Chapitre 1
La Convocation
Dans un labyrinthe Arc-en-ciel suspendu sur des nuages roses et violets, parsemés de traînées blanches, s’étend un monde de jeux gigantesque.
Il y a un grand mais : ce jeu-là n’est pas un jeu ordinaire. Il peut être redoutable. Il peut être merveilleusement amusant. Souvent les deux à la fois.
Avant d’y poser le pied, il faut traverser plusieurs sélections — mystérieuses, silencieuses — dont personne ne se souvient vraiment. Si l’on est choisi — qu’on soit petit ou grand, gros ou mince, même malade — on joue. On doit jouer.
Une fois dans le labyrinthe, une seule règle est sûre : personne ne sait ce qui attend derrière la sortie. Personne ne l’a jamais su. Seul l’Aigle Royal le sait. C’est son secret. Il le garde comme il garde tout le reste : de très, très haut.
Maria, petit nuage tout rond, fut convoquée au grand palais de l’Aigle Royal le matin même, alors qu’elle s’apprêtait à aller prendre sa position préférée dans le ciel, pour le plaisir de ses admirateurs.
Chaque matin, une voix grosse comme un rocher, puissante et grave, égrenait les noms des participants. Cela sonnait le début des festivités pour les joueurs du Labyrinthe Arc-en-ciel.
Maria… Tiffany… Thomas… Dar…
Quoi ?!
Maria sursauta, les yeux écarquillés, en hurlant à tue-tête :
— Non ! Non ! Non ! Pas moi ! Je ne suis même pas courageuse ! Et je déteste les imprévus — ça, c’est le pire des imprévus ! Ce que j’aime, c’est changer de couleur au soleil et sentir le doux parfum de poussière d’étoiles et d’arc-en-ciel !
N’ayant aucun choix, ce beau petit nuage se mit à flotter sans contrôle vers le palais du Grand Aigle Royal, entouré de plein d’autres participants, plus ou moins heureux d’y aller.
Le palais du Grand Aigle Royal ne ressemblait à aucun autre endroit. Une halle voûtée s’ouvrait devant eux, si haute que le plafond se perdait quelque part dans l’obscurité — personne n’aurait pu dire où il se trouvait, ni même s’il existait vraiment. De grandes passerelles suspendues portaient des livres de verre luminescents. Leur éclat coloré, presque éblouissant, semblait venir de lanternes d’un autre monde.
Là, au centre, il les attendait.
L’Aigle Royal se tenait droit, le torse bombé, vêtu d’un immense manteau patchwork au tissu luisant, de mille couleurs du ciel. Au bout de chacune de ses plumes brillaient des bijoux — petits, grands, de toutes les teintes imaginables. Quant à ses pattes et ses serres, elles étaient si puissantes qu’aucun mot ne pourrait vraiment les décrire.
Son palais, en apesanteur, s’étendait au-delà du temps et des jardins de l’espace. Quoi qu’il arrive dans le labyrinthe, tous les participants revenaient toujours vers lui pour recevoir une ou plusieurs récompenses méritées. Qu’ils le veuillent ou non.
De pied ferme, les ailes dressées dans son dos, si grandes qu’elles dépassaient au-dessus de sa tête, il attendait. Son regard était perçant, puissant — non pas pour effrayer, mais pour guider.
Les participants étaient entrés en désordre, la troupe se dissipant à mesure qu’elle approchait du palais. La dernière à franchir le seuil — hésitante, le pied suspendu dans le vide une éternité avant de se poser — fut Maria.
Ce que personne n’aurait pu prévoir, c’est la réaction de Maria.
Elle s’était plainte tout le long du voyage, à voix haute, l’air d’une princesse boudeuse, dérangeant même parfois les autres participants. Pourtant, elle se retrouva soudain muette d’émerveillement.
Son regard balaya le palais dans toutes les directions, du sol aux hauteurs invisibles, d’un mur flottant à l’autre, sans jamais se fixer. Elle tournait sur elle-même, bouche bée, les yeux goulus de chaque détail.
— Oh ! Regardez ça ! Et ça ! Et là-haut ! Mais c’est… c’est…
Elle n’avait pas de mots. Ce qui, pour Maria, était déjà extraordinaire.
Elle aperçut le manteau. Sans réfléchir — car Maria réfléchissait rarement avant d’agir — elle s’avança vers le Grand Aigle Royal et souleva délicatement le bord de sa traîne pour mieux l’admirer.
— Il est littéralement éblouissant, souffla-t-elle.
C’était vrai.
Peu à peu, quelque chose d’étrange se répandit dans la halle. Les craintes s’effacèrent, les doutes se turent. Les joies bruyantes, les peurs, les questions sans réponse prirent un goût de néant, comme si rien de tout cela n’avait jamais existé vraiment.
Même Maria finit par se poser.
Dans ce silence doux et immense, la préparation des joueurs put enfin commencer.
Elles étaient sans pareilles. Mi-anges aux ailes de lumière, mi-libellules aux reflets irisés, vêtues de longues robes austères, faisant penser à des serviteurs ordonnés d'un grand roi. Pourtant, dans chacun de leurs gestes, elles dégageaient un mélange de délicatesse et de force guerrière. Elles voletaient en silence d'un joueur à l'autre, précises, organisées, affairées.
Chacune avait son rôle. Elles le connaissaient parfaitement.
Les unes distribuaient les physiques — grand ou petit, svelte ou rond, visage ordinaire ou visage qui arrête le regard. Les autres attribuaient les intelligences, par catégories soigneusement choisies. D'autres encore remettaient les dons — un sens de la musique par-ci, une facilité pour les mots par-là, un talent caché dont le joueur ne saurait rien pendant longtemps.
Il y avait aussi les bagages.
Certains joueurs en reçurent de petits — légers, faciles à porter, presque oubliables. D'autres en reçurent de grands. De très grands. Larges, lourds, encombrants, difficiles à soulever, difficiles à traîner. Des bagages qui prenaient de la place. Des bagages qu'on ne pouvait pas ignorer.
Personne ne sembla vraiment le remarquer. Ils étaient tous dans cet étrange état de néant doux — sans vraiment ressentir le bien ni le mal, sans vraiment s'étonner de quoi que ce soit.
Tous, sauf Maria.
— Hé, vous ne remarquez rien les potes ? Regardez ! Lui là-bas, il a un drôle de bagage, il est énorme ! Et elle, l'autre là, elle est vraiment très jolie… c'est quand même bizarre non, qu'on ne soit pas tous pareils ? Vous ne trouvez pas ?
Silence.
— Bon. Moi je dis ça, je dis rien.
Elle se tut. Presque.
Venait enfin la distribution des pièces.
Chaque joueur recevait sa bourse de jetons — de quoi miser, échanger, avancer dans le labyrinthe. Certains la rempliraient en route. D'autres la videraient. C'était le jeu.
Chaque équipe recevait aussi un joker. Un seul. Utilisable une seule fois, pour une seule épreuve — à choisir avec soin, car le labyrinthe ne le rendait jamais.
Les Préparatrices répétaient à chacun, toujours de la même voix calme, la règle la plus ancienne du jeu :
— Garde toujours une pièce en main, ou ton joker si tu l'as encore. Aucune mauvaise porte ne peut prendre un joueur tant qu'il lui reste l'un ou l'autre.
Personne ne comprenait vraiment cette règle-là. On la rangeait dans un coin de sa tête, avec les autres.
On y apprit aussi, entre deux distributions, que les monstres du labyrinthe avaient des niveaux. Du niveau 1 au niveau 3. Et que les plus dangereux n'étaient pas ceux qu'on croyait.
Pendant ce temps, d'autres Préparatrices donnaient des cours. Des cours étranges, dont personne ne comprenait encore l'utilité.
Nager. Respirer. Manger. Faire ses besoins. Dormir.
Maria leva la main.
— Pardon… on va vraiment avoir besoin de tout ça ?
Une Préparatrice la regarda avec ce sourire calme et mystérieux qu'elles avaient toutes.
— Paraît-il, dit-elle simplement.
Elle passa à la suite.








