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La porte des deux mondes

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Summary

En Haïti, les anciens disent que certaines règles ne doivent jamais être ignorées : ne pas balayer la nuit, ne jamais laisser un balai dehors après le coucher du soleil et se méfier des carrefours lorsque la lune éclaire comme en plein jour. Une nuit, Junette oublie un simple balai devant sa porte. Cette erreur ouvre la voie à un loup-garou qui tente de pénétrer dans sa maison pour s'emparer de l'âme de son jeune frère, Jared. Grâce à la connaissance de sa mère Jeanette des anciennes traditions, aux invocations d'Ogou Feray et aux prières de Saint Michel Archange, sa famille échappe au pire. Mais les forces invisibles qui ont marqué cette nuit ne les abandonneront jamais. Les années passent. Jared grandit, étudie et rêve d'un avenir meilleur. Pourtant, son destin demeure lié à des puissances qui dépassent le monde des vivants. Entre enfants fantômes dansant aux carrefours, sociétés mystiques, zombies, loups-garous et royaumes interdits, il sera entraîné dans une aventure qui le conduira jusqu'aux frontières du monde des morts. Lorsque Jared disparaît mystérieusement, sa sœur Junette entreprend une quête impossible pour le retrouver. Son voyage la mènera dans des lieux que nul vivant ne devrait voir, où le temps ne s'écoule pas comme sur Terre et où chaque pas rapproche du danger. Entre foi, courage, traditions ancestrales, sacrifices et amour familial, « La Porte des Deux Mondes » est une épopée fantastique inspirée des légendes haïtiennes, où les frontières entre le visible et l'invisible sont plus fragiles qu'on ne l'imagine.

Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapite 1: Les lois de la nuit

Dans les plaines poussiéreuses et les ruelles sombres de Hinche, la nuit ne s'installe pas comme un simple changement de lumière. Elle tombe comme une guillotine de velours, lourde, opaque, chargée de secrets que les vivants pressentent sans jamais oser les nommer. C’est une matière vivante, une présence qui respire à travers le feuillage des mapous et se glisse dans les courants d’air frais descendant des montagnes du Plateau Central. Ici, les anciens possèdent une science exacte de l’obscurité. Ils savent que le crépuscule marque une frontière invisible mais absolue entre le domaine des hommes et celui des entités qui peuplent l’envers du monde.

Depuis des générations, les grands-parents haïtiens répètent les mêmes avertissements aux enfants distraits, des préceptes gravés dans la mémoire collective comme des lois de survie élémentaire. Ne balaye jamais la cour une fois que le soleil a tiré sa révérence, car en déplaçant la poussière nocturne, on invite les esprits errants à entrer. Ne va jamais jeter les poubelles aux carrefours après l'angélus, car c'est là que les pactes se signent et que les ombres s'assemblent. Et surtout, par-dessus tout, ne laisse jamais le balai dormir dehors.

Le balai n'est pas un simple assemblage de paille de latanier et de bois brut. C’est un outil sacré de transition. C'est lui qui sépare le propre du sale, l'intérieur protecteur de l'extérieur sauvage, le sacré du profane. En l'abandonnant à la merci de la nuit, on laisse un pont suspendu entre les deux mondes, une main tendue vers l’invisible, une invitation muette pour tout ce qui rôde et cherche une faille pour franchir le seuil des vivants.

Junette connaissait ces règles. Elle les avait entendues un millier de fois, murmurées au coin du feu ou répétées sur un ton sévère lorsque la lune commençait à poindre. Pourtant, ce soir-là, la fatigue s'était abattue sur elle avec la violence d'une fièvre tropicale. La journée avait été interminable, rythmée par les corvées d'eau, la lessive au grand soleil et les exigences du quotidien d'une maisonnée sans père. Sa mère, Jeanette, trônait en matrone courageuse mais épuisée, et Junette, en tant que fille aînée, portait une large part du fardeau domestique.

Lorsque les dernières lueurs orangées s'effacèrent derrière l'horizon, laissant place à une obscurité dense et moite, Junette acheva de nettoyer la galerie de terre battue. Ses bras étaient lourds, ses paupières prêtes à se clore. L’esprit embrumé par un sommeil lourd et immédiat, elle se hâta de rentrer à l’intérieur de la petite maison en maçonnerie et en tôles. Dans sa hâte, trompée par la pénombre croissante, elle commit la plus grande erreur de son existence : elle appuya le balai contre le mur extérieur, juste à côté de la porte en bois lourd, et tira les verrous sans vérifier si l’humble outil était en sécurité à l'intérieur.

Le manque de chance, ou peut-être la cruauté d'un destin qui guette la moindre distraction humaine, voulut que ce soir-là ne fût pas une nuit ordinaire. L'air était d'une lourdeur suffocante, dépourvu du moindre souffle de vent, signe avant-coureur que les forces de l'invisible étaient en mouvement. Dans la géographie mystique du quartier, les ombres s'étiraient différemment. Un loup-garou — un de ces humains qui, par des pactes secrets et des onguents maléfiques, dépouillent leur enveloppe charnelle à la nuit tombée pour voler dans les airs et se nourrir de la substance vitale des innocents — survolait les environs. Il cherchait une proie, une âme tendre à consumer pour régénérer sa propre puissance obscure.

### La Transgression

Selon les lois ancestrales et immuables qui régissent le monde de la nuit, un loup-garou ne dispose d’aucun droit légitime pour pénétrer de force dans une demeure close. Les maisons des hommes sont protégées par le simple fait d'être habitées, par les prières silencieuses et par le respect des règles élémentaires. L'entité doit impérativement rester dehors, confinée à l'espace public des rues et des savanes. Elle peut gratter les tôles, imiter le miaulement d'un chat ou le gémissement du vent, mais elle ne peut franchir le seuil sans une clé, sans une faille logique dans la protection de la maison.

Le balai oublié de Junette fut cette faille.

En touchant cet objet imprégné de la sueur des occupants, cet outil qui avait nettoyé la saleté de la journée et qui appartenait à l'intimité du foyer, le loup-garou trouva sa faille juridique et mystique. La paille de latanier, restée exposée à la rosée nocturne, devint un conducteur d'énergie maléfique. L'entité n'eut pas besoin de briser la serrure ni de forcer les fenêtres. Elle utilisa l'essence même du balai resté dehors pour se liquéfier, se transformant en une fumée noirâtre et dense qui se glissa avec une effroyable fluidité sous la porte close.

Dans la chambre principale, l'atmosphère changea en un instant. La chaleur étouffante fit place à un froid glacial, une baisse de température soudaine et surnaturelle qui fit frissonner les occupants dans leur sommeil. Une odeur fétide, mélange de soufre, de chairs corrompues et de terre mouillée de cimetière, envahit l'espace clos.

Le plus jeune des enfants, Jared, un nourrisson à la peau encore tendre, se mit soudain à pleurer. Ses cris n'étaient pas les gémissements habituels d'un enfant réveillé par la soif ou l'inconfort. C'étaient des hurlements stridents, des appels de détresse d'une pureté terrifiante, l'expression d'une peur primitive face à un danger que ses yeux ne pouvaient pas encore nommer mais que son âme percevait avec acuité.

Jeanette, sa mère, se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Elle vivait seule dans cette maison, abandonnée depuis des années par le père des enfants, un homme parti vers l'inconnu de la capitale, la laissant porter seule le poids de l'existence. Cette solitude l'avait rendue forte, mais ce soir-là, une angoisse inconnue lui serra la gorge. Entendant son fils s'époumoner, sa première réaction fut celle de toutes les mères humaines : elle accusa la chaleur lourde de la nuit haïtienne. Se redressant sur son lit de corde, elle attrapa un morceau de carton rigide qui lui servait d'éventail et commença à agiter l'air au-dessus du berceau, tout en murmurant des paroles apaisantes en créole.

« Chut, Jared, mon cœur, c'est rien... C'est juste la chaleur, maman est là. »

Mais le carton fendait un air qui ne bougeait plus. Les bougies éteintes sur la petite table de nuit semblaient pleurer des larmes de cire figée. En levant les yeux vers le plafond de tôle, Jeanette sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. Tapie dans l'angle le plus sombre de la pièce, là où la lumière de la lune ne parvenait pas à pénétrer, une silhouette humanoïde et disproportionnée s'étirait. Ses membres étaient longs comme des branches sèches, ses yeux brillaient d'une lueur jaunâtre et malveillante, et ses longs doigts éthérés se déployaient déjà au-dessus du berceau, cherchant à cueillir l'âme innocente du petit Jared.

Le loup-garou était dans la place. La protection avait sauté.

Jeanette n’était pas une femme ordinaire, même si elle s'efforçait de mener la vie discrète d'une modeste marchande. Elle était la fille biologique d’une mambo renommée de l'Artibonite, une prêtresse du vaudou qui maniait les forces de la nature avec une précision redoutable. Bien que Jeanette eût choisi de s'éloigner des tambours et des cérémonies publiques pour protéger ses enfants et chercher une existence plus paisible, le sang ne ment pas. Les connaissances mystiques, les formules de défense et les interpellations sacrées étaient gravées au plus profond de sa mémoire astrale. Face à l'imminence du péril, l'instinct de la fille de mambo se réveilla en elle avec la force d'un torrent en crue.

Elle comprit immédiatement que les mots ordinaires ne serviraient à rien. Elle se leva, écarta l'éventail de carton, et se tint droite sur le sol en terre cuite, les pieds ancrés dans le sol pour puiser la force de ses ancêtres. Elle commença à lancer des interpellations vibrantes aux forces de la justice et du feu.

Sa première pensée alla vers Marinette Pye Chèch, cette divinité redoutable et indomptable, cette femme de l'histoire mystique haïtienne que les persécuteurs avaient tentée de brûler vive pour sorcellerie. Au paroxysme du brasier, sous les yeux terrifiés et ébahis de ses bourreaux, Marinette ne s'était pas consumée ; elle s'était transformée en un oiseau de feu et s'était envolée vers les cieux, libre et vengeresse. En invoquant son nom, Jeanette rappelait la résistance face à l'injustice de la nuit.

Puis, enflant sa voix pour couvrir les cris de son bébé et le grondement sourd qui commençait à monter des cloisons, Jeanette fit appel au grand protecteur, à l'esprit du métal, de la guerre et de la droiture : Maître Ogou Feray. C'est avec une dévotion absolue, mêlée d'une urgence maternelle, qu'elle récita l'ancienne formule de protection :

« Ogou Feray, grand guerrier de fer et de feu,

Je t'appelle avec respect et humilité.

Toi qui portes le sabre de la justice,

Toi dont la force fait trembler les obstacles,

Entends ma voix et approche-toi.

Ogou Feray, ouvre le chemin devant moi.

Accorde-moi le courage dans l'épreuve,

La sagesse dans mes décisions,

Et la force de me relever lorsque je tombe.

Par le fer, par le feu, par l'honneur,

Que ta présence se fasse sentir.

Si telle est ta volonté, descends parmi tes enfants,

Et bénis cette assemblée de ta protection.

Ogou Feray, guerrier invincible,

Défends ma maison contre le mal,

Protège ma famille,

Et remplis mon cœur de détermination et de confiance.

Ayibobo Ogou !

Ayibobo Feray !

Que ta force accompagne chacun de mes pas.

Ainsi soit-il. »

Chaque mot prononcé par Jeanette résonnait comme un coup de marteau sur une enclume invisible. L'air autour d'elle se chargea d'une énergie chaude, presque métallique, une vibration rouge et protectrice qui commença à repousser l'ombre du loup-garou vers le plafond.

Pendant ce temps, dans la pièce adjacente, séparée seulement par un mince rideau de tissu imprimé, dormait Farah, la grande sœur de Jeanette. Farah avait emprunté un chemin diamétralement opposé à celui de sa lignée maternelle. C'était une chrétienne catholique fervente, une femme dont la vie entière était rythmée par les messes matinales, le murmure des rosaires et les neuvaines rigoureuses. Sa foi en la Vierge Marie et aux saints de l'Église romaine était son armure inébranlable.

Réveillée en sursaut par les cris de Jared et par la tension spirituelle inouïe qui faisait vibrer les tôles du toit, Farah ne paniqua pas. Elle comprit instantanément qu'une entité démoniaque avait franchi le seuil. Refusant par conviction religieuse de s'associer aux invocations vaudou de sa sœur, mais animée par le même amour féroce pour sa famille, elle choisit ses propres armes. Elle descendit de son lit, posa ses genoux nus sur le sol froid, saisit le crucifix en bois noir qui pendait à son cou, et ferma les yeux. D'une voix claire, ferme, qui s'éleva en contrepoint des paroles de Jeanette, elle commença à réciter la prière universelle de combat spirituel, l'invocation au Prince de la milice céleste, Saint Michel Archange :

« Saint Michel Archange,

Défendez-nous dans le combat ;

Soyez notre secours contre la malice et les embûches du démon.

Que Dieu exerce sur lui son empire, nous vous en supplions ;

Et vous, Prince de la milice céleste,

Par la puissance divine,

Refoulez en enfer Satan et les autres esprits mauvais

Qui rôdent dans le monde pour la perte des âmes.

Amen. »

Le salon et la chambre devinrent le théâtre d'un phénomène mystique extraordinaire. Deux forces, issues de deux traditions différentes mais unies par la même volonté de justice, convergèrent au-dessus du berceau du petit Jared. Le sabre de feu d'Ogou Feray et l'épée de lumière de Saint Michel Archange se croisèrent en un bouclier invisible mais infranchissable.

Pris au piège entre ces deux puissances lumineuses, le loup-garou poussa un feulement de bête blessée, un son strident qui fit trembler les verres sur la table. Sa ruse avait fonctionné pour entrer, mais sa position était juridiquement et spirituellement intenable. Il avait profité d'une négligence matérielle, mais face à l'autorité spirituelle déployée par la mère et la tante, sa force se dissipa. La fumée noire se rétracta à toute vitesse, glissant à rebours sous la porte pour fuir l'ardeur du fer et de la foi.

Le loup-garou fut rejeté dans la nuit, mais le grand désordre venait seulement de commencer.

La nuit ne pardonne pas les entorses à ses lois, et la justice du monde invisible ne ressemble en rien à celle des tribunaux des hommes. Une fois le calme revenu dans la maison, alors que les sanglots de Jared s'apaisaient et que Farah et Jeanette restaient assises à veiller, les esprits prirent le contrôle de la situation. Un litige de cette gravité ne pouvait rester sans suite. Les responsabilités étaient partagées, et le déséquilibre créé dans le tissu de la nuit devait être jugé par les instances supérieures du monde occulte.

Le loup-garou avait commis une faute lourde : il avait pénétré à l'intérieur d'une demeure familiale, violant le sanctuaire des vivants, un espace où sa présence est formellement interdite par l'ordre universel. Mais la famille Jean avait également sa part de responsabilité. L'enfant, par sa négligence de jeunesse, avait péché en laissant le balai dehors, offrant ainsi les clés de la maison aux entités de passage. De plus, la mère, Jeanette, en tant que gardienne du foyer et héritière d'une lignée spirituelle, avait commis la faute de ne pas inspecter sa demeure avant de dormir, omettant de vérifier si tous les ustensiles, outils et balais étaient bien rentrés sous le toit protecteur.

Pour régler cette affaire, une convocation fut lancée dans les sphères subtiles. Le tribunal ne s'assembla pas dans un édifice de pierre, mais dans le lieu classique des grands arbitrages occultes : au cœur d'un carrefour à trois chemins, là où les destins se croisent et se séparent, sous les branches immenses d'un mapou sacré. C'est là que siège le Président des Sociétés Magiques, une entité ancienne et impartiale, chargée de faire respecter les pactes originels entre les vivants et les morts.

La séance se déroula alors que le monde physique dormait encore. Le loup-garou fut traîné de force devant le tribunal mystique sous sa forme spirituelle. Quant à Jeanette, son corps resta immobile sur son lit, baigné d'une sueur froide, tandis que son double astral, son esprit conscient, fut convoqué à comparaître au carrefour. Devant le Président des Sociétés Magiques, les arguments furent pesés avec la rigueur des anciennes lois. La défense de Jeanette, appuyée par la puissance des esprits qu'elle avait invoqués et par la pureté de la prière chrétienne de sa sœur, l'emporta sur la mauvaise foi du loup-garou, qui avait profité d'une simple erreur technique pour tenter de voler une vie.

Le verdict tomba avant le premier chant du coq. La famille fut déclarée victorieuse et le loup-garou fut condamné à s'éloigner définitivement de leur demeure sous peine de dissolution spirituelle. Cependant, comme le veut la coutume pour préserver l'équilibre mental des humains qui assistent à ces procès nocturnes, un voile d'oubli fut jeté sur l'esprit de Jeanette.

Le lendemain matin, lorsque les premiers rayons du soleil traversèrent les persiennes, Jeanette se réveilla avec une sensation d'immense fatigue corporelle et une migraine tenace. De cette nuit de terreur et de justice, elle ne garda qu'un souvenir extrêmement flou, une impression de rêve lointain, un soulagement inexplicable au fond du cœur et la certitude absolue que le danger était écarté. En sortant sur la galerie, elle ramassa le balai de latanier resté contre le mur, le regarda un instant avec une étrange gravité, puis le rentra à l'intérieur en jurant silencieusement que plus jamais, ô grand jamais, elle n'oublierait de fermer sa maison avec soin.

Le temps s'écoula, pareil à l'eau des rivières qui creuse son lit sans jamais s'arrêter. Les terreurs de la nuit s'estompèrent dans les mémoires, remplacées par les défis bien réels de l'existence quotidienne à Hinche. Jared grandit, passant de l'enfance à l'adolescence sous le regard protecteur et vigilant de sa mère.

Jeanette, restée seule et sans le soutien d'un homme, redoubla d'ardeur au travail. Elle devint une figure incontournable du marché local, une marchande courageuse et infatigable. Elle faisait toutes sortes de commerces, vendant des tissus une semaine, des produits vivriers la semaine suivante, voyageant parfois dans des transports en commun bondés pour aller chercher des marchandises dans les communes voisines. Ses mains devinrent calleuses, son visage se marqua des rides de l'effort, mais sa fierté restait intacte : elle ne mendiait jamais, et chaque centime gagné servait à nourrir sa famille et à payer scrupuleusement l'écolage de ses enfants.

Junette, la fille aînée, grandit à l'ombre de ce sacrifice maternel. C'était une jeune fille sérieuse, au regard calme et réfléchi, qui portait en elle la culpabilité diffuse d'avoir, des années plus tôt, mis sa famille en danger par sa distraction. Elle termina brillamment ses études secondaires, décrochant ses diplômes avec les honneurs. Cependant, la dure réalité économique de la famille brisa ses rêves immédiats : les revenus de Jeanette, bien que réguliers, étaient trop modestes pour lui permettre de financer des études universitaires à la capitale ou de payer les frais d'une grande école.

Sa tante Farah, toujours aussi pieuse et attachée aux traditions chrétiennes, prit la jeune fille sous son aile pour lui éviter le désœuvrement et les pièges qui guettent la jeunesse sans perspectives. Farah l’emmenait partout avec elle : aux messes de semaine, aux réunions de prière et surtout aux répétitions de la chorale paroissiale. Junette possédait une voix douce et claire, qui s'intégrait parfaitement aux chants liturgiques. L'église devint son refuge, un lieu de paix où les bruits du monde extérieur et les ombres du passé semblaient s'évanouir.

Un dimanche après-midi, alors que la chorale répétait un hymne à la Vierge Marie et que les voix s'élevaient en harmonie vers la haute voûte de béton de la chapelle, Junette ressentit un bouleversement intérieur d'une intensité inouïe. Au milieu de la musique, alors qu'elle s'apprêtait à chanter sa note, elle n'entendit plus les personnes qui l'entouraient. Le temps sembla s'arrêter, et une voix d'une clarté absolue, une voix d'une douceur et d'une pureté inexprimables, résonna distinctement au plus profond de son âme. La voix ne prononça que quelques mots, mais ils contenaient toute la force d'un destin :

« Viens vers moi. »

Ce ne fut pas une hallucination, mais une certitude tranquille, un appel irrésistible qui fit monter des larmes d'émotion dans ses yeux. À la fin de la répétition, sans en parler tout de suite à sa tante ni à sa mère, Junette prit son courage à deux mains et se dirigea vers le bâtiment adjacent où résidaient les religieuses de la communauté locale. Elle demanda à rencontrer la Sœur Responsable, une femme d'expérience au regard bienveillant.

Junette lui ouvrit son cœur, lui parla de sa vie, de son amour pour Dieu et de cette voix qui l'avait interpellée au milieu des chants. La religieuse reconnut immédiatement les signes d'une vocation authentique et mûre. Après quelques mois de discernement, de prières et de préparation, Junette prit la décision formelle de quitter le monde séculier. Elle franchit les lourdes portes du couvent pour entamer son noviciat, choisissant de consacrer sa vie entière au Seigneur en devenant sœur religieuse. Elle laissait derrière elle sa mère et son jeune frère, convaincue que ses prières quotidiennes derrière les murs d

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