Fide Et Constantia by Baladin at Inkitt
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Fide et Constantia

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Summary

Un père découvre, un soir de dispute ordinaire, que l'enfant qu'il a élevée pendant neuf ans n'est pas la sienne par le sang. Il choisit pourtant de rester — puis de continuer à aimer, en silence, avec cette constance minérale héritée d'une lignée de Bretons taiseux. Sa fille, elle, grandit entre deux pères et une mère qui confond protection et emprise, cherchant sa place dans un territoire sans frontières claires. Des années de silences retenus, de rendez-vous furtifs sur des chemins de montagne, jusqu'au jour où le corps du père, comme le granit, finit par céder un peu — révélant enfin ce que l'amour, tenu trop longtemps sans mots, avait toujours su dire.

Genre
Drama
Author
Baladin
Status
Complete
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre I – Les héritages invisibles

Chapitre I – Les héritages invisibles

Le père était assis près de la fenêtre, le regard perdu sur les collines du vignoble du Beaujolais que la brume matinale effaçait peu à peu. Il ne voyait pas tant le paysage que la silhouette absente de sa fille. Depuis quelque temps, leurs rencontres s’étaient réduites à ces instants suspendus, souvent lors de randonnées où l’effort remplaçait les mots. Elle riait parfois, d’un rire bref, comme s’il s’agissait d’un mouvement de politesse, un reste d’habitude. Mais lui sentait bien qu’en elle tout luttait pour respirer.

Il était de cette génération d’hommes qu’on disait “taiseux” — de ceux qui avaient appris, plus par nécessité que par choix, à porter sans se plaindre. Son propre père l’avait été avant lui, et le père de son père probablement aussi : des Bretons de souche, tous, remontant aussi loin que la mémoire familiale portait, façonnés par cette terre de granit et de vent où l’on n’apprend pas à se plaindre du temps qu’il fait. Des hommes qui prenaient les coups de la vie en serrant les dents et en remontant les manches, sans jamais chercher qui blâmer ni où se plaindre. Il tenait d’eux cette allure de granit qui résiste aux tempêtes plus qu’il ne les affronte — non par dureté, mais par une forme d’endurance minérale, patiente, qui ne cède jamais d’un coup mais s’érode, tout au plus, avec les années. Le silence, chez lui, n’était pas un vide. C’était une discipline, presque une politesse — la conviction profonde que la plainte n’arrangeait rien, et que la dignité se mesurait à ce qu’on savait taire.

Il la savait fragile. Non pas par faiblesse, mais parce qu’elle vivait sous un poids que les autres ne percevaient pas. Sa mère — son ex-épouse — n’avait jamais cessé d’exercer sur elle ce pouvoir qui ne disait pas son nom : celui de la certitude. Elle savait, croyait savoir, ce qui était bon pour sa fille, ce qu’elle devait penser, ressentir, aimer. Et sous ce joug maternel, la jeune femme s’était construite sans espace, comme une plante qui pousse dans une serre trop étroite, belle mais sans air.

Il se souvenait de ces conversations d’autrefois, quand la mère justifiait ses intrusions au nom de l’amour. “Je la protège”, disait-elle. Mais protéger était devenu un autre mot pour dominer. Et lui, déjà, ne savait comment la contredire sans briser l’équilibre fragile de leur famille. Aujourd’hui, il constatait le prix de son silence.

Chez lui, la situation n’était pas plus simple. Sa femme actuelle, sensible et droite, se sentait reléguée depuis que la jeune femme s’était rapprochée de la région. Chaque visite devenait une épreuve. Les banalités s’y tissaient sur fond de reproches muets : la belle-mère se croyait méprisée, la fille se pensait haïe. Il tentait d’instaurer la paix, mais les gestes d’apaisement étaient aussitôt interprétés comme des trahisons. Souvent, il se demandait s’il n’aurait pas mieux valu qu’elles ne se rencontrent jamais.

La jeune femme, maintenant ne venait plus chez eux. Il préférait qu’ils se voient ailleurs, sur un banc, au détour d’un sentier, ou dans quelque café anonyme où le silence pouvait tenir lieu de tendresse. Ces rencontres lui étaient précieuses et cruelles à la fois. Il y découvrait l’étendue du désarroi de son enfant : cette lassitude dans le regard, cette manière de ne jamais parler d’elle-même autrement qu’avec pudeur, comme si elle devait encore s’excuser d’exister.

Il ressentait alors une impuissance presque physique. Être père, pensait-il, c’était autrefois une histoire d’autorité ou de conseils ; aujourd’hui, cela ne lui semblait plus qu’un art fragile de ne pas nuire. Il avait l’impression d’avoir échoué à transmettre quelque chose de solide – une confiance, une légèreté, peut-être simplement la permission d’être soi.

Et pourtant, malgré tout, lorsque parfois elle tournait vers lui ce regard où la détresse affleurait, il sentait la même émotion qu’autrefois lorsqu’il la portait enfant : cette responsabilité immense, intangible, comme si le monde tout entier tenait dans la fragilité d’un être. Mais comment protéger quelqu’un de ce qu’on n’a pas su réparer en soi-même ?

Portraits en miroir

Le père voyait se dessiner, au fil du temps, une vérité qu’il n’avait pas voulu affronter : la souffrance de sa fille prenait racine dans celle de sa mère. Une femme que beaucoup auraient décrite comme sensible, cultivée, parfois excessive, mais peu savaient combien son assurance n’était qu’un vernis tremblant.

Son ex-épouse n’avait jamais cessé de chercher à comprendre “pourquoi” : pourquoi la vie lui avait échappé, pourquoi elle n’était jamais véritablement aimée, pourquoi tout semblait se dérober. Elle passait de lectures en thérapies comme on change de miroir en espérant enfin y voir autre chose que sa propre image déformée.

Sous ses airs d’intelligence blessée se cachait un gouffre d’incertitude. Elle doutait d’elle-même, mais transformait ce doute en contrôle. Incapable de se réparer, elle cherchait à reconstruire à travers sa fille la version idéalisée d’elle-même, celle qu’elle n’avait jamais su être.

La maternité l’avait d’abord flattée : un rôle à la hauteur de son besoin d’importance. Mais le temps avait révélé la véritable nature de ce lien : une possession oscillant entre tendresse étouffante et cruauté défensive.

Sa fille devait réussir là où elle avait échoué, ressentir ce qu’elle n’avait pas su vivre, parler la langue qu’elle avait rêvée d’inventer. Tout en elle voulait façonner, canaliser, redresser, “aimer mieux” ; mais cet amour avait l’aspect lisse d’une cage dorée.

La jeune femme, prisonnière de ce jeu psychologique, n’avait jamais appris à se reconnaître dans la glace. À chaque fois qu’elle tentait de se définir, la voix maternelle revenait, douce ou cassante : “Non, ma chérie, ce n’est pas toi, tu crois cela parce que tu es perdue.”

Alors elle avait cessé d’affirmer, préférant se dissoudre. Elle marchait dans la vie avec la pudeur des enfants toujours prêts à s’excuser.

Quant à la nouvelle épouse du père, elle ne comprenait pas vraiment cette complexité. Elle voyait une jeune femme distante, parfois sèche, semblant la juger. Elle ignorait les blessures invisibles, le malentendu d’une vie façonnée sous l’œil d’une mère insatisfaite en permanence. Et, par réflexe, elle se défendait, croyant devoir protéger son mari de ce qu’elle percevait comme une hostilité injustifiée.

Le père, lui, observait avec impuissance et tristesse ces deux femmes – sa fille et sa femme – se mesurer dans une incompréhension muette. Pourtant, il sentait confusément qu’aucune des deux n’était l’adversaire de l’autre. L’adversaire, c’était ce passé tissé d’humiliation et de peurs qu’il n’avait pas su désamorcer à temps.

Les racines du malentendu

Il avait cru pendant neuf ans vivre une paternité simple, essentielle, limpide. Chaque geste, chaque sourire de sa fille nourrissait cet amour tranquille que rien ne semblait pouvoir fissurer. Elle était devenue son évidence quotidienne, la raison silencieuse pour laquelle il travaillait, construisait, endurait. Rien, dans son regard d’enfant, ne pouvait laisser soupçonner la moindre dissonance.

Et puis, un jour, tout bascula — non dans une scène spectaculaire, mais dans une dispute ordinaire, de celles qu’on oublie d’habitude dès le lendemain.

Il ne se souvint jamais, plus tard, du prétexte exact — une histoire de clés égarées, ou de courses non faites. Ce qui comptait n’était pas le sujet, mais la manière dont chaque mot semblait chercher la faille de l’autre, comme si des mois de silence accumulé n’attendaient qu’une porte pour se déverser.

— Tu rentres tard, encore. Tu pourrais au moins prévenir. — Prévenir de quoi ? Que je respire, une heure, loin d’ici ? — Loin d’ici, ou loin de qui ?

Le sous-entendu resta suspendu entre eux, net, presque tangible. Il y avait, depuis des mois, cette odeur de soupçon qui flottait sur leurs échanges — des retards mal expliqués, des textos fermés trop vite, un parfum qu’il ne reconnaissait pas. Il n’avait jamais osé nommer ce qu’il pressentait ; elle non plus.

Ce soir-là, quelque chose céda.

— Vas-y, dis-le. Dis-moi ce que tu penses vraiment. — Je pense que tu me mens depuis des mois. Je pense que je ne sais plus rien de toi.

Un silence. Puis, avec cette froideur qu’ont les phrases qu’on regrette d’avoir formulées avant même de les avoir finies, il ajouta, pour blesser, pour provoquer une réaction — n’importe laquelle plutôt que ce mur :

— Je vais finir par me demander si je suis le père de ma propre fille.

Il l’avait lancé comme on jette quelque chose contre un mur, pour voir si ça se brise. Il s’attendait à des larmes, à un démenti indigné, à un cri.

Elle ne cria pas. Elle le regarda longuement — un regard qu’il ne lui connaissait pas, dépourvu de tout ce qui avait pu ressembler à de l’amour — et répondit, d’une voix presque égale :

— Tu peux. Il est probable que tu ne le sois pas.

Le silence qui suivit n’était plus celui d’une dispute. C’était un gouffre, ouvert sans bruit sous leurs pieds, et dans lequel aucun des deux ne fit un geste pour reculer.

Il ne dit rien de plus ce soir-là. Ni les jours suivants. Mais quelque chose en lui, désormais, ne pouvait plus ne pas savoir. Il engagea, dans le plus grand secret, les démarches pour un test de paternité — cette procédure froide et administrative qui allait décider, en quelques semaines, du sens de dix années de sa vie.

Le résultat confirma ce que la phrase de sa femme avait déjà, ce soir-là, planté comme une lame.

Le choc fut absolu, irréparable. Il se serait attendu à l’infidélité, peut-être, mais pas à cela : découvrir que l’amour le plus pur de sa vie, l’enfant qu’il croyait sienne, relevait d’un mensonge prolongé, tissé au cœur du quotidien. Tout s’effondra en quelques instants : la confiance, le couple, l’enfance partagée. Lui, qui se considérait jusque-là comme un homme juste et pondéré, sentit naître en lui une révolte indomptable, une douleur si dense qu’elle ne trouvait pas les mots pour s’exprimer.

Il aurait pu partir sur-le-champ. Il resta.

Pendant plusieurs mois, il tenta l’impossible : sauver ce qui pouvait encore l’être — non par un amour reconquis, celui-là ne reviendrait pas, mais par une détermination presque animale à conserver ce qu’il craignait de ne plus avoir le droit de posséder : son statut de père. Il redoubla de présence, de patience, de gestes conciliants, espérant que les années passées ensemble, l’habitude, le quotidien tissé à trois, pèseraient plus lourd qu’un résultat de laboratoire.

Elle le laissa faire, un temps, avec cette indulgence lasse des êtres déjà partis intérieurement.

Puis, plusieurs mois plus tard, elle entra dans la cuisine sans retirer son manteau. Il se souviendrait longtemps de ce détail plus que de tout le reste — ce manteau gardé, comme si elle ne comptait rester que le temps de dire ce qu’elle avait à dire. Son visage était fermé, déjà, comme avant un verdict.

— Il faut qu’on parle.

Il avait posé sa tasse. Un geste incongru, penserait-il plus tard : ce réflexe de ne pas renverser le café, alors que tout, déjà, s’apprêtait de nouveau à se renverser.

— Je pars. Je le rejoins.

Il n’avait pas demandé qui. Il le savait depuis le résultat du laboratoire, qu’il n’avait jamais partagé avec elle — jusqu’à cet instant, peut-être, où le silence entre eux tenait lieu d’aveu des deux côtés.

Puis vint le temps du jugement. La mère obtint la garde de l’enfant – de leur enfant –, et, comble d’ironie, la « Justice » l’obligea à verser une pension conséquente. Cette pension, censée préserver le bien-être de sa fille, alimenterait désormais la vie quotidienne d’une famille recomposée formée par la femme qui l’avait trahi, son amant et cet enfant qu’on lui retirait. Jamais il n’avait ressenti humiliation pareille : devoir financer la stabilité de ceux qui lui ôtaient à la fois son rôle, sa dignité et sa raison de vivre.

Les premières années furent terribles. Il traversa des tempêtes de colère contenue, des nuits sans sommeil, des journées vidées de sens. Il aurait pu se perdre dans la rancune ou la fuite, mais quelque chose en lui, une forme de loyauté têtue, le retint. Il décida que l’enfant, son enfant, ne devait pas payer le mensonge de sa mère. C’est ainsi qu’il commença, lentement, ce que d’autres appellent la résilience – lui y voyait simplement une forme d’amour inconditionnel, mais lucide. Ce travail intérieur lui demanda des années. Sa dignité en sortit éprouvée mais intacte. Il comprit peu à peu que la filiation dépasse le biologique : elle s’enracine dans le vécu, la présence, la fidélité aux souvenirs partagés. Ce qu’on donne par le cœur, personne ne peut le reprendre.

C’est à cette époque qu’il s’était choisi une devise — un peu à la manière de ces maximes qu’on grave sur des armoiries, sauf que lui ne l’écrivit nulle part, sinon en lui-même. Fide et Constantia. Par la foi, je sais où je vais. Par la constance, j’y arrive.

Cette devise, il ne l’avait pas inventée du néant. Elle prenait racine dans un double héritage. La première force venait de ses pères : ce sang mêlé du granit breton, qui ne plie pas sous la fureur des vagues, et de la terre de Bourgogne, patiente, qui sait qu’un grand destin se construit saison après saison, par un travail acharné. C’était la Constance — l’habitude de l’effort, le refus viscéral de capituler devant la fatigue ou devant le mépris de ceux qui étaient mieux nés que lui. Il s’était élevé par le rang, un genou à terre après chaque échec, mais toujours relevé.

La seconde force venait de plus loin encore, des années passées sous l’uniforme, où il avait appris qu’une promesse se défend, et qu’aucun fardeau n’est donné à un homme sans qu’il en ait, quelque part, la force de le porter. C’était la Foi — non celle des églises, mais une certitude tranquille, chevillée au corps, qui l’avait tenu debout dans les moments où plus rien d’autre ne tenait.

Sa nouvelle compagne fut d’un secours précieux dans cette reconstruction. Elle apporta une bienveillance solide, sans apitoiement. Elle ne combla pas le vide, mais l’aida à en faire un espace habitable. Avec elle, il retrouva un équilibre, une forme d’apaisement moral. Même sa réussite et la reconnaissance professionnelle qui lui avait manqué dans sa vie précédente lui semblèrent, à ses côtés, enfin méritées. Grâce à son écoute et à sa droiture, il cessa d’être un homme brisé ; il redevint un père debout, conscient des limites de son action mais fidèle à son engagement intérieur.

Aujourd’hui encore, quand il repense à cette période, il ressent une fierté étrange, presque une gratitude : celle d’avoir pu transformer la souffrance en certitude. Il sait désormais que ce qui fonde la paternité n’est ni le sang, ni la loi, ni même la légitimité – mais bien le soin des premiers jours qui s’installent pour la vie et la constance de l’amour.

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