Chapitre 1 - Le sanctuaire caché

Les détails de cette terre sont parfois capricieux ; retrouvez la carte en grand format sur mon mur pour mieux vous orienter.
Le monde me revint par fragments, comme les éclats d’un miroir brisé dont on tenterait de recoller les morceaux à l’aveugle. Ce n’était d’abord qu’un rythme, une cadence sourde et régulière qui faisait écho aux battements laborieux de mon propre cœur. Puis, il y eut l’odeur : une signature olfactive complexe qui perça le brouillard de mon inconscience. Un mélange de tissu tanné par les siècles, de fer froid, et cette fragrance de parchemins poussiéreux et de musc ancien qui semblait émaner de la peau même de James.
J’étais contre lui. Mes paupières, lourdes comme des plaques de plomb, restaient closes, refusant d’affronter la lumière crue de la réalité. Pourtant, mes autres sens s’éveillaient avec une acuité presque douloureuse. Je sentais la puissance de son bras gauche, verrouillé autour de ma taille, me maintenant fermement contre son torse pour absorber les chocs. Sa main droite, gantée, guidait la monture avec une précision millimétrée. Sa tête s’appuyait contre la mienne, limitant les mouvements brusques de la monture. Je pouvais sentir son souffle surnaturel non loin de mon oreille. Chaque secousse du cheval se répercutait dans mes membres fatigués, chaque foulée arrachant une plainte muette à mes côtes fêlées, mais sa présence agissait comme un rempart contre le froid mordant de la nuit.
Nous ne galopions pas sur un sentier dégagé. J’entendais le craquement sec des branches basses que James écartait d’un geste d’épaule, le frôlement rugueux des fougères contre mes bottes, et le souffle court de l’animal qui luttait contre un terrain accidenté. Nous étions dans l’épaisseur sauvage, là où la mousse étouffait le bruit des sabots et où les racines traîtresses interdisaient toute poursuite rapide.
« Vous la humez, comme on s’enivre d’une compagne, » s’éleva une voix rieuse sur notre droite.
Je reconnus la voix de Kaelen. Au-delà de la chaleur habituelle de son timbre de voix, on pouvait sentir sa fatigue minérale qui le consumait.
« Je ne vois pas de quoi tu veux parler, » siffla James avec dédain.
La sienne n’était qu’un grondement tellurique qui fit vibrer sa cage thoracique contre ma joue.
« Je vais finir par penser que vous vous êtes trompé de meute, cher ami. »
« La ferme ! Je suis juste perturbé par tout ce sang présent sur elle, voilà tout. »
« On va dire ça, oui, » ria Kaelen, son rire résonnant dans le silence de la forêt.
Je pouvais sentir un grognement monter dans le torse de James. Il semblait agacé, mais par quoi ? Une nouvelle secousse me sortit de ma torpeur, je fronçai les sourcils et clignai lentement des paupières.
Il leva aussitôt sa main pour la porter à mon visage, mais il s’arrêta dans son geste, se contentant d’écarter des mèches qui collaient à ma peau.
« Doucement, » me murmura-t-il.
« Ou bien était-ce au cheval ? » Derrière nous, le grincement lancinant d’un essieu et les gémissements d’un bois trop sec trahissaient la présence du chariot de fortune où le Centaure et les rescapés s’entassaient, ballotés par l’urgence.
« Où sommes-nous ? » demandai-je, ma gorge me faisant aussitôt payer cet affront.
« Sur les sentiers de l’Est, » me répondit la voix chaleureuse de Kaelen.
Les traits du Lycan m’adressèrent un faible sourire. Une maigre consolation dans cette douleur. Mais sa simple vue me rassura. Il était de retour, sain et sauf. Nous avions échappé au pire.
« Les patrouilles de l’Organisation et les éclaireurs des Dominants saturent déjà les routes, du Nord jusqu’au Sud. Si nous débouchons sur la plaine maintenant, nous serons cueillis comme du bétail. Nous couperons par la Faille de l’Est. Personne ne s’aventurera là-bas avant l’aube. »
« C’est le territoire des égarés, » grogna Kaelen, un frisson de dégoût perçant dans son timbre. « Même les loups évitent ce versant depuis la Grande Chasse. L’air y est vicié. »
« C’est parce qu’il est vicié, que c’est notre porte de secours, » rétorqua James avec une froideur qui sembla faire chuter la température de quelques degrés.
« Ils vont nous suivre à la trace, » marmonnai-je, alors que la fatigue m’envahissait à nouveau.
« Qu’ils viennent, je les attends de pied ferme. »
« Où est passé votre calme olympien ? » demandai-je dans un faible sourire.
Je sentis son étreinte se resserrer d’un millimètre, une pression presque possessive qui m’empêchait de glisser. Je luttais pour retenir ma conscience, mais l’épuisement, tel un prédateur patient, m’aspirait à nouveau dans ses profondeurs. Le bruit rythmé des sabots devint une berceuse macabre, et je sombrai une fois de plus dans un néant sans rêves.
Quand je rouvris les yeux, le mouvement avait cessé, remplacé par une immobilité déconcertante. Je n’étais plus sur le cheval, mais allongée sur un lit qui exhalait une odeur de poussière séculaire et de lavande fanée. La lumière était anémique, une traînée d’argent pâle filtrant à travers de lourds rideaux de velours, dont les franges étaient mangées par les mites.
Le silence de la pièce était si dense qu’il me semblait palpable. Je mis plusieurs secondes à réaliser que le plafond au-dessus de moi ne m’était pas familier. Les poutres de chêne étaient massives, sculptées de reliefs délicats représentant des lierres et des griffons, un luxe architectural qui jurait avec la rusticité brutale du monde extérieur. C’était une bâtisse hors du temps, une relique d’avant l’apocalypse, préservée ici, au cœur d’une forêt que les cartes avaient oubliée.
Une brûlure fulgurante dans mon flanc me rappela cruellement à l’ordre quand je tentai de basculer sur le côté. Je sentis des bandages sur mon corps, comprimant ma peau ; une odeur d’arnica et d’huiles essentielles fortes flottait autour de moi, mêlée à l’âcreté du sang séché. Je jetai un regard circulaire. La chambre était vaste, habitée par des meubles d’un autre temps : une commode dont les poignées de cuivre brillaient faiblement et un miroir piqué, dont le tain s’écaillait comme une vieille peau.
En bas, des éclats de voix me parvinrent, étouffés par l’épaisseur du plancher. Des bruits de bois qu’on fende, de chaudron qu’on remue, le murmure d’une communauté qui tente de survivre à son propre désastre.
Grimaçant de douleur, je laissai mes jambes basculer hors du lit. Le contact du plancher froid sous mes pieds nus me fit frissonner. Chaque mouvement était une négociation avec la pesanteur. Je me relevai, m’appuyant contre le mur froid pour ne pas m’effondrer, et me dirigeai vers la porte. Je devais sortir de ce cocon. Je devais comprendre où il nous avait conduits.
Le couloir était un tunnel de pénombre. Je descendis les escaliers avec une lenteur de spectre, mes doigts crispés sur la rampe sculptée. Le bois semblait étrangement lisse, poli par des mains disparues depuis des siècles. En bas, le hall d’entrée était immense, son dallage de pierre froide éclairé par quelques bougies de suif dont la flamme vacillait au moindre courant d’air. Relevant la tête, je remarquai un autre vestige de l’ancien monde. « Des lustres ? » Cette maison avait connu l’électricité, le courant, les canalisations.
Dans l’embrasure de la cuisine, j’aperçus Kaelen, son visage humain marqué par des cernes profonds. Il aidait une femme à disposer des vivres sur la table centrale. « La Banshee ? » Dans le salon adjacent, le Centaure reposait sur un lit de couvertures à côté du foyer, ses flancs bandés de linges propres, ses yeux clos dans un sommeil fiévreux.
Mais ce fut le fracas venant du perron, au-delà de la double porte massive, qui fixa mon attention. Une voix que je n’aurais jamais cru réentendre après le massacre de la clairière.
« Je vous assure que je n’avais pas le choix ! L’Écorché m’avait en ligne de mire, et l’Aveugle voyait à travers mes yeux ! »
Je me figeai sur la dernière marche, le souffle court. Cette voix nerveuse, c’était celle de Dave.
Je m’avançai lentement vers la porte entrouverte, ignorant la douleur qui mordait mon corps à chaque pas. L’ouvrant en grand, je vis la scène, et mon sang sembla se cristalliser dans mes veines.
James était sur lui. Ce n’était plus l’allié énigmatique ou le partenaire au sarcasme poli. C’était le prédateur originel. Il l’avait plaqué contre un pilier de pierre de la demeure, sa main droite serrée sur la gorge du volatile. Dans la pénombre, ses yeux ne brûlaient plus de ce bleu profond qui m’avait troublée ; ils étaient redevenus d’un noir ébène.
« C’est ça ta justification ? » rugit James.
Sa voix n’était plus qu’un sifflement haineux qui semblait venir du fond des âges.
« Si tu es là, qu’est-ce qui me dit que tu ne les as pas conduits jusqu’ici ? »
« Non ! » suffoqua Dave, ses pattes battant le vide. « Je vous ai, bel et bien, suivi… Mais je me suis assuré que personne d’autre ne le fasse ! »
« Mensonges de lâche ! » James resserra sa prise, et j’entendis le cartilage de la gorge de Dave craquer sous la pression titanesque. « Donne-moi une raison, une seule, de ne pas t’arracher cette tête inutile... »
Je m’adossais contre l’encadrement de la porte et poussai un léger soupir. J’étais surprise qu’il n’ait pas encore senti ma présence.
« Interdiction de le faire, » dis-je. « C’est ma spécialité, trouvez la vôtre. »
Ma voix ne fut qu’un croassement brisé, mais elle suffit à percer la bulle de violence. Le Vampire se figea. Il ne lâcha pas sa proie, mais sa tête pivota lentement vers moi, dévoilant une inquiétude profonde sur son visage.








