Le premier echo
Nous vivions alors dans la quiétude du royaume d’Argbounta, à l’abri des tourments du monde. À cette époque, on m’appelait Furus, et j’étais loin d’imaginer ce que le destin nous réservait.
Les hautes herbes ondulaient doucement sous le vent tandis que le soleil baignait la plaine d’une lumière chaude. Tout semblait normal. Trop normal.
— « Furus ! Dépêche-toi ! » lança Émilia en riant.
Je levai les yeux vers elle avec un sourire amusé.
— « Tu sais que courir plus vite ne nous fera pas arriver plus tôt ? »
— « Faux. »
— « C’est littéralement vrai. »
— « Faux quand même. »
Julien éclata de rire tandis que Melia poussait un soupir exaspéré.
— « Je vous déteste tous. »
— « Menteur », répondis-je aussitôt.
À quelques mètres de nous, Élion avançait tranquillement. Sa crinière sombre se balançait au rythme de ses pas et ses écailles noires reflétaient les rayons du soleil. À cette époque, nous ne voyions pas un monstre en lui. Seulement un ami. Un compagnon de route. Une partie de notre famille.
Pendant quelques instants, le monde sembla parfait.
Puis un grondement traversa l’horizon.
Le son était lointain, mais suffisamment puissant pour faire vibrer la terre sous nos pieds. Nous nous immobilisâmes tous. Même Élion.
Le silence qui suivit fut étrange. Oppressant. Comme si l’univers retenait son souffle.
Une seconde détonation éclata. Cette fois, le choc fut bien plus violent.
Je relevai lentement les yeux vers l’horizon. Une immense colonne de fumée noire s’élevait au-dessus du royaume.
Mon cœur se serra.
— « Le royaume… »
Personne n’eut besoin de donner un ordre. Nous nous mîmes à courir.
---
À mesure que nous approchions, l’air devenait plus lourd. Respirer semblait demander un effort supplémentaire. Une pression pesait sur ma poitrine, ni magique, ni familière – juste une présence qui n’aurait pas dû être là.
— « Vous ressentez ça ? » murmura Émilia.
Je hochai la tête. Même Élion paraissait tendu.
Lorsque nous atteignîmes les premières rues d’Argbounta, le royaume brûlait. Certaines maisons avaient disparu. D’autres n’étaient plus que des carcasses de pierre noircies. Le château lui-même semblait avoir été frappé par une puissance monstrueuse.
Je continuai d’avancer sans réfléchir, incapable d’accepter ce que mes yeux voyaient.
Puis je les vis.
Mon père était suspendu dans les airs, maintenu par la gorge dans la main d’un homme.
Ma mère gisait au sol. Coupée en deux.
---
Le temps s’arrêta.
Mes jambes cédèrent. Je tombai à genoux. Mes mains rencontrèrent une surface chaude et humide. Du sang. Le sang de ma mère.
« NON ! » Mon hurlement déchira les ruines.
L’homme tourna lentement la tête vers moi. Il portait des vêtements noirs. Son regard était vide. Calme. Comme s’il observait une scène déjà écrite.
Mais ce n’est pas cela qui attira mon attention. Sa main. Une main métallique. Violette. Recouverte de sang.
Il me fixa quelques secondes, puis un léger sourire apparut sur ses lèvres.
— « Tiens. » Sa voix était basse, presque douce. « Je te pensais morte. »
Mon cœur manqua un battement.
---
Avant que je puisse répondre, une nouvelle explosion violette secoua le royaume. Le sol trembla. Les murs se fissurèrent. L’air lui-même sembla se déchirer.
Puis vint une pression. Pas une magie, pas une aura. Une présence brutale, comme si une main géante venait de s’abattre sur le monde.
L’homme à la main métallique releva brusquement les yeux. Pour la première fois, son sourire disparut.
— « Impossible… »
---
Une douleur fulgurante me traversa la poitrine. Je portai instinctivement la main à mon cœur. Quelque chose se réveillait – une présence qui n’aurait jamais dû exister.
Puis une voix parla. Elle n’était ni ancienne ni familière. Étrangère à tout ce que je connaissais. Pourtant, elle semblait résonner à l’intérieur de moi.
— « Tu ne peux pas échapper à ce que tu es. Souviens-toi. »
La douleur devint insupportable. Le monde trembla. Puis le sol céda. Une immense crevasse s’ouvrit sous nos pieds.
— « FURUS ! » hurla Émilia.
Les rues, le château, les flammes – tout disparut dans un fracas assourdissant. Je tombais. Le froid m’enveloppait. L’obscurité dévorait la lumière.
Puis il n’y eut plus rien. Seulement le vide.
---
Au milieu de cette obscurité apparut une silhouette. Noire. Floue. Entourée d’infimes reflets violets. Je ne pouvais pas bouger. Je ne pouvais même plus respirer. Une seule question traversait mon esprit : Qui es-tu ?
La silhouette resta silencieuse. Puis elle répondit :
— « Tu ne peux pas échapper à qui tu es. Alors souviens-toi. »
Un léger rire résonna dans les ténèbres. Un rire suffisant pour me glacer jusqu’à l’âme.
---
Ce que je compris seulement plus tard, en repensant à cet instant…
Sur le moment, je ne perçus rien de précis. Juste une impression. Une sorte de frémissement lointain, comme si quelque chose, très loin, venait de se réveiller. Je n'aurais su dire quoi. Des profondeurs, peut-être. Des montagnes. Ou ailleurs. Les mots me manquent.
Ce n'était pas une vision. Plutôt une certitude diffuse, presque une hallucination : le monde venait de retenir son souffle, lui aussi.
Mais je n'en étais pas sûre. Et peut-être que je me trompais.
Tout ce que je sais, c'est qu'à cet instant, sous ce rire qui me glaçait, j'eus la sensation étrange que des regards très anciens venaient de s'ouvrir dans l'ombre.
Puis tout disparut.
Et moi… je sombrai.








