huit mille réaux à Varela, le sous-lieutenant de Dom, celui qu'on surnommait O Martelo parce qu'il aimait écraser les phalanges de ses débiteurs à coups de marteau, un doigt après l'autre, avec une patience de chirurgien.
Le délai était de trois jours. Passé ce délai, Matheus serait exécuté sur la place du réservoir, une balle dans la nuque devant tout le monde pour l'exemple. Il n'y avait ni police, ni recours, ni pitié. Ici, la loi du Rei était la seule.
Raíssa écrasa son joint contre le rebord, le cœur cognant contre ses côtes. Elle avait vingt ans, un corps que les hommes dévoraient des yeux quand elle dansait dans les baile funk, ses boucles fouettant l'air, sa bouche pulpeuse fendue d'un gloss transparent qui captait les lumières comme un appât.
Une virginité qu'elle gardait non par pruderie mais par stratégie. Sa mère, avant de mourir, lui avait dit : « Ton corps est la seule chose qui t'appartient. Ne le donne jamais pour rien. » Mais là, ce n'était pas pour rien. C'était pour Matheus. Alors elle irait voler le Roi.
L'idée avait germé deux heures plus tôt, quand Bianca, son amie qui faisait des ménages dans la villa du sommet, lui avait glissé en passant, la voix basse et le regard fuyant : « Ce soir, c'est le bordel là-haut. Y'a du monde partout, de la musique, des filles à poil dans la piscine. Si tu voulais te faufiler, t'as qu'à dire que t'es une invitée. Dans le bureau, y'a toujours des liasses qui traînent. » Et puis elle avait ri, nerveuse. « Mais si tu te fais prendre, Raí, il te découpera en morceaux. Tu sais comment il est. »
Raíssa savait. Tout le monde savait. Dom, le Rei, était une légende noire qui datait d'avant son adolescence. Ancien gamin des rues, monté en treillis et en sang, aujourd'hui maître absolu de la favela. On le décrivait comme une bête sculptée dans le marbre et la poudre, le crâne rasé de près avec un dégradé net aux tempes, la barbe courte et sombre qui mangeait sa mâchoire anguleuse, des petits anneaux brillant à ses oreilles comme des trophées discrets. Son torse, disait-on, était un musée de tatouages et de muscles, toujours barré d'une chaîne argentée épaisse qui luisait sur sa peau mate et hâlée.
Ses mains, larges et veineuses étaient célèbres . Elle pouvaient étrangler un homme ou caresser un oiseau avec la même précision. Ses yeux sous des arcades prononcées et des sourcils épais perpétuellement froncés étaient deux puits sombres qui fixaient sans ciller, lourds de quelque chose de contenu. Une violence en sommeil qui pouvait se réveiller au moindre clignement.
Il ne touchait jamais deux fois la même femme, murmurait-on et n'embrassait jamais. Il collectionnait les oiseaux exotiques dans une volière climatisée, seul luxe qui semblait lui arracher un regard à peu près humain.
Raíssa ne l'avait jamais vu de près, seulement en photo sur des téléphones saisis ou de loin, une ou deux fois quand son 4x4 noir descendait dans la favela, une apparition de puissance et de silence derrière les vitres opaques.
Elle mit une robe vert fluo, moulante fendue haut sur la cuisse, qui épousait sa silhouette mince et féminine. Des talons compensés bon marché, un peu de gloss transparent sur ses lèvres déjà pleines, une touche de mascara qui allongeait encore ses cils recourbés.
Dans le miroir écaillé de sa chambre, elle se regarda. Le regard était direct, un peu effronté. Ses yeux en amande, brun foncé, semblaient dire : Je sais ce que je fais.
Elle ne ressemblait pas à une voleuse. Elle ressemblait à une de ces filles qui monnayent leur corps dans les soirées privées, une novinha parmi d'autres. C'était son déguisement. Son bouclier.
La montée vers le sommet prit vingt minutes. Elle croisa des groupes de jeunes qui fumaient aux coins des ruelles, leurs visages éclairés par la lueur orange des cigarettes, des gamins en short qui jouaient au foot avec une canette écrasée, des chiens faméliques au pelage mité.
Plus elle grimpait, plus l'air changeait. La musique s'amplifiait, un funk lourd aux basses qui faisaient vibrer les tôles des toits et résonnaient dans la poitrine comme un second cœur.
La villa de Dom était un bloc blanc et cubique perché sur une terrasse artificielle qui surplombait le vide entouré d'un haut mur couronné de barbelés.
Mais ce soir, le portail était ouvert gardé par deux hommes en treillis, kalachnikov en bandoulière, leurs regards balayant la file d'invités qui s'étirait. Ils laissèrent entrer Raíssa sans poser de questions après un regard appuyé sur ses courbes, sur la cascade de boucles noires , sur l'éclat insolent de sa bouche. Elle n'était qu'une fille de plus dans le décor, une silhouette désirable et anonyme.
À l'intérieur, c'était un autre monde. Du carrelage blanc qui luisait sous les LED, des canapés de cuir où s'affalaient des corps à moitié nus, une piscine à débordement illuminée de bleu, des éclats de rire qui perçaient la musique assourdissante. Des plateaux de fruits exotiques, des bouteilles de whisky hors de prix alignées comme des soldats, des miroirs au plafond dans certaines pièces qui renvoyaient des reflets fragmentés de chair et de lumière. Raíssa se fraya un chemin, le cœur battant à tout rompre, évitant les regards, serrant contre elle le petit sac à main qu'elle portait en bandoulière.
Ses talons résonnaient sur le carrelage. Elle cherchait le bureau que Bianca lui avait décrit . Une porte en bois sombre au fond d'un couloir, à gauche après la cuisine.
Elle la trouva, légèrement entrouverte. Une respiration. Elle poussa le battant, se glissa à l'intérieur, referma derrière elle. Le silence, soudain, presque choquant après le vacarme de la fête. La pièce était climatisée, froide même et Raíssa frissonna dans sa robe légère.
Un grand bureau en verre trônait au centre, entouré d'étagères métalliques chargées de dossiers et de reliures en cuir.
Un écran d'ordinateur éteint. Une odeur de cuir, de tabac et d'eau de toilette boisée. Et dans un tiroir à peine poussé, visible comme une offrande, une liasse de billets de cent réaux épaisse comme un poing.
Raíssa s'en empara, les doigts tremblants. Le contact du papier, rugueux et neuf, lui brûla presque la peau.
Elle fourra la liasse dans son soutien-gorge, entre ses seins sentant l'épaisseur contre sa peau moite. Elle allait repartir, les jambes flageolantes, le cœur si rapide qu'elle le sentait jusque dans ses tempes quand un écran mural s'alluma silencieusement derrière elle.
Elle se figea. L'écran diffusait une image en direct . Elle même, vue du dessus, en train de fouiller le tiroir, le geste coupable.
Une caméra, minuscule, dissimulée dans le plafonnier. Le gros plan montrait ses doigts tremblants, l'éclat du gloss sur ses lèvres entrouvertes, la goutte de sueur qui roulait sur sa tempe. Elle comprit qu'elle était filmée depuis le début, que chaque seconde de son intrusion avait été capturée, enregistrée, peut-être déjà visionnée.
La porte s'ouvrit à la volée. Deux hommes massifs l'attrapèrent par les bras avant qu'elle ait pu crier, leurs mains épaisses comme des serres sur sa chair. L'un d'eux plongea la main dans son décolleté, arracha la liasse de billets sans ménagement, déchirant au passage la bretelle de sa robe.
Raíssa sentit la fine chaîne en or claquer contre sa clavicule. Elle fut jetée au sol, les genoux heurtant le carrelage froid avec un bruit sourd. La douleur irradia dans ses cuisses. Elle leva les yeux. L'écran affichait toujours son image figée, la sueur sur sa nuque, la peur dans ses prunelles ambrées. Et dans le cadre de la porte, une silhouette sombre apparut.
Dom entra sans hâte, un verre de whisky ambré à la main, le torse nu sous une chemise noire ouverte qui révélait la masse sculptée de son buste. La chaîne argentée épaisse brillait sur sa peau mate, jetant des reflets à chaque mouvement. Son crâne rasé luisait sous l'éclairage tamisé, le dégradé parfaitement net aux tempes, la ligne de cheveux précise au-dessus du front. La barbe courte et sombre taillait sa mâchoire anguleuse et les petits anneaux d'argent à ses oreilles accrochaient la lumière. Il était plus imposant que sur les photos. Plus massif.
L'air autour de lui semblait se raréfier comme si sa seule présence aspirait l'oxygène. La cicatrice en demi-lune sous sa pommette gauche que les rumeurs attribuaient à un tesson de bouteille reçu dans son enfance luisait dans la pénombre. Il ne regarda pas les hommes. Il ne regarda que Raíssa.
Il s'approcha, lentement, chacun de ses pas résonnant dans le silence soudain. Il posa son verre sur le bureau, le geste précis, presque délicat pour des mains pareilles que Raíssa imaginait sans peine serrant une gorge ou une crosse.
Puis il se baissa, saisit la mâchoire de Raíssa entre le pouce et l'index, lui relevant le visage avec une fermeté qui n'était pas encore de la brutalité. Le contact de ses doigts était brûlant. Sa peau mate contrastait avec le teint doré de la jeune femme. Il plongea ses yeux noirs dans les siens, un regard intense, insondable, sous des arcades prononcées et des sourcils épais froncés. C'était le regard d'un homme qui avait l'habitude qu'on baisse les yeux devant lui.
Raíssa ne baissa pas les yeux. Ses yeux en amande, brun foncé soutinrent le regard du Roi avec une insolence qu'elle ne se connaissait pas ou peut-être était-ce la terreur qui l'empêchait de ciller. Ses cils recourbés jetaient des ombres minuscules sur ses pommettes hautes.
Elle sentit le pouls de Dom contre sa mâchoire ou peut-être était-ce le sien ?
— Você rouba na minha casa ? Tu voles chez moi ? La voix était basse, rauque, à peine un murmure mais elle résonna dans tout le corps de Raíssa dans sa colonne vertébrale, dans son ventre. Il y avait un accent traînant de la rue, des années de cigarettes et de commandement. Tu sais comment ça se paie ?
Elle bafouilla l'histoire de son frère, la dette, les huit mille réaux, les trois jours, Varela et son marteau. Elle n'essaya pas de mentir. Les mots se bousculaient, cassés par la peur mais elle les lâcha tous, sans filtre comme une confession. La bouche pulpeuse de Raíssa tremblait légèrement, le gloss brillant encore sous la lumière froide de l'écran.
Dom l'écouta sans l'interrompre, son pouce toujours appuyé sur la lèvre inférieure de la jeune femme, cette lèvre charnue qu'il écrasait doucement comme s'il pesait la vérité de ses paroles au toucher. Son regard intense ne quittait pas le sien et Raíssa eut l'impression vertigineuse qu'il lisait chaque recoin de son âme, chaque mensonge qu'elle aurait pu tenter, chaque peur qu'elle tentait de cacher.
Quand elle se tut, il y eut un long silence. Le bourdonnement lointain de la fête semblait appartenir à un autre monde. Puis, sans la lâcher , Dom tourna légèrement la tête vers un des hommes et ordonna d'une voix calme, presque désinvolte :
— Traz o irmão. Coloca ele num quarto trancado. Ninguém toca nele. Amenez le frère. Enfermez-le. Personne ne le touche.
Il reporta son attention sur elle. Un sourire mince étira ses lèvres pleines, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux, une courbe de prédateur qui reconnaît une proie de valeur. Ses doigts resserrèrent légèrement leur prise sur la mâchoire de Raíssa.
— Seu irmão vai viver, dit-il. Ton frère vivra. Chaque réal que tu as volé, tu vas me le rendre. Il marqua une pause, ses yeux noirs détaillant le visage de Raïssa comme on inspecte une marchandise rare. En chair.
Il la lâcha, se redressa de toute sa hauteur. Debout, il était encore plus imposant, une masse de muscles et de puissance retenue. D'un geste bref du poignet ,le gros bracelet à maillons cliqueta 35 il congédia les deux hommes.
Ils disparurent sans un mot, emportant la liasse de billets, refermant la porte derrière eux. Le déclic de la serrure résonna comme un couperet.
Ils étaient seuls. Le bureau silencieux. L'écran mural qui diffusait toujours l'image de Raíssa en boucle.
Dom fit le tour du bureau, s'approcha de la baie vitrée qui donnait sur la favela illuminée en contrebas.
La vue était vertigineuse ,un tapis de lumières fragiles troué par l'obscurité des ravines, des toits de tôle qui scintillaient, des antennes paraboliques inclinées comme des fleurs mécaniques.
Il tournait le dos à Raíssa, les mains dans les poches, les épaules larges tendant le tissu de sa chemise. Elle voyait les muscles de son dos jouer sous la peau mate, les tatouages qui dépassaient du col. Il but une gorgée de whisky, reposa le verre avec un bruit mat puis se tourna de nouveau vers elle.
Son expression avait changé. L'ironie avait disparu. Il n'y avait plus dans ses yeux sombres que du désir, brut, massif, dénué de toute douceur. Un désir qui n'avait rien à voir avec la séduction, mais tout avec l'appropriation.
— Levanta. Lève-toi.
Raíssa obéit, les jambes flageolantes, les genoux endoloris. La bretelle déchirée de sa robe pendait sur son épaule, dénudant la peau dorée, la fine chaîne en or qui brillait sur sa clavicule.
Elle vacilla légèrement sur ses talons compensés. Dom s'avança, la contourna et vint se placer dans son dos. Elle sentit immédiatement la chaleur de son corps contre ses reins, la dureté de son torse à travers le tissu fin de la robe.
Il était si proche qu'elle percevait son odeur . Un parfum boisé et âcre mêlé au whisky, au tabac et à quelque chose de plus animal.
Il écarta les boucles brunes de Raíssa d'une main, dégageant sa nuque, découvrant la peau tendre et le duvet qui la recouvrait.
Ses doigts s'attardèrent sur la masse soyeuse des cheveux, comme s'il en appréciait la texture, la densité. Puis il posa les lèvres sur son cou, non pas un baiser, mais une pression, une empreinte, une prise de possession.
Raíssa frissonna et il sentit ce frisson contre sa bouche. Sa main libre descendit sur la hanche, remonta lentement sur la taille, puis sur les côtes, frôlant le tissu de la robe.
Les doigts épais épousaient les courbes avec une lenteur calculée, explorant, cartographiant. Il ne se pressait pas. Il prenait son temps goûtant la peur de sa captive comme on déguste un alcool rare.
— Tu es vierge ?
Raíssa hocha la tête, incapable de parler. Elle sentit plus qu'elle n'entendit le petit rire sourd qui vibra contre sa nuque.
— Claro que é. Bien sûr que tu l'es. Ça se sent. Ça se respire.
Sa main glissa sur le ventre de Raïssa, descendit jusqu'à l'ourlet de la robe. Il enserra le tissu, le remonta centimètre par centimètre, découvrant les cuisses, la peau brun doré qui luisait doucement sous l'éclairage tamisé. Il ne la brusquait pas. Chaque geste était précis, maîtrisé, presque cérémonial.
Il la fit avancer jusqu'à la baie vitrée, la plaquant dos contre le verre froid. Le contraste entre la froideur de la vitre et la chaleur du corps de Dom lui arracha un hoquet.
La favela s'étendait sous eux, silencieuse et scintillante, indifférente. Dom attrapa les poignets de Raïssa et les maintint au-dessus de sa tête, contre la vitre. Son bracelet à maillons brillait près du visage de la jeune femme.
De l'autre main, il fit glisser la bretelle déchirée de la robe, dénudant une épaule, puis l'autre, avec une lenteur délibérée. Le vêtement glissa se froissant à la taille.
Elle était en soutien-gorge, un simple triangle de dentelle blanche qu'il écarta sans ménagement, libérant ses seins.
L'air climatisé durcit immédiatement sa peau dorée, hérissant ses tétons. La chaîne en or brillait entre ses clavicules et Dom l'effleura du bout des doigts, un instant.
Il la regarda, offerte, les bras levés, la poitrine nue contre la vitre illuminée. La cascade de boucles retombait en désordre sur ses épaules. Ses yeux en amande, soulignés de cils recourbés le fixaient avec un mélange de terreur et de défi qui sembla l'intriguer. Il baissa la tête prit un téton en bouche le suça avec une lenteur appliquée, presque technique.
Sa langue était chaude, la barbe râpait sa peau tendre. Raïssa étouffa un gémissement mordant sa lèvre inférieure charnue. La sensation irradiait dans son ventre, électrique, inconnue, terrifiante.
Il mordilla la chair tendre, passa à l'autre sein avec la même minutie puis releva la tête. Ses yeux sombres plongèrent dans ceux de Raïssa.
Il lâcha ses poignets, attrapa la robe froissée à sa taille et d'un geste sec la fit glisser sur ses jambes.
Le tissu vert fluo s'affala au sol dans un froissement ridicule. Elle n'avait plus que son string, un bout de coton blanc qu'il fit glisser le long des cuisses, lentement comme on déballe un cadeau avant de le jeter au sol.
Elle était nue, exposée, le dos contre la baie vitrée, face à lui. La lumière de la favela découpait sa silhouette mince, la courbe de ses hanches, la finesse de sa taille. Dom recula d'un pas, l'examina de haut en bas.
Son regard intense s'attarda sur chaque détail . Sa peau brun doré qui luisait, le cou gracile, les clavicules dessinées, le ventre plat, la toison sombre à la jointure des cuisses. Il avait l'expression d'un collectionneur évaluant une acquisition inespérée.
— Você é linda, dit-il sans émotion, comme on constate un fait. Tu es belle. Et tu es à moi.
Il défit la boucle de sa ceinture, lentement, sans la quitter des yeux. Le bruit du cuir qui glisse, le froissement du denim, le cliquetis métallique se gravèrent dans le crâne de Raïssa, chaque son amplifié par la peur et l'attention surnaturelle que son cerveau affolé prêtait au moindre détail. Quand il libéra son sexe, déjà dur et gonflé, veiné, elle détourna le regard mais il lui saisit la mâchoire de ses doigts épais pour la forcer à le regarder de nouveau. Ses sourcils froncés, ses arcades prononcées, la dureté de son visage anguleux lui donnaient l'air d'une divinité païenne, inflexible et vorace.
— Ne détourne pas les yeux.
Il se plaqua contre elle, le membre pressé contre son bas-ventre, la chaleur de son corps contrastant avec le froid de la vitre. La chaîne argentée sur son torse touchait la peau nue de Raïssa, un contact métallique et glacé qui la fit frissonner. Sa main large descendit entre les cuisses, écarta les chairs avec une précision presque clinique, explora.
Elle était humide, déjà et cette découverte lui arracha un ricanement sourd qui vibra dans sa poitrine.
— Tu es mouillée, petite pute. Ton corps sait déjà à qui il appartient.
Puis il la pénétra. D'un coup sec, sans préliminaires supplémentaires, il s'enfonça en elle jusqu'à la garde. La douleur fusa, aiguë, une déchirure brûlante mêlée d'une plénitude écrasante, d'une sensation d'intrusion totale.
Raïssa cria, un cri étouffé par la main large qu'il plaqua sur sa bouche. Les ongles vernis de rose pâle griffèrent le verre derrière elle. Il ne bougea pas tout de suite, les yeux noirs fixés sur les siens savourant la sensation de la résistance vaincue, du passage forcé, de la possession absolue.
Ses doigts s'enfonçaient dans la chair de sa hanche. Il resta ainsi, enfoui en elle, immobile comme s'il voulait que chaque cellule de son corps enregistre cette présence, cette occupation.
— Assim. Comme ça. Tu le sens ? C'est moi. Maintenant, tout ce que tu es, c'est moi.
Il commença à bouger, des coups de reins profonds et lents, réguliers comme une marée, qui s'enfonçaient en elle et se retiraient presque entièrement avant de plonger de nouveau. La vitre vibrait derrière son dos à chaque poussée et la favela scintillante en contrebas semblait tanguer.
Raïssa ne pouvait rien faire que s'accrocher à ses épaules massives, les ongles griffant la peau mate, les tatouages qui couraient sur ses omoplates. Elle pleurait sans bruit, les larmes roulant sur ses pommettes hautes mais son corps, traître, suivait le rythme, se serrait autour de lui. Dom l'embrassa dans le cou, mordit le galbe de son épaule, grogna contre sa peau. Sa barbe râpait, sa bouche était chaude.
— Você é minha religião agora.
L'orgasme monta en lui, elle le sentit accélérer, ses doigts se crisper sur ses hanches avec une force qui laisserait des marques, son souffle devenir plus rauque contre son oreille. Il se retira presque entièrement, puis la pénétra une dernière fois, avec une brutalité maîtrisée, un coup profond qui sembla toucher le fond de son être.
Il jouit en elle, longuement, le front appuyé contre la vitre, un grognement sourd roulant dans sa gorge. Raïssa sentit la chaleur se répandre, la viscosité couler le long de ses cuisses, une sensation étrangère et humiliante qui la fit frissonner de tout son corps.
Elle ferma les yeux. Ses cils recourbés, collés par les larmes, dessinaient des éventails sombres sur ses joues.
Dom resta quelques secondes immobile, reprenant sa respiration, le torse se soulevant contre le sien. Puis il se retira doucement, le membre encore luisant. Sans la lâcher, il la fit pivoter face à la baie vitrée, ses mains larges maintenant ses hanches. Il l'obligea à se regarder dans le reflet du verre.
Nue, les seins écrasés contre la surface froide, les boucles en désordre autour de son visage ovale, la chaîne en or qui brillait encore stupidement sur sa clavicule, le gloss qui luisait toujours sur sa bouche pulpeuse malgré les larmes. Le sperme coulait en filets blancs sur la peau brun doré de ses cuisses, traçant des chemins sinueux jusqu'à ses genoux.
Elle regarda, impuissante, le reflet de son corps souillé, la favela qui scintillait sous leurs pieds comme une constellation indifférente et derrière elle, la masse sombre de Dom, son crâne rasé, ses anneaux aux oreilles, la chaîne argentée épaisse qui brillait sur son torse. Il la tint ainsi longtemps, sa présence massive dans son dos comme une promesse ou une menace.
Puis il la prit par le bras, sans brutalité, presque avec douceur et la mena hors du bureau. Ses pieds nus foulaient le carrelage froid, laissant derrière elle la robe vert fluo, le string blanc et la liasse de billets qu'elle n'avait jamais vraiment possédée.
L'écran mural resta allumé, l'image de la voleuse figée en boucle.








