Chapitre 1
L’amour n'est pas fait pour moi. Quand on est au fond du gouffre, seule la survie importe ; l’amour n’est qu’un miroir aux alouettes. J’y ai cru, si longtemps, mais aujourd’hui, c’est fini pour de bon.
En entrant à Louis-Saint-Boujoir, je n’attendais plus rien de la vie, ni du destin. Sur le trajet, ma mère parlait sans cesse, mais ses mots glissaient sur moi sans laisser de trace. Tout était flou. Mon esprit était prisonnier d'une seule question : demain sera-t-il meilleur qu’aujourd’hui ? Car aujourd’hui est une journée pourrie. Ma grand-mère avait pour habitude de me dire que les pensées sont un grand océan dans lequel on se perd... et pourtant, j'y plongeais à corps perdu.
Arrivée devant l’établissement, je sortis de la voiture et marchai droit devant moi. Je ne voulais en aucun cas leur parler, ni à elle, ni à mon père. Ils m’avaient détruite, ne me laissant que des morceaux brisés. Plus jamais je ne leur ferais confiance. En levant les yeux, je remarquai que l’école intégrait une église. Bien joué, maman. Si jamais je suis possédée, hop, on exorcise le démon en moi. L'endroit était immense. Ses murs beiges, blancs et marrons offraient une façade chaleureuse, mais je doutais que ce soit pratique avec un tel afflux d'élèves. Quoi qu'il en soit, je me dirigeai vers ma classe. Malgré moi, je fus frappée par l’ambiance de haute société qui flottait ici ; les gens affichaient une sophistication presque arrogante.
En levant les yeux vers les étages supérieurs, mon regard s’accrocha à une paire d’yeux vert jade qui me fixait. C’était un garçon. Ses yeux, d'un vert envoûtant semblable à celui d'un dragon tapi dans l'ombre, plongèrent dans les miens, dépourvus de toute humanité. C’était un regard vide de sentiment, mais lourd de sous-entendus. Sans un mot, sans un cillement, il me scruta avec une impudence rare, gravant son arrogance dans le silence de l’espace qui nous séparait. Son visage restait de marbre, mais l'intensité de cet examen vertigineux était presque palpable. Je ne pus m’en empêcher : je lui adressai un doigt d’honneur bien senti. Pour qui il se prend, ce chien ? Ce con.
Le coin de ses lèvres s'étira lentement vers le haut. Ce n'était pas un vrai sourire, juste une esquisse à peine perceptible, un pli énigmatique qui trahissait son amusement. Détournant le regard, je montai les escaliers sans lui accorder plus d'attention. Ma classe de Première C se trouvait dans le bâtiment gauche, au troisième étage, salle trois. Je gagnai rapidement ma place alors que les professeurs commençaient leurs présentations. Incapable de me concentrer, je poussai un soupir, posai ma tête sur la table et fermai les yeux.
Soudain, les souvenirs de ces derniers mois me revinrent comme un coup de fouet. Mes maux, mes douleurs... Un pincement douloureux me serra le cœur. Je ne devais pas pleurer. Rien de tout cela ne méritait mes larmes. Verser des larmes pour des futilités ? Jamais plus. J’avais déjà trop pleuré pour ce monde qui n’en valait pas la peine. Combien de mes larmes avaient été gaspillées ? Pourquoi devais-je traverser cela ? Pourquoi le malheur m’avait-il prise pour proie ? Au fond de cet abîme, trouverais-je enfin la voie de la lumière ? Si seulement c’était possible...
La cloche sonna rapidement la récréation. Je rejoignis le balcon pour m’y adosser et contempler le ciel, cherchant à me vider l’esprit. Soudain, un frisson glacial me parcourut l’échine. Le froid, sans doute, me dis-je pour me rassurer. Pourtant, en inspectant les alentours, je ne vis personne. C'est au moment de me retourner pour retourner en classe que je tombai nez à nez avec les yeux vert jade.
Il m'étudiait avec une intensité nouvelle. Ses pupilles de dragon étaient fixées sur moi comme s'il cherchait à déceler un mystère qui lui échappait encore, et cette impuissance allumait une colère sourde au fond de son regard. Sans crier gare, il approcha son visage du mien, son souffle caressant mon oreille dans une proximité aussi sensuelle que terrifiante.
— Abîme céleste... souffla-t-il, sa voix pareille à un venin doucereux. Tu te penses intéressante, n'est-ce pas ? Une énigme cachée. Mais prends garde : j'aime briser ce que je ne comprends pas.
Je retins mon souffle malgré moi. Ce type dégageait une aura de danger palpable. Il était dangereux, je le sentais au plus profond de moi. Il était loin d’être comme les autres, oui, très loin. Mais de quel droit me menaçait-il ?
La menace m'avait donné froid dans le dos, mais je refusai de lui offrir le spectacle de ma soumission. Je plongeai mon regard impénétrable dans le sien, y insufflant toute la force de mon défi. Réduisant à mon tour la distance qui nous séparait, je laissai mes mots glisser entre nous avec une douceur venimeuse :
— Tu penses pouvoir m'atteindre avec tes tactiques de terreur ? Je suis si fragile, tu sais... C'est un jeu dangereux auquel tu joues, et tu pourrais bien y perdre tes certitudes.
Il me fixa avec ce même regard insondable, mais qu'est-ce que cela signifiait ? Ce garçon était vraiment, vraiment étrange. Puis, dans un murmure à peine perceptible, il prononça :
— Le souvenir d'un cœur brisé, ce sont les miettes de son cœur en main. La confiance est un trompeur qui joue avec ton cœur avant de le briser en mille morceaux. Le désespoir a un courant d'air... et ce vent s'appelle la folie.
Puis il tourna les talons et disparut dans la mêlée des élèves. Je relâchai enfin mon souffle. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi disait-il cela ? Pourquoi agissait-il ainsi ? C’était quoi, son problème ?
Avec cette histoire du fou aux yeux vert jade, je crois que je vais arrêter de faire des doigts d'honneur au premier inconnu venu. J'ai dû appuyer par erreur sur le bouton "psychopathe" dans sa tête.








