Chapitre 1
Que faire ? Le poids de cet homme sur elle était bien trop lourd à supporter. Et la lame de son épée n’était plus qu’à quelques millimètres de sa gorge. Pousser sur son corps n’était plus suffisant pour survivre. Dans un élan de panique et d’instinct de survie, Rosemary laissa tomber son corps, cessant complètement de repousser l’homme au-dessus d’elle. Celui-ci, surpris, tomba contre elle et fit glisser son épée sur le côté. Le cœur cognant à toute vitesse contre ses os, Rosemary se redressa du mieux qu’elle put, laissant sa couronne d’or tomber de ses cheveux, puis poussa sur ses jambes tremblantes pour se relever. Elle eut à peine le temps d’attraper une épingle à cheveux sur le grand bureau avant d’être de nouveau entraînée à terre et entravée par le poids de son assaillant.
— Vous êtes inutile à votre peuple. Cela ne sert à rien de vous garder comme reine, beugla-t-il au-dessus d’elle.
Les postillons de l’agresseur tombèrent sur le visage de Rosemary qui ne put que hurler quand l’imposante épée glissa sous sa gorge. Elle hurla à s’en casser la voix, mais cela faisait déjà quinze bonnes minutes qu’elle hurlait depuis que cet homme avait fracassé la porte de ses appartements dans le but de la tuer. Et personne n’était venu. Personne ne l’avait entendu ou bien, personne n’avait l’intention de la sauver. Elle, la reine en disgrâce. La souveraine inutile.
Des larmes trouvèrent un chemin sur le visage de Rosemary, acceptant quasiment son destin, quand l’image de son enfant, la seule et unique, lui traversa l’esprit. Au fond, rien ne la retenait en ce monde, si ce n’est cette petite fille aux cheveux blonds et au sourire étincelant. Rosemary hurla à nouveau, en sanglotant plus fort encore et serra l’épingle à cheveux qu’elle avait réussi à prendre pour l’enfoncer sévèrement dans la gorge de son assaillant.
L’homme, choqué d’une contre-attaque, hurla d’abord, puis écarquilla les yeux quand la reine planta encore et encore l’épingle dans sa gorge. Très rapidement, l’attaquant n’expulsa plus que des gargouillis, s’étouffant dans son propre sang et la souveraine, folle de peur, inversa leur position pour l’écraser à son tour et planter l’épingle dans le corps de l’homme.
Ses cris de terreur, interpellèrent finalement quelqu’un.
Un tout nouveau soldat, fraîchement adoubé, cherchait l’armurerie lorsqu’il entendit les cris terrorisés d’une femme. Il ne réfléchit pas une seule seconde, et s’élança jusqu’aux hurlements qui le menèrent tout droits aux appartements royaux. Il n’y prêta aucune attention et débarqua dans les quartiers de la reine, tombant nez à nez avec le carnage.
La pauvre souveraine pleurait sans s’arrêter et plantait encore et encore son épingle dans le cadavre de son assaillant. Le sang avait giclé sur sa somptueuse robe bleue, mais elle ne semblait pas y avoir porter de l’attention.
Le soldat rangea son épée qu’il avait sortit de son fourreau, pour s’accroupir près de sa souveraine.
— Votre Majesté...
Elle sursauta en entendant la voix d’un homme et s’apprêta à le frapper de son épingle lui aussi, mais il saisit son bras et ils s’observèrent dans le silence. Il l’avait déjà vu, de loin seulement. Sa beauté, de près, était sans égal. Même maculée de sang encore chaud, la reine possédait un visage rare. Sa peau, sous le sang du mort, était beige. Et ses deux yeux bleus semblaient avoir été directement façonnés dans la plus pure des aigues-marines. Ses cheveux blonds, quant à eux, bouclés et en désordre suite à sa lutte, portaient le soleil. Tout au long de sa vie, le soldat avait croisé bien des femmes somptueuses, mais la beauté pourtant simple de la reine, le fit chavirer ce jour-là.
Rosemary, elle, relâcha lentement son épingle à cheveux lorsqu’elle reconnut l’armure de la garde royale. De la maille d’or blanc cachée sous une cape bleue. Mais l’homme, face à elle, jamais elle ne l’avait vu avant. Sa peau foncée lui fit comprendre qu’il n’était point d’Esmar. Peut-être même qu’il ne venait pas de Lesta. Quelques mèches de ses cheveux noirs tombaient devant son visage, tandis qu’un seul de ses yeux marrons brillait. L’autre, traversé par une imposante cicatrice, était d’une étrange teinte grise.
— Est-ce que vous allez, bien, Votre Majesté ? Demanda-t-il.
Sa voix, douce et grave, atténua la terreur dans le cœur de Rosemary. Gentiment, il lâcha le bras de la reine.
— Qui... Qui êtes-vous ? Répliqua-t-elle.
— Je suis l’un des chevaliers que le commandant Berold a adoubé la semaine dernière. Je m’appelle Adonis.
Rosemary ne répondit rien. Elle ne s’en souvenait pas. Avait-elle même été conviée à cet adoubement ? Aucun souvenir. La panique ressentit sous l’attaque de son assaillant lui avait fait oublié tout le reste. Elle sursauta quand Adonis se permit de prendre ses mains dans les siennes.
— Permettez-moi de vous aider à vous relever, ma reine. Je vais vous emmené auprès d’un médecin.
Rosemary ne répondit rien et se laissa faire. La grande reine de Lesta laissa un soldat novice prendre sa main et la guider à travers le palais. Elle aurait pu lui ordonner de s’occuper du cadavre en premier lieu, d’aller chercher le roi, mais elle avait déjà oublié que celui-ci était parti chasser avec ses bons amis, les seigneurs des nobles familles Lestanaises, le matin-même.
Bien entendu, de nombreux domestiques et chevaliers virent cette scène plus que troublante ; la reine couverte de sang, la main enfermée dans celle d’un soldat novice, à la peau sombre. Peu étaient ceux qui avaient la peau noire à la capitale Esmar, dans la région d’Aurilès.
Dans cette partie du royaume, le racisme s’était répandu comme une traînée de poudre après le couronnement d’Helies Lehenard. Dès lors qu’il eut mit son fessier sur le trône royal, les chevaliers et domestiques à la peau noire avaient vu leur salaire être divisé par deux. C’est pourquoi nombreux d’entre eux, si ce n’est la quasi-totalité, avaient depuis démissionné pour se rendre dans la région d’Alennin.
De l’autre côté du Fleuve d’Émeraudes, le racisme était bien moins virulent qu’ici.
Rosemary, sur le chemin jusqu’au médecin royal, se demanda si Adonis venait d’Alennin et pour quelle raison saugrenue avait-il décidé d’être adoubé chevalier ici, à Esmar. La seule autre personne noire qui avait décidé de rester malgré son salaire réduit, était Adelie, la nourrice de la princesse Ellyn. Anciennement soldate et bonne amie de Rosemary, celle-ci avait décidé de rester auprès de sa reine, malgré tout.
Après une longue traversée du palais royal, Rosemary fronça les sourcils en entrant dans la clinique du docteur Folc. Ce médecin avait été embauché après le couronnement d’Helies et n’avait jamais été agréable à l’égard de la reine. Il avait été méprisant et accusateur à chacune des grossesses de sa souveraine, et cinq sur les six de celles-ci s’étaient mal terminées.
Sur six enfants, Rosemary en avait perdu cinq. Dans tout Lesta, on la disait maudite, inutile. Il lui arrivait de le penser aussi. Mais au fond d’elle, le médecin Folc était en partie responsable.
Le premier réflexe de Folc fut de dévisager Adonis, puis la reine.
— Eh bien, que se passe-t-il ?
— Un homme à attenté à la vie de la reine, répondit Adonis. Veuillez l’examiner, je vous prie.
Folc fronça les sourcils, puis observa Rosemary.
— Ne devrions-nous pas envoyer une colombe au roi ? Il chasse actuellement dans le Bois Sacré.
— Ne le dérangeons point pour une telle chose, grinça Rosemary.
— Ma reine, intervint le chevalier, monsieur Folc a raison. Nous devons tout de suite en informé le roi.
— Ce n’est pas nécessaire.
Adonis n’insista pas plus. Au lieu de cela, il contempla sa souveraine. Ses yeux traduisaient un mal-être profond. Cela faisait peine à voir.
— Comme vous voudrez... Je m’en vais retirer le cadavre de vos quartiers. Je ferai appeler votre dame de compagnie pour qu’elle soit avec vous en attendant le retour du roi, si vous le souhaitez.
Il s’apprêta à quitter la clinique royale quand la main de la reine bougea d’elle-même. Adonis se statufia et posa ses yeux sur Rosemary.
— Restez avec moi.
Il observa sa souveraine, puis le médecin Folc, hésita un instant, puis se détendit en baissant la tête.
— Je reste avec vous, répondit-il.








