Chapitre 1 : L'EAU DU PUIT
La cuisine de la maison familiale puait la bière éventée et la peur invisible. Dans un coin de la pièce, Elena, quinze ans, tentait de se faire aussi petite que possible, les yeux fixés sur ses cahiers de cours. À Hawkins, la nuit tombait vite, et avec l'obscurité venait toujours le réveil des monstres de la maison.
Leur père, le visage rougi par l'alcool et les yeux injectés de haine, vida sa bouteille d'un trait avant de la fracasser sur la table en bois. Le bruit fit sursauter Elena.
— Anderson ! hurla le père d'une voix grasse. Bouge ton cul. Le réservoir est vide. Va me chercher de l'eau au puits. Tout de suite.
Anderson se leva sans broncher. Il avait dix-huit ans, la carrure forgée par les corvées et un instinct de survie aiguisé. Il savait que s'il ouvrait la bouche pour protester, si seulement il montrait un signe de fatigue, la colère de son père s'abattrait sur Elena. Et ça, c'était hors de question. Il était le bouclier de sa sœur.
À côté du fourneau, leur mère, Catherine, affichait ce sourire figé et terrifiant qui ne la quittait jamais. Elle chantonnait une mélodie absurde tout en frottant une assiette déjà propre, totalement imperméable à la tension qui coupait l'air. Sa folie à elle était plus calme, mais mille fois plus dangereuse. Elle jeta un œil à la pendule. Le couvre-feu invisible de la maison approchait.
Anderson attrapa le seau en métal rouillé et croisa le regard d'Elena. Un regard qui voulait dire : Ne bouge pas, je reviens vite. Il poussa la porte arrière et s'enfonça dans la fraîcheur glaciale de la nuit.
Le chemin jusqu'au vieux puits en pierre, au fond du terrain, était plongé dans un noir complet. Le vent d'Hawkins sifflait entre les arbres dénudés. Anderson connaissait le trajet par cœur. Il accrocha le seau à la corde, le laissa descendre dans les profondeurs de la terre, puis commença à tourner la manivelle de fer. Ses muscles se tendirent, l'eau était lourde, le métal grinçait dans le silence nocturne.
Soudain, un bruit de pas lourds écrasa les feuilles mortes derrière lui.
Avant qu'il ne puisse se retourner, une main puissante l'attrapa par le col de sa veste et le propulsa en arrière. Anderson s'écrasa au sol, le souffle coupé. Son père se tenait là, une silhouette massive et menaçante découpée par la lueur de la lune. Mais il n'était pas seul. Dans l'ombre, deux de ses compagnons de boisson, des habitués du bar local aux visages patibulaires, ricanaient en agitant des morceaux de bois et des bouteilles vides.
— Tu te crois malin, Anderson ? cracha le père en s'approchant. Tu crois que tu vas continuer à me regarder de haut dans ma propre maison ? Aujourd'hui, on va t'apprendre le respect.
Le lynchage commença. Ce n'était pas une simple correction, c'était un déchaînement de violence gratuite, alimenté par l'alcool et une méchanceté pure. Les coups de botte pleurent dans les côtes d'Anderson. Une bouteille en verre vola en éclats contre son crâne, ouvrant une large entaille d'où le sang chaud se mit à couler instantanément, lui aveuglant les yeux. Anderson tenta de se protéger le visage, de rouler en boule, mais ils étaient trois. Le bruit de ses propres os qui craquaient résonnait dans sa tête.
À moitié inconscient, crachant du sang, Anderson sentit plusieurs mains rudes le soulever par les pieds et les bras. Ils le traînèrent vers la margelle du puits.
— Voyons voir si ça va te rafraîchir les idées, lança le père dans un éclat de rire sadique.
Ils le balancèrent dans le vide.
La chute fut une éternité de terreur. Anderson percuta les parois de pierre avant de s'écraser lourdement tout au fond du puits. Par miracle, le niveau de l'eau était bas, mais le choc contre le sol boueux acheva de détruire ce qui restait de son corps. Ses jambes étaient brisées, sa cage thoracique enfoncée, et le sang s'échappait de partout.
Tout là-haut, le cercle de lumière de la lune fut soudainement masqué. Son père grinça des dents en tirant le lourd couvercle de bois et de fer au-dessus de l'ouverture. Le bruit des verrous qu'on refermait scella son tombeau.
— Tu resteras là jusqu'à demain ! cria la voix étouffée du père à travers la pierre. Si tu crèves, ça fera de la place !
Puis, le silence revint. Un silence de mort, brisé seulement par le clapotis de l'eau rougie par son sang et ses propres râles d'agonie.
Anderson était en train de mourir. La douleur était si intense qu'elle devint froide. Il pensa à Elena, restée seule là-haut avec ces monstres. Je ne peux pas mourir. Pas maintenant. Pas comme ça.
C'est à cet instant précis que le temps s'arrêta. L'eau stagna. L'air devint solide.
Du fond des ténèbres du puits, une silhouette commença à se matérialiser. Elle n'avait pas de visage, juste une aura de noirceur absolue et une voix qui résonna directement dans les os d'Anderson, froide comme la glace d'un cimetière. La Mort venait réclamer son dû.
— Anderson... ton heure est venue, murmura l'entité. Ton corps est détruit. Viens avec moi.
Anderson, rassemblant ses dernières forces, cracha un filet de sang et fixa l'ombre noire.
— Non... Non, je ne peux pas. Ma sœur... Si je pars, ils vont la tuer. Je dois la protéger. Laisse-moi repartir.
La Mort laissa échapper un rire sans joie, un son qui ressemblait à des pierres tombales qu'on entrechoque.
— Un pacte ? Les humains veulent toujours négocier. Très bien. Je te laisse la vie. Mieux encore, je te donne l'immortalité. Tu ne pourras plus jamais mourir. Ton corps se reconstruira toujours. Mais souviens-toi, Anderson : toute magie a un prix. L'immortalité n'est pas un cadeau. C'est ta punition. Tu devras souffrir pour chaque seconde gagnée. Et ce secret doit rester le tien. Si tu le révèles... je me servirai ailleurs.
Anderson n'écoutait déjà plus les avertissements. La seule chose qui comptait, c'était de remonter là-haut.
— J'accepte, dit-il dans un dernier souffle.
La Mort tendit une main squelettique vers sa poitrine. Une douleur indicible, bien pire que les coups de bouteille, traversa le cœur d'Anderson. Ses yeux se révulsèrent.
Puis, le vide.
Le lendemain matin, une lueur blafarde commença à filtrer à travers les fentes du couvercle du puits.
Au fond du trou, les yeux d'Anderson s'ouvrirent d'un coup. Il prit une immense bouffée d'air, ses poumons se gonflant d'une eau boueuse qu'il recracha aussitôt en toussant. Il toucha ses côtes : elles s'étaient soudées pendant la nuit, laissant une douleur sourde mais supportable. Ses jambes le portaient à nouveau. Les blessures de son crâne étaient fermées, figées en de longues croûtes de sang séché.
Il était vivant. Le pacte était réel.
Attrapant la corde du seau, il grimpa le long de la paroi de pierre avec une rage neuve. Arrivé en haut, il poussa de toutes ses forces contre le couvercle en bois. Les verrous, rouillés et mal fixés, cédèrent sous sa poussée surnaturelle dans un fracas de métal brisé.
Anderson s'extirpa du puits, se redressant sous le soleil pâle du matin. Ses vêtements étaient déchirés, couverts de boue et de sang séché, mais ses yeux brillaient d'une lueur sombre, presque inhumaine.
Il se tourna vers la maison.