Chapitre 1
Liora
Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Je me faisais cette réflexion, toisant les passants qui se bousculaient devant les échoppes des charlatans qui pullulaient dans les grandes rues de Léonith. Le royaume était noyé sous des effluves de viande grillée, de transpiration et de fleurs sauvages. Un mélange si écœurant que je sentis mon cœur se soulever.
Retenant une grimace en entendant l’un des commerçants vanter la puissance de sa potion d’amnésie, j’esquivai un passant qui manqua de me percuter. J’avais pour habitude de rester dans l’ombre des hauts murs de pierre qui entouraient Léonith, mais cette fois, mon esprit s’était égaré. Sans le vouloir, j’avais franchi la barrière invisible que je m’étais imposée depuis longtemps. Trop longtemps.
Attrapant mon capuchon d’un geste sec, je le rabattis sur ma tête en reculant. La fraîcheur des pierres entre mes omoplates me permit de respirer plus librement, même si l’air me semblait toujours bien trop lourd. J’avais besoin de m’échapper d’ici, alors, dans un mouvement né de l’habitude, j’agrippai la roche sombre de la muraille pour me hisser jusqu’au sommet.
Le soleil brûlant de ce début d’après-midi rendait mes prises moins aisées, mais le danger fouettait mon sang à mesure que la place du marché rapetissait sous mes pieds, diffusant un sentiment d’euphorie dans mes veines. La pierre rugueuse essayait de transpercer ma peau, arrêtée par le cuir des mitaines qui recouvrait mes mains. Plus je montais, plus l’ombre disparaissait, m’exposant à la vue de tous. Pourtant, grâce à mes vêtements, je me confondais parfaitement avec la roche sombre, passant inaperçue alors que j’évoluais sous les regards.
Arrivée en haut, le vent fouetta mon capuchon, libérant mes cheveux roux et dérangeant les lignes parfaitement serrées de mes tresses. La vue était à couper le souffle. La forêt s’étendait à perte de vue, les différentes nuances de couleurs qui la composaient semblant presque irréelles sous les rayons du soleil.
— La vue est tellement plus belle de ce côté, n’est-ce pas ? Belle à en mourir.
La sensation de métal froid effleurant ma gorge me figea. Un métal si glacial que ma peau semblait brûler sous son contact. Je tournai prudemment la tête, la chaleur du pouvoir du Lion poussant contre mes tempes, alors que j’avais déjà reconnu le parfum de celui qui m’assaillait.
Cuir et orage. L’héritier de Serkat était en train de me menacer avec sa lame.
L’arrogance de son regard azur fit pulser la magie. Le soleil jouait dans ses cheveux si blonds qu’ils en paraissaient d’argent, attachés par un lien en cuir dans sa nuque. Il me fixait, son arme appuyée négligemment contre ma carotide.
— Qu’est-ce que tu fais ici, Malrick ? crachai-je alors qu’il rengainait son poignard d’un geste fluide.
— Ma tentative d’assassinat avortée ne serait donc pas une raison suffisante pour te rendre une petite visite ?
Sa voix grave roula sur les pierres chaudes jusqu’à moi, faisant remonter un frisson désagréable le long de ma colonne vertébrale.
— Serkat envoie son héritier effectuer les basses besognes maintenant ? La pénurie d’assassins doit être sévère, raillai-je en redressant le menton.
Il épousseta sa tenue de cuir qui soulignait une musculature affûtée par des années d’entraînement au meurtre.
— Tu devrais travailler ton intuition, Liora. Tu aurais dû sentir que c’était moi. Ta magie est... nerveuse aujourd’hui.
— Elle est surtout impatiente de te faire disparaitre de ce rempart, répliquai-je en sentant la lumière du Lion pousser de nouveau dans mes veines.
Nos royaumes dansaient sur le fil du rasoir. Léonith et Serkat. La Lumière et l’Ombre. Frapper ce prince, c’était signer un arrêt de mort pour des milliers de soldats. Mais Malrick avait ce don pour transformer mon sang en lave. Il me fixait avec ce regard bleu de prédateur, celui qui analyse chaque faille, chaque hésitation. Prêt à frapper au bon moment.
— Il y a des façons bien plus agréables de perdre le contrôle, murmura-t-il.
La provocation me frappa comme une gifle. Je n’avais même pas pris le temps de réfléchir que je libérai une impulsion de mon pouvoir. Une onde de choc lumineuse balaya les ombres rampantes qu’il avait discrètement laissées s’étendre autour de mes chevilles. Malrick esquissa une courbette moqueuse, nullement impressionné par ma démonstration.
— Le contrôle est la clé d’un bon règne, Liora. Prions pour que ton père soit immortel, car tu as encore besoin d’une éternité pour apprendre à ne pas mordre dès qu’on te siffle.
Avant que je ne puisse lui briser la mâchoire, il enjamba le parapet et se laissa tomber dans le vide, disparaissant dans les replis d’ombre de la citadelle.
— Connard…
Le mot s’évapora dans le vent. Je restai seule, les mains tremblantes. Mon poste d’observation préféré ayant été souillé, je décidai que le palais n’était finalement pas si mal. Ses pupilles continuaient de se moquer de moi dans mon esprit tandis que je descendais le mur aussi aisément que je l’avais escaladé.
Je savais que mon manque de maîtrise faisait grand bruit parmi les douze royaumes. Mon corps bouillonnait continuellement de pouvoir divin depuis mon éveil, ce qui rendait le self-control bien moins aisé, mais ça, tout le monde s’en fichait. Le simple fait de penser au jour où le Lion m’avait revendiquée comme héritière fit apparaître un voile noir devant mes yeux, obstruant ma vision. Je manquai une prise, perdant l’équilibre avant d’atterrir comme une bûche, soulevant la poussière de la terre aride sous mes pieds.
— Super. Comme si j’avais besoin de ça, songeai-je en levant les yeux au ciel, maudissant ma maladresse.
— C’est la princesse Liora…
Les murmures dégoutés des badauds me firent sourire. La princesse Liora. La princesse maudite. Le fléau du Lion. Autant de qualificatifs qui me donnaient envie de tout brûler. Pourtant, la force de l’habitude me fit hausser les épaules, et je rentrais chez moi sans mettre le feu à quoi que ce soit. Et on osait dire que je manquais de maîtrise !
J’avais à peine rejoint mes appartements que la porte s’ouvrit à la volée, laissant apparaître la silhouette imposante de ma nourrice. Arborant mon visage le plus innocent, j’affrontai son regard désapprobateur.
— Vous n’êtes toujours pas prête.
Son commentaire m’arracha un sourire. Évidemment que non, je n’étais pas prête. J’avais prévu d’éviter la cérémonie du Lion. Certains diraient que ma présence était obligatoire, mon devoir étant d’apprendre à devenir une reine acceptable. Pourtant, je m’en fichais. Ce qui ne plaisait pas du tout à ma nourrice. Son regard réprobateur, à lui seul, était capable de me renvoyer à mes plus jeunes années.
— Je n’irai pas.
Génova gonfla son opulente poitrine avant de lâcher un profond soupir.
— Votre père devra donc subir une humiliation de plus.
La culpabilité fut plus efficace que n’importe quelle menace. Je pensai à lui, à ce roi qui m’avait protégée malgré la perte de ma mère, morte pour m’avoir mise au monde. Je ne pouvais pas le laisser seul face aux vautours.
— Où est ma tenue ? capitulais-je dans un soupir
Sans me laisser le temps de changer d’avis, Génova s’agita plus vivement que ne le laissait penser sa carrure, virevoltant dans ma chambre comme une fée. Me concentrant sur ma respiration, je m’obligeai à garder un air serein tandis que de lourdes pierres précieuses étaient accrochées à mes cheveux par ses mains expertes.
Une fois son travail terminé, j’affrontai mon reflet dans le grand miroir sur pied qui trônait dans mes appartements. La longue robe vermeille caressait mes courbes, s’évasant sur mes hanches. Les broderies d’or couraient jusqu’à mes seins, dévoilés par un bustier qui semblait avoir pour but de rendre la moindre inspiration impossible. Respirer n’était apparemment pas prévu lors de la cérémonie. Quel dommage que ce besoin me soit vital !
Les longues manches évasées entravaient mes mouvements, me faisant froncer les sourcils. L’intérieur doré rehaussait le rouge de ma tenue. Saphirs et émeraudes étincelaient dans mes cheveux défaits, me faisant regretter mes tresses strictes et pratiques. Pas d’armes. Rien qui ne puisse m’aider en cas de danger.
Quand Génova déposa la tiare d’or entrelacée de rubis sur mon front, je sentis mes genoux trembler. Résistant à l’envie de l’arracher, je plaquai un sourire de façade, sentant déjà que les muscles de mes joues ne tiendraient pas toute la durée de la cérémonie. Le manque de mes poignards le long de mes cuisses me fit presque changer d’avis. Leur poids réconfortant me manquait. J’allais devoir faire face à ce que je détestais le plus, me sentant à la fois nue et horriblement emprisonnée dans la soie qui me recouvrait.
Un instant, je regrettais l’absence du seul ami que j’avais jamais eu ici. Le souvenir de sa disparition embuant instantanément mes yeux.
Sentant mon souffle se couper, je fermai les paupières, ordonnant à mes poumons de fonctionner correctement. Des paillettes dansèrent dans le noir, le sol se déroba sous mes jambes, mais j’enfonçai mes ongles courts dans les paumes de mes mains jusqu’à ce que la douleur fasse refluer la panique. M’obligeant à fixer mon reflet, je redressai le menton, prête à en finir avec cette cérémonie et tous ceux qui s’y trouveraient.








