Le Réveil
NOTE DE L’AUTEUR
Chère lectrice, cher lecteur,
Nous avons tous, enfoui au plus profond de nous-mêmes, un souvenir ou un regret que nous préférerions laisser au bord de la route. Un mot de trop, une décision prise sous le coup de la panique, ou un moment de lâcheté que nous tentons de fuir à toute vitesse.
Le Dernier Passager est né d’une question simple et universelle : jusqu’où pouvons-nous courir pour échapper à notre propre conscience ?
Ce roman n’est pas seulement un huis clos ferroviaire rythmé par la vitesse et l’angoisse. C’est une plongée psychologique au cœur du déni. Le Nocturne 404 est un miroir tendu à nos faiblesses, où les wagons tanguent au rythme de nos mensonges et où chaque arrêt fantôme exige un compte à régler avec le passé.
En entrant dans ce train aux côtés de Marc, Chloé et Thomas, préparez-vous à une traversée nocturne sans concessions. Installez-vous confortablement, écoutez le martèlement des essieux sur les rails, et gardez à l’esprit qu’il est parfois impossible de fuir sa propre destination.
Excellente lecture et bon voyage.
— Stéphane
I. La vibration du métal
Le choc fut brutal, sec, suivi d’un gémissement de tôle qui sembla déchirer la nuit.
Marc ouvrit les yeux. La première chose qu’il ressentit fut la brûlure de la vitre glacée contre sa tempe droite, puis ce goût d’acier et de sang séché au fond de sa gorge. Sa tête le lançait avec une violence lancinante, chaque battement de ses tempes calqué sur le martèlement furieux des roues sur les rails.
Clac-clac. Clac-clac. Clac-clac.
Pendant quelques secondes, la désorientation fut totale. Il était allongé sur la banquette en velours râpé d’un compartiment de train. L’air y était glacial, saturé d’une odeur de poussière antique, d’huile chaude et de moisissure.
Marc se redressa péniblement, posant ses paumes sur le tissu rêche. Ses doigts tremblaient. Il essaya de se remémorer ce qu’il faisait là. Où allait-il ? D’où venait-il ? Les dernières heures de sa mémoire ressemblaient à un tableau effacé à grandes dalles d’eau : des fragments flous, des phares balayant le bitume sous une pluie battante, le bruit d’un essuie-glace fatigué... puis le vide.
Il porta la main à son poignet gauche. Le cadran numérique de sa montre phosphorescente clignotait dans la pénombre : 03:14.
À l’extérieur de la fenêtre, il n’y avait rien. Aucune lumière de ville, aucun piquet de signalisation, aucune lueur de maison isolée. Seulement une obscurité d’encre contre laquelle venaient se fracasser, à une vitesse terrifiante, les silhouettes spectrales d’arbres enneigés et de rochers sombres. Le train ne roulait pas : il fonçait. Les secousses étaient si violentes que la petite tablette en bois fixée sous la vitre vibrait dans un cliquetis ininterrompu.
Marc se leva. Ses jambes, engourdies par le froid, faillirent dérober sous son poids.
— Holà ? demanda-t-il, sa voix rauque étouffée par le bruit du moteur. Y a quelqu’un ?
Aucune réponse.
Il attrapa la poignée en aluminium de la porte coulissante du compartiment et la tira vers la gauche. La porte céda dans un grincement aigu, l’immergeant dans la lumière blafarde et intermittente du couloir.
II. Les visages du Nocturne
Le couloir du wagon était étroit, tapissé d’un linoléum usé qui se soulevait par endroits. Au plafond, des néons fatigués clignotaient à une fréquence irrégulière, projetant des ombres étirées sur les parois en faux bois.
Marc fit trois pas en chancelant, se retenant aux barres d’appui en bronze. L’air était encore plus froid ici. Le système de chauffage émettait des sifflements rauques sous les fenêtres, mais n’expulsait qu’un souffle tiède et vicié.
Au milieu du couloir, trois personnes étaient rassemblées. Elles ne se parlaient pas. Elles se tenaient immobiles, agrippées aux rebords des vitres, le visage décomposé par la même panique sourde.
La première était une jeune femme en manteau sombre. Elle devait avoir une trentaine d’années, des cheveux bruns attachés en hâte et des yeux écarquillés qui balayaient le couloir avec une hyper-vigilance maladive. Elle serrait contre sa poitrine une petite trousse médicale en toile rouge, les phalanges blanchies par la pression.
À côté d’elle, un homme trapu d’une quarantaine d’années, vêtu d’une veste en cuir râpée, tentait d’enfoncer la poignée de la porte de secours extérieure avec son pied.
— Bordel de merde ! jurait-il entre ses dents, la sueur perlant sur son front malgré le froid. Ça ne s’ouvre pas ! C’est bloqué de l’extérieur !
— Arrête de taper comme un sourd, Thomas, la serrure est verrouillée par un système pneumatique, dit une troisième voix, glaciale et posée.
Marc se tourna vers la source de la voix. Assis au fond du couloir sur un strapontin en cuir noir, un homme plus âgé — la soixante-dixième dépassée, le visage creusé de rides profondes et vêtu d’un costume trois-pièces d’une autre époque — les observait. Ses yeux bleus, dénués de toute émotion, ne cillaient pas. Il tenait entre ses mains une canne à pommeau d’argent, calée sagement entre ses genoux.
— Vous... vous vous connaissez ? balbutia Marc en s’approchant, la main posée sur sa tempe douloureuse.
La jeune femme — Chloé — sursauta au son de sa voix et se plaqua contre la vitre, posant un regard plein de défiance sur Marc.
— On ne connaît personne ici, lâcha Thomas en renonçant à donner des coups de pied dans la porte. Je suis monté dans ce train maudit à la gare de l’Est... enfin, je crois. Et depuis deux heures, il n’arrête pas d’accélérer. On a dépassé au moins trois gares sans même ralentir !
— Ce n’est pas normal, murmura Chloé, la voix tremblante. Les fenêtres... j’ai essayé de briser la vitre avec l’extincteur du compartiment 3. La vitre n’a même pas eu une rayure. C’est du verre blindé. Pourquoi est-ce qu’on mettrait du verre blindé dans un vieux train de nuit abandonné ?
III. La porte verrouillée
Marc essaya de rassembler ses idées, mais le brouillard dans son esprit refusait de se dissiper.
Il se tourna vers le vieil homme à la canne.
— Monsieur... vous êtes là depuis combien de temps ?
— Plus longtemps que vous, jeune homme, répondit Monsieur Vane d’un ton neutre, sans se départir de son calme inquiétant. Je vous ai regardé sortir de votre sommeil. Vous dormiez comme un mort. Un sommeil lourd, presque réparateur.
— Qui êtes-vous ? Et où va ce train ?
— C’est la seule question qui importe, n’est-ce pas ? sourire en coin de Vane, un sourire sans chaleur qui ne montrait aucune dent. Mais la véritable question est plutôt : pourquoi sommes-nous tous dans le même wagon ?
Marc frissonna. Il balaya le couloir du regard. Le wagon semblait totalement isolé du reste du convoi. De chaque côté du couloir, de lourdes portes métalliques scellaient l’accès aux autres voitures.
À l’autre extrémité du wagon, près du poste du contrôleur vide, une seule porte de compartiment demeurait fermée.
Une plaque de cuivre terne y indiquait : Compartiment 5.
À travers la fente inférieure de la porte coulissante, un léger filet de fumée grisâtre s’échappait, stagnant au-dessus du linoléum. Ça ne sentait pas le brûlé ou le plastique fondu. Ça sentait le tabac brun fort, la nicotine ancienne et la sueur rance.
— Il y a quelqu’un là-dedans ? demanda Marc en pointant du doigt la porte du fond.
— La porte est verrouillée de l’intérieur, répondit Thomas en essuyant la sueur de son nez. J’ai frappé pendant dix minutes. Pas un mot. Mais le mec fume comme un sapeur là-dedans. Je me demande s’il sait ce qui se passe.
Marc s’avança vers la porte du compartiment 5. Il colla son oreille contre le bois peint.
Pendant une seconde, par-dessus le vacarme sourd du train en furie, il lui sembla entendre quelque chose. Pas une respiration. Pas un mouvement de tissu. Un murmure. Une voix très basse qui répétait le même chiffre, encore et encore, comme une comptine macabre :
— Dix... neuf... huit...
IV. L’annonce du haut-parleur
Soudain, un lourd choc pneumatique retentit au-dessus de leurs têtes.
Les néons du couloir s’éteignirent d’un coup, plongeant le wagon dans un noir absolu. Chloé poussa un cri strident. Thomas jura dans l’obscurité.
Un instant plus tard, une lumière d’urgence rouge sang s’alluma au plafond, balayant le couloir d’une lueur d’angoisse digne d’un sous-marin en perdition.
Au-dessus de la porte du compartiment 5, un haut-parleur en tôle rouillée émit un grésillement strident, un son suraigu de bande magnétique usée qui leur fit à tous porter les mains à leurs oreilles.
Puis, une voix retentit.
Ce n’était pas la voix d’un contrôleur de la SNCF. Ce n’était pas une voix humaine. C’était un assemblage synthétique, monotone, métallique, dénué de la moindre intonation émotionnelle — une voix enregistrée qui semblait sortir du fond d’un puits :
— Bienvenue à bord du Nocturne 404.
Le wagon tangua violemment vers la gauche dans un crissement de ferraille terrifiant. Thomas manque de perdre l’équilibre et se retint à Marc.
— Prochain arrêt : Le Jugement.
— Vitesse actuelle : 160 kilomètres par heure. Freins désactivés.
— Il est rigoureusement interdit de descendre en marche.
La voix se tut dans un nouveau claquement statique. Le haut-parleur continua de grésiller doucement, émettant le bruit régulier d’une respiration mécanique.
Dans le couloir baigné de lumière rouge, personne ne dit un mot. Seul le balancement effréné du train brisait le silence.
Marc baissa les yeux sur ses mains. La montre à son poignet venait de passer à 03:15. Mais la date en dessous n’affichait plus le jour courant. Les chiffres défilaient à une vitesse folle, remontant le temps, année après année, décennie après décennie, avant de se figer brutalement sur une date qu’il avait passée dix ans à tenter d’oublier :
12 OCTOBRE 2016.
Marc releva la tête. Dans la lueur rouge du néon, ses yeux croisèrent ceux de Chloé, puis ceux de Thomas. Sur leurs visages effarés, il ne lut pas seulement la terreur du train fou.
Il y lut la pire des vérités : ils savaient tous ce qui s’était passé cette nuit-là.








