Chapter 1
Il est midi lorsqu’une Porsche noire se gare devant une maison aux allures irréprochables. La pelouse est parfaitement tondue, les haies taillées au millimètre, les volets fraîchement repeints. Rien ne dépasse.
Aiden Scott coupe le moteur, descend de la voiture et referme la portière avec une précision presque mécanique. D’un geste machinal, il consulte sa montre avant de laisser échapper un discret soupir.
Il déteste perdre son temps.
Une heure plus tôt, le 911 a reçu un appel signalant la disparition de Meily Martin, quinze ans.
Pour Aiden, ce genre d’intervention se termine presque toujours de la même façon : une adolescente qui revient après quelques heures, persuadée d’avoir prouvé quelque chose au monde entier. Une fugue. Une dispute familiale. Rien qui justifie la présence d’un lieutenant.
Mais le service tourne en effectif réduit aujourd’hui.
Faute de personnel, c’est lui qu’on a envoyé.
Une perte de temps, pense-t-il en remontant l’allée.
Sous le porche, il ralentit un instant et balaie les alentours du regard.
La rue est vivante. Des voitures passent régulièrement. Un joggeur traverse le trottoir d’en face tandis qu’une voisine arrose tranquillement ses fleurs. Un quartier où tout le monde voit tout… ou prétend tout voir.
Alors comment une adolescente aurait-elle pu disparaître sans attirer l’attention ?
Aiden a du mal à y croire.
S’il s’agit réellement d’un enlèvement, quelqu’un a forcément aperçu quelque chose.
Il n’a pas le temps d’approfondir sa réflexion que la porte d’entrée s’ouvre brusquement.
Une femme apparaît sur le seuil.
Ses yeux rougis trahissent des heures passées à pleurer. Son visage est marqué par une fatigue profonde, comme si toute une semaine de cauchemars s’était abattue sur elle en une seule nuit.
— Vous en avez mis du temps.
Sa voix est éraillée, brisée par l’angoisse, mais la colère y perce encore.
Elle ne lui laisse même pas l’occasion de se présenter.
— Ma fille a disparu depuis des heures, et vous arrivez comme si vous répondiez à un simple appel de voisinage.
Sans se départir de son calme, Aiden sort son insigne de sa poche et le présente brièvement.
— Lieutenant Scott. Je suis chargé de l’enquête préliminaire.
Marina secoue la tête avec incrédulité.
— Une enquête ? Vous pensez vraiment que j’ai besoin de remplir votre paperasse pendant que ma fille est peut-être en train de mourir ? Meily ne fugue pas. Elle ne disparaît pas sans prévenir. Quelqu’un lui a fait du mal.
Aiden ravale un soupir.
Il a entendu cette phrase des dizaines de fois.
Chaque parent est persuadé que son enfant n’aurait jamais quitté la maison de son plein gré.
— Madame Martin, répond-il d’un ton posé, rien n’indique pour l’instant qu’il s’agisse d’un enlèvement. J’ai besoin de faits, pas de suppositions.
Elle fait un pas vers lui.
Ses mains tremblent, mais son regard reste d’une fermeté implacable.
— Le seul fait qui compte, c’est que ma fille a disparu. Et vous êtes le seul ici à agir comme si ce n’était pas une urgence.
Les mâchoires d’Aiden se contractent.
— Je fais exactement ce qu’on attend de moi. Maintenant, laissez-moi entrer.
Un silence pesant s’installe.
Finalement, Marina s’écarte avec brusquerie.
— Alors faites votre travail correctement.
À peine franchit-il le seuil qu’une douce odeur de cannelle enveloppe la maison. Une odeur chaleureuse, presque réconfortante, qui contraste violemment avec la tension qui règne entre ces murs.
Au même instant, une porte claque à l’étage.
Une seconde femme descend les escaliers presque en courant, les traits déformés par l’inquiétude.
Aiden remarque immédiatement l’alliance qu’elle porte à la main gauche. Identique à celle de Marina.
Il comprend sans qu’on ait besoin de le lui expliquer.
Les deux femmes sont mariées.
— Je suis Charlène, dit-elle d’une voix essoufflée. Je suis la mère biologique de Meily.
Elles le conduisent jusqu’au salon.
La pièce est lumineuse, soigneusement rangée, presque trop parfaite.
Sur un mur, une grande photographie de famille attire immédiatement son attention.
Deux adolescentes y posent côte à côte.
L’une sourit franchement, les yeux pétillants de vie.
L’autre fixe l’objectif avec un visage fermé, presque froid.
Instinctivement, Aiden désigne cette dernière du regard.
Voilà Meily.
Quelques secondes plus tard, Charlène lui tend une photographie plus récente.
Aiden la prend entre ses doigts et s’immobilise.
Il s’est trompé.
La jeune fille sur le cliché possède exactement le même regard lumineux que sa sœur. Un sourire sincère éclaire son visage, loin de l’image sombre qu’il s’était construite en observant la photo de famille.
Intéressant.
Les apparences mentent souvent.
Il s’assoit enfin sur le canapé, pose son carnet sur ses genoux et relève les yeux vers les deux femmes.
— À quelle heure avez-vous vu Meily pour la dernière fois ?
— Hier soir. Vers vingt-deux heures, répond Marina aussitôt. Je vous l’ai déjà dit.
Aiden note l’information.
— Elle était seule ?
— Oui, répond Charlène avec hésitation. Dans sa chambre. Elle faisait ses devoirs… enfin, c’est ce qu’on croyait.
— Sa fenêtre était ouverte ? Des vêtements manquent ? Un sac ? Son portefeuille ?
Les deux femmes secouent la tête.
— Rien, répond Marina. Tout est resté exactement comme elle l’avait laissé.
— Son téléphone ?
— Sur son bureau. Éteint.
Cette fois, Aiden cesse d’écrire.
Il relève lentement les yeux.
— Une adolescente de quinze ans qui quitte volontairement la maison sans son téléphone… c’est inhabituel.
Marina explose.
— Parce qu’elle n’a jamais quitté cette maison ! Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? Meily ne fugue pas !
Le lieutenant ne bronche pas.
— Je vérifie toutes les possibilités.
Charlène serre ses mains l’une contre l’autre pour empêcher leurs tremblements.
— Alors dépêchez-vous. Chaque minute qui passe diminue nos chances de la retrouver.
Le silence retombe.
Aiden referme doucement son carnet avant de laisser son regard parcourir le salon.
Quelque chose attire soudain son attention.
Sur un meuble bas repose une pile d’enveloppes épaisses, toutes identiques.
Le sceau d’une prison de haute sécurité du comté de Californie est imprimé sur chacune d’elles.
Il s’en approche sans les toucher.
— Ces lettres… elles sont adressées à qui ?
La question fait l’effet d’un couperet.
Charlène baisse aussitôt les yeux.
Marina se fige.
— À nous, répond-elle finalement d’une voix devenue froide.
Un bref échange de regards passe entre les deux femmes.
— Elles viennent d’Emma.
Aiden tourne lentement la tête.
— Emma ?
Charlène inspire profondément avant de répondre.
— Notre fille aînée.
Sa voix se brise légèrement.
— Elle est actuellement incarcérée.
Aiden ne laisse paraître aucune émotion.
Pourtant, quelque chose vient de changer.
— Pourquoi est-elle en prison ?
Marina croise les bras.
— Ça n’a aucun rapport avec la disparition de Meily.
Le lieutenant garde le silence quelques secondes. Son regard revient une dernière fois sur les enveloppes.
Puis il referme son carnet.
— Je vais quand même avoir besoin de voir la chambre de votre fille.
Marina acquiesce sans discuter.
— Suivez-nous.
Les deux femmes prennent la direction de l’étage.
Aiden leur emboîte le pas, l’esprit déjà occupé à recomposer une image de cette famille qui, quelques minutes plus tôt, lui semblait parfaitement ordinaire.








