LE REFLET TROMPEUR
NOTE DE L’AUTEURC
Ce roman s’inspire de légendes urbaines et de faits divers tragiques liés à des défis viraux sur les réseaux sociaux. L’histoire qui suit relève de la fiction horrifique, mais les pratiques qui y sont décrites sont réelles et extrêmement dangereuses. Le « Jeu de Minuit » n’est pas un jeu. Il ne s’agit ni d’un divertissement ni d’un canular. En raison de scènes à caractère psychologique intense et de la noirceur de ses thèmes, cet ouvrage s’adresse exclusivement à un public averti. N’essayez en aucun circonstances de reproduire ce qui est décrit dans ces pages. Les miroirs ne montrent pas toujours ce que l’on croit
I. La lueur au-dessus du lavabo
23 h 58.
L’air de la salle de bains était devenu lourd, saturé de l’odeur sucrée de la cire chaude et du parfum artificiel de lavande.
Léa ajusta la petite bougie rouge sur le rebord de céramique blanche. La flamme, fragile et vacillante, projetait des ombres étirées contre le carrelage mat. Autour d’elle, l’obscurité était totale, scellée par la serviette épaisse que Noah avait coincée sous la porte pour bloquer la lumière du couloir.
— Tu es sûre que la vidéo tourne ? chuchota Léa sans quitter son propre regard des yeux.
Derrière elle, dans l’angle étroit de la pièce, Noah ajusta la lentille de son téléphone portable. Le voyant rouge de l’enregistrement clignotait dans la pénombre, reflété de manière minuscule sur la tempe de la jeune fille.
— Ça tourne, murmura Noah. On a déjà quatre cents personnes sur le live. Si tu te dégonfles maintenant, Marcus va se foutre de toi pendant trois semaines.
— Ferme-la, Noah, resta le troisième lycéen, tapi près de la baignoire. Laisse-la concentrée. Il est vingt-trois heures cinquante-neuf.
Léa inspira profondément. Ses doigts, posés sur le rebord froid du lavabo, tremblaient légèrement. Elle s’était moquée de ce défi toute la semaine sur le campus. Le « Challenge de la Bougie Rouge » n’était qu’une légende urbaine de plus, un dérivé moderne du jeu de Bloody Mary repensé pour faire du chiffre sur TikTok et divertir des adolescents désœuvrés un samedi soir.
Pourtant, à mesure que les secondes s’égrenaient sur le cadran numérique du téléphone, une fraîcheur anormale commença à ramper le long de ses chevilles. Ce n’était pas un courant d’air venu du couloir : c’était un froid sec, minéral, comme si la pièce venait d’être immergée dans une eau stagnante.
— C’est l’heure, chuchota Marcus.
II. L’invocation
00 h 00.
Léa se rapprocha de la vitre. Son visage, éclairé par en dessous par la clarté jaunâtre de la bougie, paraissait creusé de cernes sombres. Elle fixa le fond de ses propres pupilles dans le miroir.
— Ce qui est de l’autre côté, écoute ma voix, déclara-t-elle à voix basse.
Sa voix, d’ordinaire si assurée, sonna étrangement creuse entre les quatre murs de faïence.
— Ce qui est dans l’ombre, prends ma lumière.
Noah retint son souffle. L’écran de son téléphone affichait une pluie de commentaires qui défilaient à une vitesse frénétique, mais aucun des trois lycéens ne lisait plus les messages.
— Ce qui me ressemble, prends ma place.
Un silence absolu s’abattit sur la salle de bains.
Pendant cinq secondes, rien ne se passa. Le crépitement de la cire qui fondait s’éteignit. Le bruit sourd de la circulation de la ville, au loin dans la nuit de Chicago, sembla soudainement coupé, comme si la pièce venait d’être déconnectée du reste du monde.
— Bon..., lâcha Marcus avec un rire nerveux, poussif. Deux cent mille vues pour de la merde. On repassera pour le frisson.
— Attends, coupa Noah, la voix subitement étranglée.
La flamme de la bougie rouge s’était couchée à l’horizontale.
Elle ne vacillait pas sous l’effet d’un souffle : elle s’étirait à 90 degrés vers la droite, parfaitement immobile, comme attirée par un aimant invisible logé au cœur du verre.
III. La rupture de la symétrie
Léa voulut reculer. Son cerveau lui envoyait le signal clair de rompre le contact, de faire un pas en arrière et d’allumer la lumière du plafond.
Mais ses jambes refusèrent d’obéir.
Dans la surface réfléchissante, le reflet de Léa ne cillait plus. Alors que la véritable Léa laissait échapper une inspiration saccadée, trahie par le tressautement frénétique de sa cage thoracique, l’image dans le miroir demeurait d’une immobilité spectrale. La poitrine du reflet ne se soulevait plus.
— Léa..., balbutia Noah derrière elle, la main tremblant si fort que le cadre du téléphone se mit à osciller. Léa, bouge...
Léa tenta de tourner la tête vers ses amis, mais ses yeux restaient rivés sur le miroir.
C’est alors que le reflet sourit.
Ce n’était pas le sourire hésitant ou effrayé d’une jeune fille de dix-sept ans. C’était un étirement mécanique des lèvres, trop large, trop haut vers les pommettes, dénudant une double rangée de dents d’une blancheur anormale. Les yeux du reflet, fixes et grands ouverts, ne reflétaient plus la flamme de la bougie. Ils étaient devenus deux gouffres d’encre absolue.
L’image de l’autre côté du verre leva sa main droite.
Elle ne reproduisait pas les mouvements de Léa, dont les bras restaient paralysés le long de son corps. La créature dans le miroir replia ses doigts calleux, forma un poing et frappa doucement contre la vitre de l’intérieur.
Tock. Tock. Tock.
Le son ne venait pas de la pièce. Il résonna sous la surface du verre, fluide, lourd, étouffé comme le choc d’une pierre au fond d’un puits scellé.
IV. Le cri étouffé
— Éteins le téléphone ! hurla Marcus en se jetant vers la porte. Noah, éteins cette merde !
La poignée de la salle de bains refusa de tourner.
Dans le miroir, le double de Léa colla son visage contre la vitre. La pression de sa chair contre le verre produisit une trace blanchâtre, humide, qui commença à givrer sous les yeux des adolescents. La créature entrebâilla ses lèvres déformées et murmura un nom, une syllabe ancienne qui fit exploser la flamme de la bougie rouge dans une gerbe d’étincelles sombres.
L’obscurité totale envahit la pièce.
Un bruit atroce de verre qui se lézarde résonna dans le noir, suivi du choc d’un corps s’effondrant sur le carrelage et de griffures frénétiques contre la céramique.
Quand les secours arrivèrent deux heures plus tard, alertés par les voisins ayant entendu des hurlements inhabituels, la porte de la salle de bains dut être enfoncée au merlin.
Marcus et Noah étaient prostrés dans la baignoire, les yeux baissés, refusant catégoriquement de poser le regard sur le visage des policiers qui tentaient de les rassurer, répétant en boucle la même phrase hysterique : « Ce ne sont pas eux... ce ne sont pas les vrais... »
Au centre de la pièce, assise dans la pénombre, Léa ne parlait plus. Ses mains étaient ensanglantées, ses ongles brisés et incrustés d’éclats de miroir. Et sur la surface du verre au-dessus du lavabo, intacte malgré les coups, une trace de main humide demeurait imprimée — dessinée de l’intérieur.








