Chapitre 1
La sensation d’être observée n’était pas une simple paranoïa. C’était une piqûre glaciale à la base de la nuque, un frisson qui refusait de la quitter depuis trois jours.
Eza pressa le pas sur le trottoir humide, ses bottes claquant en rythme contre le béton de la ville basse. Autour d’elle, la nuit tombait, étirant les ombres des bâtiments industriels et des arbres squelettiques qui bordaient la route menant à la périphérie. C’était l’heure où les gens normaux rentraient chez eux, pressés de retrouver la chaleur de leur foyer. Eza, elle, n’avait que son petit appartement au troisième étage d’un immeuble décrépit en bordure de la grande forêt. Un logement modeste, presque invisible. C'était exactement ce qu'elle recherchait : l'anonymat le plus total.
Elle s'arrêta un instant devant la vitrine d’une boulangerie fermée, faisant mine de réajuster son écharpe. Dans le reflet de la vitre sale, elle balaya la rue du regard. Ses yeux bleu océan, d'ordinaire si calmes, étaient injectés d'une vigilance farouche. Rien. La rue semblait déserte. Pourtant, son instinct, ce sixième sens qui ne l’avait jamais trompée, hurlait le danger.
— Tu deviens folle, Eza, murmura-t-elle pour elle-même, resserrant les poings dans les poches de sa veste en cuir.
Elle refusa de céder à la panique. Elle n'était pas le genre de femme à trembler ou à appeler à l'aide au moindre doute. Depuis la mort de ses parents, elle avait appris à ne compter que sur elle-même. Elle savait se battre, elle savait survivre. S'il y avait un prédateur dans l'ombre, il allait comprendre qu'elle n'était pas une proie facile.
Elle reprit sa marche, bifurquant vers la ruelle sombre qui menait à son immeuble. C’était un raccourci mal éclairé, coincé entre deux entrepôts désaffectés. À l'instant même où elle y pénétra, le silence devint trop lourd. Plus un bruit de voiture, plus une brise. Juste le son de sa propre respiration.
Soudain, un craquement résonna derrière elle. Le bruit d'une semelle sur un débris de verre.
Eza ne réfléchit pas. Elle pivota instantanément, le corps fléchi, prête à frapper.
À une dizaine de mètres d'elle, une silhouette se tenait immobile sous le halo vacillant d'un lampadaire mourant. L'homme était grand, d'une carrure imposante qui bloquait presque toute la largeur de la ruelle. Il portait un long manteau noir qui se confondait avec les ténèbres. Mais ce qui coupa le souffle d'Eza, ce qui ancra ses pieds dans le sol, ce fut son visage.
Ses cheveux étaient noirs comme l'ébène, coupés courts mais indisciplinés. Et, brillant au milieu de la pénombre, deux iris d’un orange magnétique, presque incandescent, la fixaient avec une intensité terrifiante. C'étaient les yeux d'un fauve, prédateurs et calculateurs, qui semblaient lire en elle comme dans un livre ouvert.
Le cœur d’Eza rata un battement, non pas de peur, mais de pure stupéfaction. Cet homme dégageait une aura de pouvoir et de danger si brute qu'elle en était presque palpable.
— Qui êtes-vous ? lança-t-elle d'une voix qu'elle s'efforça de rendre ferme et menaçante. Qu'est-ce que vous me voulez ?
L'homme ne répondit pas. Un infime sourire, presque cruel, étira le coin de ses lèvres. Il fit un pas en avant, d'une démarche d'une fluidité surprenante pour sa taille.
Eza recula d'un pas, sa main glissant instinctivement vers sa poche où se trouvait son trousseau de clés, prêtes à servir d'arme de fortune.
— Ne vous approchez pas, prévint-elle, le regard flamboyant de défi. Je vous jure que je vous crève un œil si vous faites un pas de plus.
L'inconnu s'arrêta. Ses yeux orangés brillèrent d'une lueur d'amusement face à sa rébellion. Il inclina légèrement la tête, l'étudiant avec une curiosité presque clinique, avant de reculer lentement dans l'ombre d'un porche. En un clin d'œil, comme s'il s'était volatilisé dans la nuit, il disparut de sa vue.
Eza resta figée pendant plusieurs secondes, le souffle court, les muscles tendus au maximum. Elle attendit, mais il ne revint pas. L'air devint soudain plus léger.
Sonnée, mais poussée par une vague d'adrénaline pure, elle sprinta sur le reste du trajet. Elle grimpa les trois étages de son immeuble quatre à quatre, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Arrivée sur son palier, elle sortit ses clés, les mains tremblantes de rage et de tension. Elle avait besoin de se barricader, de nettoyer son esprit, de préparer de quoi se défendre au cas où cet homme aux yeux de feu déciderait de revenir.
Mais alors qu'elle s'approchait de sa porte, elle s'arrêta net.
Un frisson d'horreur pure lui traversa l'échine. Le chambranle en bois de sa porte d'entrée était brisé. La serrure avait été forcée, laissant le battant entrouvert de quelques centimètres sur le noir de son appartement.
L'homme de la ruelle n'était pas juste en train de la suivre. Il était déjà venu chez elle.








