Chapter 1
La fumée s'élevait encore des ruines du village de pierres, telles des âmes errantes refusant de quitter leur demeure calcinée. Signy les regardait, immobile, les doigts enfoncés dans la fourrure usée de sa cape. Le vent du nord, ce vent qui n'apportait jamais rien de bon, charriait avec lui l'odeur âcre du bois brûlé et celle, plus insidieuse, du sang gelé.
Trois lunes. Trois lunes que les Fureurs du Nord avaient déferlé sur leurs terres, trois lunes que les hommes de son père tombaient comme des gerbes de blé sous la faux. Et maintenant, la famine. La pire ennemie de toutes, celle qui ne fait pas de bruit, qui ne brandit pas de hache, mais qui ronge les ventres vides jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des coquilles d'hommes.
Signy serra les mâchoires. Elle avait vingt-deux hivers, et ses yeux gris-vert, ceux de sa mère morte en lui donnant le jour, avaient vu trop de choses pour une vie entière.
Derrière elle, les survivants du clan du Cerf se pressaient dans la grand-salle, une bâtisse de bois et de torchis qui tenait encore debout par miracle. Ils étaient une centaine, peut-être moins. Des femmes aux joues creuses, des enfants aux côtes saillantes, des guerriers blessés qui n'avaient plus la force de tenir une épée. Et son père.
Le Jarl Orm, autrefois colosse à la barbe de feu, n'était plus qu'un vieil homme brisé, assis sur son trône de fortune, les épaules voûtées sous le poids de ses défaites. Il avait les yeux rouges, pas de larmes, mais de cette fatigue qui précède la mort.
— Ils arrivent dans deux jours, murmura-t-il sans lever la tête. Les éclaireurs l'ont confirmé. Ivar lui-même mène la troupe. Il ne négocie pas, il ne prend pas de prisonniers. Il... il brûle tout.
Un frisson parcourut l'assemblée. Le nom d'Ivar suffisait à glacer le sang le plus chaud. Le Jarl de Glace, on l'appelait. Un homme né sous une étoile maléfique, disaient les vieilles femmes. Un démon en peau d'homme, prétendaient les guerriers qui avaient survécu à ses attaques. Signy n'avait jamais vu son visage, mais elle l'avait imaginé mille fois : des yeux couleur de tempête, une barbe hérissée de givre, des mains qui avaient étranglé des rois.
— Alors fuyons, proposa un jeune guerrier, le visage encore maculé du sang de son frère. Passons les montagnes, allons vers le sud, vers les terres fertiles...
— Et abandonner nos dieux ? Nos tombes ? Nos ancêtres ? cracha une vieille femme, la voyante Astrid. Les Fureurs du Nord nous rattraperont avant la troisième lune. Ils connaissent ces terres mieux que nous. La fuite n'est qu'une mort différée.
Le silence retomba, lourd comme une dalle funéraire.
C'est alors que Signy sentit ses pieds se mouvoir d'eux-mêmes. Elle traversa la salle, sa longue tresse rousse balayant ses omoplates, et s'arrêta devant le trône de son père. Tous les regards se tournèrent vers elle. Certains avec pitié, d'autres avec une lueur d'espoir désespérée.
— Père.
Orm leva les yeux. Il y avait dans son regard une question muette, un appel à l'aide qu'il n'oserait jamais formuler.
— J'ai une idée, poursuivit Signy, la voix plus ferme qu'elle ne le croyait possible.
— Une idée ? ricana un guerrier barbu, son bras en écharpe. Une fille de Jarl, une femme, va nous sauver ? Va brandir une épée contre Ivar le Sans-Pitié ? Retourne filer ta laine, Signy.
Elle lui lança un regard si froid que l'homme se tut. Il y avait dans ses yeux toute la détermination d'une louve acculée.
— Je ne vais pas brandir d'épée, dit-elle. Je vais m'offrir.
Un murmure stupéfait parcourut l'assemblée. Son père se redressa, une lueur de colère dans ses prunelles ternes.
— Tais-toi, Signy. Je ne permettrai jamais...
— Permettre ? coupa-t-elle, la voix soudain vibrante. Tu n'as plus le pouvoir de permettre quoi que ce soit, père. Notre peuple meurt. Les enfants n'ont plus la force de pleurer. Les guerriers n'ont plus la force de prier. Dans deux jours, Ivar sera là, et nous n'aurons ni nourriture, ni armes, ni espoir.
Elle fit une pause, laissant ses mots planer comme des corbeaux au-dessus d'un champ de bataille.
— Mais il y a une chose que nous avons encore, une chose que les Fureurs du Nord ne possèdent pas.
— Quoi ? demanda la voyante Astrid, les yeux plissés.
— Moi.
La salle retint son souffle. Signy sentit les battements de son cœur résonner dans ses oreilles, un tambour de guerre intérieur.
— Je suis la fille du Jarl Orm, la dernière du sang du Cerf, l'héritière des plaines du Nord. Si je m'offre comme otage, comme gage de paix, comme... épouse...
Le mot glissa sur ses lèvres comme un couteau.
— Épouse ? s'étrangla son père. Jamais ! Plutôt mourir les armes à la main.
— Nous mourrons tous, père, dit Signy d'une voix douce mais inexorable. C'est justement ce que nous voulons éviter.
Elle s'accroupit devant lui, posant ses mains sur les siennes, ces mains qui avaient tenu une épée pendant quarante hivers et qui tremblaient à présent comme des feuilles mortes.
— Ecoute-moi. Ivar veut notre annihilation, c'est vrai. Mais il n'est pas stupide. Un Jarl sait reconnaître la valeur d'un otage de sang royal. Si je deviens sa femme, je serai une monnaie d'échange. Il ne pourra pas me tuer sans perdre son influence. Et tant qu'il m'aura, il épargnera les nôtres. Pas par pitié, par calcul.
— Mais... le prix, murmura une femme du clan, une mère de trois enfants morts de faim. Le prix pour toi, Signy...
La jeune femme se releva, parcourant l'assemblée du regard. Elle vit les visages émaciés, les yeux cernés, les mains qui n'avaient plus la force de se joindre pour prier. Elle vit la peur, la résignation, et, au fond, une lueur d'espoir qu'elle-même avait allumée.
— Le prix, c'est ma liberté, dit-elle posément. Mon avenir. Peut-être ma vie si Ivar s'avère aussi cruel qu'on le dit. Mais je ne serai pas une victime. Je serai une otage, pas une esclave. Je serai une épouse, pas une concubine. Et si l'occasion se présente, je serai une lame dans l'ombre, prête à frapper.
— Tu es folle, dit le guerrier à l'écharpe. Ivar ne se laissera pas manipuler. Il est né dans le sang, il a grandi dans le carnage. Sa mère était une sorcière, son père un loup-garou, ils disaient...
— Assez ! tonna le Jarl Orm, se levant d'un bond malgré sa faiblesse. Je ne veux plus entendre ces sottises. Signy, ma fille... ma seule enfant...
Sa voix se brisa. Il la prit par les épaules, la serra contre sa poitrine. Dans l'étreinte de son père, Signy sentit pour la première fois combien il était devenu frêle. Comme un oiseau aux os de verre.
— Je ne peux pas te laisser faire ça.
— Tu peux, père, et tu le dois, murmura-t-elle contre son torse. Si tu m'aimes, si tu aimes notre peuple, tu me laisseras partir. Ce n'est pas un sacrifice, c'est un choix. Mon choix.
Elle recula et planta ses yeux dans les siens, y mettant toute la force qu'elle possédait.
— Laisse-moi être la réponse à nos prières. Laisse-moi être la paix.
Orm resta un long moment à la regarder. Ses mâchoires s'étaient serrées, ses yeux étaient embués. Autour d'eux, le silence était absolu. On n'entendait que le hurlement du vent contre les murs et le crépitement des torches.
Enfin, il parla, d'une voix rauque.
— Tu as tout de ta mère. Le même regard de braise, la même obstination. Elle aussi, elle a choisi son destin, contre la volonté de son père. Elle est morte en te donnant la vie, mais elle n'a jamais regretté ce choix.
Il essuya une larme du revers de la main.
— Très bien. Nous enverrons un émissaire ce soir même. Nous proposerons un pacte de paix scellé par ce mariage. Mais jure-moi, Signy, jure-moi que tu reviendras.
Elle lui prit les mains, les porta à ses lèvres, puis posa sa joue contre elles.
— Je jure sur les cendres de ma mère, sur le sang du Cerf, sur le nom de nos ancêtres, que je reviendrai. Ou que je mourrai en essayant.
Les murmures reprirent, plus insistants. Des femmes pleuraient. Des guerriers baissaient la tête, honteux d'être sauvés par une femme.
La voyante Astrid s'approcha, sa canne frappant le sol en cadence. Ses yeux blancs, voilés par l'âge et les visions, se posèrent sur Signy avec une intensité troublante.
— Tu vas au-devant d'un loup, ma fille. Pas un loup ordinaire, non. Un loup qui porte dans son ventre la tempête et dans ses dents la nuit éternelle. Il dévorera ton innocence, il gèlera ton âme.
Signy soutint son regard sans ciller.
— Alors je mettrai le feu à sa gueule.
La voyante esquissa un sourire édenté.
— Ah. Il se pourrait bien que tu sois la seule à pouvoir le faire.
Elle posa une main ridée sur le ventre de Signy, un geste étrange, prophétique.
— Souviens-toi : la glace la plus dure est aussi la plus fragile. Un seul souffle de vie, et elle se brise.
Signy ne comprit pas le sens de ces paroles, mais elle les grava dans sa mémoire.
Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Elle resta debout devant la petite fenêtre de sa chambre, regardant les étoiles qui scintillaient comme des diamants sur un manteau de velours noir. Demain, l'émissaire partirait. Dans deux jours, peut-être trois, Ivar serait là. Et elle, Signy du clan du Cerf, deviendrait la chose la plus redoutable aux yeux de son peuple et la plus précieuse aux yeux de son ennemi : une monnaie d'échange vivante.
Elle caressa le manche du poignard qu'elle avait dissimulé sous sa chemise. Un petit objet de rien du tout, un cadeau de sa mère qu'elle n'avait jamais connu. La lame était courte mais aiguisée, et son bois de cerf, sculpté de runes protectrices, lui donnait une chaleur réconfortante.
— Je ne serai pas une victime, murmura-t-elle dans l'obscurité. Je serai une guerrière. Je serai un otage. Je serai une épouse. Mais je serai toujours moi, Signy, fille des plaines, louve du Cerf.
Elle ferma les yeux, et dans son esprit, elle vit le visage d'Ivar pour la première fois. Pas un visage de monstre, pas un visage de démon. Non. Elle vit des yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient presque blancs, une barbe sauvage, une cicatrice coupant son sourcil gauche. Et elle vit, au fond de ce regard, quelque chose qu'elle n'avait pas prévu : une faille. Une faille dans la glace.
— Tu n'es peut-être pas un monstre, Ivar. Mais si tu l'es, alors je deviendrai ton pire cauchemar.
Elle s'endormit avec ce serment sur les lèvres, tandis que le vent du Nord s'engouffrait dans la salle, annonciateur d'un destin qu'elle n'avait pas encore mesuré.
Le lendemain, les émissaires partirent. Le surlendemain, ils revinrent, avec une seule parole, gravée sur une pierre runique :
"Qu'elle vienne seule. Ivar attend sa promise."
Et ce fut ainsi que le clan du Cerf, épuisé et affamé, apprit que son salut passait par le corps et l'âme de sa plus jeune et plus farouche princesse. Ce fut ainsi que Signy, la fille du Jarl Orm, prit la route du nord, vers la forteresse de glace, vers l'homme qui avait juré d'anéantir sa lignée.
Elle ne savait pas encore qu'en franchissant les portes de cette forteresse, elle laisserait derrière elle non seulement son clan, mais aussi la jeune fille qu'elle avait été. Et qu'au cœur de l'hiver le plus noir, elle découvrirait peut-être un feu qui ne s'éteint jamais, tapi dans les démons d'un homme brisé par la haine.
Mais pour l'instant, il n'y avait que le vent, la neige, et une détermination plus tranchante qu'une épée de Valhalla.
— Je viens, Ivar, murmura-t-elle dans le vent. Et je n'ai pas l'intention de fléchir.








