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Emprise - Tome 1 : Usure

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Summary

Ezio Santini est l’étudiant parfait. Un esprit brillant, un charisme froid, un avenir tracé. Mais derrière l’excellence académique se cache une urgence vitale : ruiné, menacé de tout perdre, il n'a plus le choix. ​Acculé, Ezio pousse les portes du Nectar, un club clandestin réservé à une élite prête à payer très cher pour s'offrir l'inaccessible. Dans l'ombre des salons privés, l'étudiant modèle s'efface pour devenir ce que l'on exige de lui : un fantasme, une possession, une marchandise. ​La règle qu'il s'était fixée était pourtant simple : séparer la lumière du jour des ténèbres de la nuit. Protéger ses rares sentiments de ses transactions tarifées. ​Mais dans un monde régi par le vice et l'argent, à quel moment l'objet cesse-t-il de s'appartenir ? Il pensait pouvoir survivre en gardant le contrôle. Il ignorait que l'emprise avait déjà commencé.

Status
few sec ago
Chapters
24
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Saisie

L’amphithéâtre Bachelard empestait la craie humide, la laine mouillée et l’air confiné. À l’extérieur, une pluie d’automne, agressive et glaciale, s'abattait contre les immenses baies vitrées de la faculté avec une régularité de métronome. L'eau ruisselait sur les vitres en rideaux épais, déformant l’architecture gothique du campus pour n'en laisser qu'une silhouette grise, malade, noyée sous un ciel de plomb. À l’intérieur, la chaleur étouffante des radiateurs en fonte tournait à plein régime, créant un contraste suffocant, une atmosphère lourde qui pesait sur les paupières des étudiants.

Au troisième rang, parfaitement centré face à l'estrade, Ezio Santini ne notait rien.

Contrairement aux deux cents autres élèves de première année qui s'acharnaient sur les claviers de leurs ordinateurs portables dans un cliquetis frénétique et désordonné, Ezio restait parfaitement immobile. Il fixait le tableau noir couvert d'équations complexes avec une intensité calme, presque clinique. Ses longs doigts pâles étaient sagement croisés sur la table en bois clair. Il portait un manteau sombre, taillé sur mesure, dont le col relevé soulignait la ligne acérée de sa mâchoire. Tout en lui respirait le contrôle absolu. Son esprit, mécanique, froid et effroyablement rapide, avait déjà décortiqué, assimilé et dépassé le modèle macroéconomique que le professeur Dumas tentait d'expliquer depuis vingt minutes.

Autour de lui, la masse estudiantine luttait. Ezio pouvait sentir leur confusion, leur lenteur. Ils se noyaient sous les concepts de liquidités interbancaires, de taux d'intérêt directeurs et de produits dérivés. Ils copiaient sans comprendre, esclaves d'un système qu'ils espéraient un jour intégrer. Ezio, lui, n'avait aucune intention d'intégrer le système ; il avait l'intention de le posséder. Il attendait simplement que le monde accélère pour se mettre enfin à son rythme.

— Monsieur Santini, résonna soudain la voix éraillée et aigre du professeur Dumas dans le micro, rompant brusquement la monotonie ambiante.

Le cliquetis des claviers s’arrêta net. Le silence s’abattit instantanément sur la salle, lourd et poisseux. Des dizaines de têtes se tournèrent vers le troisième rang, certaines animées par la curiosité, d'autres par l'envie ou l'agacement. Dumas, un universitaire proche de la retraite, au visage parcheminé et aux costumes fatigués, détestait Ezio. Il détestait cette arrogance silencieuse, cette supériorité intellectuelle qui n'avait même pas besoin de s'exprimer pour irradier dans toute la pièce.

Ezio ne cilla pas. Il ne sursauta pas. Il releva lentement le menton, ajustant imperceptiblement sa posture avec une élégance naturelle. Il plongea son regard d'obsidienne dans celui du vieil homme.

— Puisque vous semblez trouver la théorie de l'effondrement systémique d'une évidence affligeante, poursuivit le professeur en plissant les yeux derrière ses lunettes à demi-monture, auriez-vous l'amabilité de cesser de contempler le vide et d'expliquer à vos camarades ce qui se produit concrètement, sur le terrain, lorsqu'un acteur institutionnel ou privé, lourdement surendetté, perd soudainement son accès au crédit ?

Dumas croisa les bras, un sourire carnassier aux lèvres, persuadé d'avoir tendu un piège inextricable à ce gamin de dix-neuf ans. Il s'attendait à un balbutiement, à une définition scolaire récitée par cœur.

Ezio soutint le regard de l'universitaire. Il ne se leva pas. Il n'en avait pas besoin pour dominer l'espace. Lorsqu'il prit la parole, sa voix n'avait pas besoin de micro pour porter. Elle était posée, d'un timbre grave et d'un calme abyssal, dénuée de la moindre inflexion de doute.

— L’asphyxie, professeur, répondit-il simplement.

Le mot flotta dans l'air, froid et tranchant.

— La théorie classique que vous venez d'exposer au tableau suggère une dégradation progressive. La réalité est beaucoup plus brutale. La contraction assèche le refinancement en quelques heures, pas en quelques mois. Les marchés ne font pas de sentiments, ils font des calculs de probabilité. Dès l'instant où la rumeur d'insolvabilité se répand, les créanciers exigent des appels de marge. L'acteur vulnérable est forcé de liquider ses actifs sains à des prix dérisoires pour couvrir ses pertes immédiates. C'est l'hémorragie.

Ezio fit une micro-pause. Il capta l'attention de l'amphithéâtre tout entier. Les regards posés sur lui étaient suspendus à ses lèvres. Il adorait cette sensation. Cette emprise intellectuelle.

— Mais la véritable leçon de ce modèle n'est pas la chute en elle-même, continua-t-il, la voix légèrement plus basse, presque confidentielle. C'est la nature de la dette. La dette n'est pas un outil financier, c'est une laisse. Et le défaut de paiement n'est pas une fin, c'est un transfert de propriété. Le chaos ne détruit pas la valeur, il la déplace. Celui qui n'a plus les moyens de payer perd instantanément le contrôle de son propre destin au profit de ses créanciers. Ceux qui ont du capital frais en réserve, les prédateurs, rachètent l'infrastructure pour une fraction de sa valeur.

Il laissa le silence s'étirer, s'assurant que chaque syllabe s'imprime dans l'esprit de Dumas.

— La ruine n'est qu'une question de mathématiques, professeur. Une dépossession totale, inévitable et définitive. La faiblesse d'un homme devient toujours, invariablement, le fondement de l'empire d'un autre.

Le professeur Dumas resta muet. Il ouvrit la bouche pour répliquer, chercher une faille dans le raisonnement, mais n'en trouva aucune. Le silence dura une fraction de seconde de trop, exposant la défaite du vieil homme devant ses élèves. Il finit par se racler la gorge, le teint légèrement rosi par l'humiliation.

— C'est... le résumé le plus cynique, mais le plus clinique que j'aie entendu dans cette salle depuis dix ans. C'est exact. Prenez des notes, messieurs-dames.

Ezio détourna le regard, le visage impassible. À l'intérieur, cependant, une froide satisfaction se diffusait dans ses veines. Il était intouchable. C'était l'image qu'il s'évertuait à sculpter et à polir chaque jour depuis son admission dans cette faculté d'élite : celle d'un prodige à qui tout réussissait, un esprit supérieur, un futur maître de l'univers évoluant bien au-dessus des considérations banales, des angoisses de fin de mois et des médiocrités de la classe moyenne.

Personne ici ne savait d'où il venait réellement. Personne ne connaissait les nuits d'insomnie de son adolescence, le spectre d'un père pathétique, joueur compulsif et éternel perdant, mort d'un infarctus en laissant derrière lui un champ de ruines et des huissiers à la porte. Ezio s'était juré de ne jamais être une proie. Il serait le prédateur. Son intelligence était son arme, la bourse d'excellence au mérite qu'il avait décrochée de haute lutte était son bouclier. Il s'était extrait de la fange par la seule force de son cerveau.

À dix-neuf ans, l'illusion qu'il donnait au monde était absolue. Il incarnait le succès, l'arrogance légitime de ceux qui sont nés pour diriger.

Mais cette illusion parfaite n'avait plus que quelques minutes à vivre.

À dix-sept heures tapantes, la sonnerie retentit. Le flot d'étudiants se déversa bruyamment dans les vastes couloirs froids et marbrés de l'université. Le brouhaha résonnait sous les hauts plafonds voûtés, un écho désordonné de rires, de conversations futiles et de pas pressés.

Ezio s'inséra dans la masse, glissant entre ses pairs avec une fluidité de fantôme. Il marchait d'un pas régulier et mesuré en direction de la bibliothèque universitaire. L'odeur du café bon marché des machines automatiques se mêlait aux effluves de parfums de créateurs portés par les fils de bonne famille qui composaient la majorité des effectifs de la faculté. Ezio les méprisait secrètement. Ils avaient l'argent, mais ils n'avaient pas la faim. Lui, avait une faim dévorante.

Soudain, une vibration courte, sèche et agressive irradia contre l'étoffe de son pantalon, au niveau de sa cuisse droite.

Il ne s'arrêta pas immédiatement. Il laissa passer un groupe d'étudiantes bruyantes, puis glissa sa main dans la poche de son manteau pour en sortir son téléphone. L'écran s'illumina, projetant une lueur blafarde sur son visage aux traits tirés. C'était une simple notification e-mail. Mais l'expéditeur fit cesser le battement de son cœur pendant une milliseconde.

Rectorat - Administration des Bourses de l'État.

Ezio fronça légèrement les sourcils. Il s'écarta du flux incessant des étudiants, s'adossant contre un immense pilier en marbre qui soutenait la voûte du hall principal. La pierre était glaciale à travers son manteau, mais il n'y prêta pas attention. D'un glissement de pouce, il déverrouilla l'écran et ouvrit le message.

Objet : Révocation définitive - Bourse d'Excellence et Aide au Logement Étudiant

Statut : URGENT / Recommandé Électronique

Monsieur Santini,

Suite à un audit approfondi de votre dossier administratif et à l'issue de la procédure de redressement fiscal majeur concernant les dettes accumulées par feu votre père, Monsieur Lorenzo Santini, nous sommes au regret de vous informer d'un changement immédiat de votre statut.

Le passif laissé par votre géniteur ayant été qualifié par le Trésor Public, l'État s'étant porté partie civile pour fraude et dettes impayées, vos critères sociaux et d'honorabilité fiscale ne répondent plus aux exigences de l'octroi d'aides publiques.

En conséquence, vos droits à la Bourse d'Excellence sont révoqués avec effet immédiat et rétroactif. Par ordonnance du tribunal de grande instance, une saisie conservatoire a été ordonnée sur l'ensemble de vos comptes bancaires personnels à hauteur du passif exigible.

Par ailleurs, l'attribution de votre chambre universitaire étant conditionnée par l'obtention de cette bourse, votre droit d'occupation est annulé. Le logement devra être impérativement libéré sous quatorze (14) jours à compter de la réception de cet e-mail.

Toute tentative de recours ne suspendra ni la procédure d'expulsion, ni la saisie sur comptes.

Veuillez agréer, Monsieur Santini, l'expression de nos salutations distinguées.

La Direction des Affaires Financières du Rectorat.

Les mots se brouillèrent sur l'écran.

Les lettres noires se mirent à danser devant ses pupilles dilatées, comme si son cerveau refusait physiquement d'en traiter le sens. Les pixels semblèrent brûler sa rétine. Ezio cligna des yeux, une fois, deux fois. Il relut le texte. Ligne par ligne. Mot pour mot.

Révocation. Saisie conservatoire. Quatorze jours. Expulsion.

Soudain, l'air refusa de pénétrer dans ses poumons. La trachée d'Ezio se referma violemment, comme si une main invisible et glacée venait de l'enserrer à la gorge. Il ouvrit la bouche, cherchant l'oxygène, mais ne récolta qu'un goût de cendres.

Une décharge d'adrénaline, pure et toxique, remonta le long de sa colonne vertébrale, paralysant instantanément ses muscles. Le monde autour de lui sembla ralentir, puis se distordre. Le brouhaha du hall universitaire, les rires, les pas, tout se transforma en un bourdonnement assourdissant, un acouphène strident qui résonnait contre les parois de son crâne.

La théorie venait de percuter la réalité avec la violence inouïe d'un accident de voiture à pleine vitesse.

L'asphyxie. Il l'avait dit lui-même quelques minutes plus tôt. La contraction assèche le refinancement en quelques heures.

Les concepts économiques qu'il maniait avec une aisance si brillante, avec une arrogance si condescendante, venaient de s'incarner. Ils se refermaient sur lui, tels les mâchoires d'un piège à loup rouillé. Son propre père. Cet homme faible, pleutre, qu'il avait rayé de sa vie et de sa mémoire, venait de tendre le bras depuis l'outre-tombe pour l'attraper par la cheville et l'entraîner avec lui dans les abysses.

Ce n'était pas un simple revers de fortune. Ce n'était pas un problème d'étudiant qu'on règle en trouvant un petit boulot de serveur le week-end. C'était une mise à mort. Une condamnation sociale d'une brutalité inouïe.

Sans cette bourse d'excellence qui couvrait ses frais de scolarité exorbitants et ses repas, il n'y avait plus de cursus. Plus d'université. Sans ses comptes en banque, désormais saisis et gelés par le Trésor Public, il ne pouvait même plus s'acheter un ticket de métro. Et ces quatorze jours... En quatorze jours, il serait littéralement à la rue, jeté sur le pavé avec sa valise, rayé des cadres de l'élite. Il héritait d'un gouffre financier abyssal, une dette publique astronomique qu'il ne pourrait jamais éponger, même en travaillant toute une vie au salaire minimum.

Une nausée acide, brûlante, lui remonta violemment du fond de l'estomac.

Ezio ferma les yeux avec une force désespérée, serrant les paupières à s'en faire mal. La mâchoire contractée à s'en fendre l'émail des dents, il pressa l'arrière de son crâne contre le pilier en marbre pour se convaincre que le monde matériel existait encore. Sa respiration, bloquée depuis de longues secondes, se libéra dans un halètement court et erratique. Ses poumons brûlaient.

Il avait l'impression physique, viscérale, que le sol dallé se dérobait sous ses semelles, s'ouvrant sur un puits sans fond.

Toute son intelligence. Ses capacités d'analyse hors norme. Ses notes parfaites, son arrogance de surdoué. Tout cela ne pesait absolument rien. C'était de la poussière au vent face à la froideur implacable, inhumaine et bureaucratique de la machine étatique. En un simple clic, un fonctionnaire anonyme venait de l'effacer de l'équation. Il n'était plus le prodige du troisième rang de l'amphithéâtre Bachelard. Il n'était plus le futur magnat de la finance.

Il était un déchet statistique. Un dommage collatéral. Un miséreux en sursis.

Une sueur froide, poisseuse, perla à la racine de ses cheveux sombres et glissa lentement le long de sa nuque. Ses mains, d'ordinaire si fermes, si immobiles, se mirent à trembler. D'un tremblement incontrôlable, pathétique. Ses longs doigts peinaient à tenir le téléphone, qui menaçait de glisser sur le sol.

La dépossession totale.

C'était l'effondrement de son ego. La mise à mort de son identité. La réalisation qu'il était nu, sans défense, exactement comme l'homme qu'il haïssait le plus au monde. La panique commençait à brouiller ses pensées analytiques. Il cherchait une faille, un angle mort dans le système, une échappatoire juridique. Rien. Les dettes fiscales liées aux fraudes de son père étaient prioritaires. Ses comptes étaient bloqués. Zéro. Le vide absolu.

— Ezio ?

La voix le frappa en pleine poitrine.

C'était une voix féminine. Douce, claire, avec cette légère intonation musicale qu'elle prenait toujours lorsqu'elle prononçait son prénom.

Le choc fut si violent qu'Ezio ouvrit les yeux brusquement. Son cœur eut un raté douloureux contre ses côtes. Ses doigts se refermèrent sur son téléphone avec une force désespérée, manquant d'en briser l'écran, et il l'enfonça précipitamment au fond de la poche de son manteau, loin des regards. Loin de son regard.

Elle était là, à deux mètres de lui. Alba.

Elle portait un trench-coat beige qui tranchait avec la grisaille environnante, et une écharpe en laine bordeaux qui mettait en valeur la pâleur délicate de son visage et la profondeur de ses yeux noisette. Ses cheveux bruns encadraient ses traits avec une douceur que le monde extérieur semblait incapable de corrompre. Alba était l'exact opposé de la noirceur qui dévorait Ezio. Elle était étudiante en lettres et philosophie, brillante mais lumineuse, issue d'une famille aimante et aisée qui la protégeait des réalités crues de la survie. Depuis la rentrée, un jeu de séduction magnétique, fait de joutes verbales et de regards appuyés, s'était installé entre eux. Elle était sa bulle d'air. Sa seule faiblesse avouable.

— Tout va bien ? demanda-t-elle, s'approchant d'un pas léger. Tu es pâle comme un mort. On dirait que tu viens de voir un fantôme.

Elle sourit, ignorant tout. Ignorant que le fantôme de son père venait bel et bien de l'étrangler. Ignorant le séisme de magnitude neuf qui venait de réduire en cendres l'empire mental d'Ezio.

La panique hurlait dans les veines d'Ezio. L'envie de s'effondrer, de vomir, de fuir à travers les portes vitrées et de courir sous la pluie battante jusqu'à ce que ses poumons explosent était presque irrésistible. Chaque fibre de son corps lui intimait l'ordre d'abandonner.

Mais Ezio Santini était un animal cérébral. Et l'animal refusait de mourir devant témoins.

Il força l'air à retourner dans sa poitrine par une inspiration lente, microscopique, imperceptible. Il imposa à ses muscles de se détendre un à un, de ses épaules contractées jusqu'au bout de ses doigts poisseux de sueur dans ses poches. Les battements frénétiques de son cœur résonnaient douloureusement dans ses tempes, comme des coups de marteau, mais lorsqu'il tourna complètement la tête vers Alba, son visage avait déjà changé de forme.

La mue s'opéra en une fraction de seconde. La chair vive se recouvrit de glace.

Ses traits redevinrent une statue de marbre. Parfaitement lisses. Impénétrables. L'arrogance calculée, l'élégance froide du jeune prodige reprirent le dessus sur la terreur de l'orphelin ruiné.

Cette dissociation était terrifiante de facilité. La honte et la panique devaient rester confinées sous la peau. Personne ne devait voir. Et surtout, surtout pas elle. S'il lui avouait qu'il était ruiné, qu'il allait être expulsé dans deux semaines, le regard d'Alba changerait. L'admiration laisserait place à la pitié. Et la pitié était la seule chose au monde qu'Ezio ne supporterait pas. Il préférait mourir plutôt que d'être plaint par la fille qu'il convoitait.

— Ce n'est rien, répondit-il.

Sa voix était ferme. Pas un tremblement. Pas une hésitation. Il fut lui-même effrayé par la monstruosité de ce mensonge si parfait.

— Tu es sûr ? insista Alba, s'arrêtant à quelques centimètres de lui. Tu as encore écrasé Dumas en cours de macro tout à l'heure. C'était fascinant, même si je n'ai pas compris la moitié de tes théories sur la dépossession. Mais là, tu as l'air... absent. Tu viens avec nous ? On va être en retard pour les TD d'histoire économique, et Marc a promis de nous garder des places au fond.

Elle dégageait une légère odeur de vanille et de papier ancien. Une odeur de sécurité. Une odeur de normalité, d'un monde où l'on se soucie de trouver une place assise au fond d'une salle de classe, et non de trouver un endroit où dormir quinze jours plus tard.

Le contraste entre la réalité d'Alba et celle d'Ezio créa une friction insupportable dans l'esprit du jeune homme. C'était comme si un gouffre venait de s'ouvrir entre eux, un fossé infranchissable qu'elle ne pouvait pas voir, mais qu'il sentait l'aspirer par le bas. Il n'appartenait plus à son monde. Il n'appartenait plus à ce campus. Il était déjà un fantôme.

Ezio avala sa salive, sentant le goût âpre et métallique de la terreur sur sa langue. Il fit appel à ses dernières réserves de force mentale et de contrôle. Il leva la main, sortit la main de sa poche, elle ne tremblait plus, et ajusta le revers du trench-coat d'Alba avec une délicatesse qui tenait plus du jeu d'acteur que de l'affection réelle.

Il esquissa un fin sourire. Froid, confiant, et d'une perfection glaçante. L'armure était de retour, rivetée à même sa peau.

— J'ai juste reçu un e-mail ennuyeux de l'administration, mentit-il en plongeant ses yeux noirs dans les siens. Une erreur de dossier. Rien que je ne puisse régler.

Alba lui rendit son sourire, rassurée, son visage s'illuminant sous la lumière blafarde des néons du couloir. Elle pivota sur ses talons, l'invitant silencieusement à la suivre.

— Parfait. Alors, on y va ?

Ezio regarda le dos d'Alba s'éloigner d'un pas léger dans le couloir, se mêlant à la foule des étudiants insouciants. Son téléphone semblait peser une tonne dans sa poche, irradiant une chaleur toxique, lui rappelant le compte à rebours fatal qui venait de s'enclencher.

Quatorze jours. Zéro euro. Le néant absolu.

Il prit une dernière inspiration tremblante, ravala l'acide qui lui brûlait la gorge, et se détacha du pilier de marbre.

— J'arrive, dit-il simplement.

Et il emboîta le pas à la lumière, emportant les ténèbres avec lui.

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