Julie, La Reine D'albâtre Aux Pieds Nus by Albatre at Inkitt
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Julie, la Reine d'Albâtre aux pieds nus

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Summary

Vous découvrirez dans un immense prisme et au travers de multiples tableaux, les aventures de Julie accompagnée de sa mystérieuse Fleurette.

Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Le Sceau de l'Ombre

Là-haut, juchée sur son éperon rocheux qui dominait le Lac d’Argeance*, étendu à une lieue* en contrebas, la Citadelle de Jure-Sornay* barrait le ciel. Au sommet de ce promontoire abrupt, au-delà des forêts sauvages, se dressait le Château de « La Colombe Noire* ». Une forteresse dont les deux ailes enserraient une vaste Cour d’Honneur.

À plus d’une lieue de là, bien au-delà du pied du Domaine de Saint-Jure*, le vallon du Sanctuaire de l’Épine* demeurait invisible. Protégée par cette muraille végétale, la Maison du Bonheur* offrait le calme trompeur d’une tanière.

Dans la grande salle, la chaleur écrasante de ce mois de juillet 1812, saturée de l’odeur d’orage, pesait sur les boiseries avec une lourdeur presque solide. Pourtant, près de la cheminée au marbre rose, une autre atmosphère s’élevait, faite de patience et de rituels anciens.

Lucette Stern* s’affairait au-dessus de l’âtre. Ses gestes précis portaient la mémoire de centaines de remèdes préparés pour les siens. Dans une tasse de porcelaine signée d’un grand ’J’ de Jyoti*, elle ajouta quelques brins de romarin, dont le parfum résineux s’éleva dans la pièce, suivi par le piquant boisé d’une racine de gingembre qu’elle venait de tailler. C’était une potion forte, un baume de vie qu’elle destinait à son cher époux pour apaiser la fatigue accumulée dans ses membres. Entre ses doigts agiles, elle prit enfin une pincée de prêles*, une fine poudre grisâtre récoltée au creux du vallon, qu’elle laissa pleuvoir dans l’eau frémissante.

Elle prit le temps de remuer l’infusion avec une cuillère de buis, écoutant le premier grondement du tonnerre qui roulait déjà, très loin, au-delà de la forêt d’épineux. Le temps que les simples* libèrent leurs vertus, Lucette reposa la tasse sur le rebord de la crémaillère. Sans un bruit, elle fit demi-tour et s’éloigna vers la fraîcheur relative de la buand­erie attenante, laissant la vapeur odorante emplir le silence de la pièce.

I. Le Secret du Registre*

Soudain, la pluie martela les tuiles du hangar* et de la grange* voisine avec la violence de la grêle. Chaque rafale faisait gémir la charpente de chêne. Alors que la tempête menaçait d’emporter le toit, Marius Stern* prit le temps de nettoyer la table de bois, rangeant un à un ses outils d’orfèvre et vérifiant le niveau d’huile de la lanterne. Il s’inquié­tait en silence des rumeurs du Grand Chemin : les réquisitions de l’Empereur s’appro­chaient, le prix des victuailles flambait, et les chevaux de la garnison rôdaient près du vallon. Ce calme de veillée, très lourd, était sa seule trêve. Puis, il s’assit près du feu.

Le registre reposait sur ses genoux. Ses pages jaunies conservaient la mémoire des femmes que la Citadelle aurait voulu effacer. Depuis sa venue sur ces terres à l’âge de vingt-trois ans avec son père Lazare*, en 1773, il y consignait l’orfèvrerie fine sauvée des routes et les formules d’alchimie.

Ce soir-là, ses doigts d’artisan s’attardèrent sur ces ombres sacrifiées. Pascaline Lagoni*. Isabeau de l’Épine*. Lucette. Trois noms parmi tant d’autres inscrits au secret du clan.

À soixante et un ans, Marius sentait ses articulations durcies par l’âge souffrir davantage sous la morsure de l’orage. Mais une terreur plus intime lui serrait la poitrine. Sa pauvre Lucette portait encore les cicatrices laissées par la Citadelle. Une marque du fer sur son épaule.

Marius tourna encore une page. Une feuille se détacha. C’était une illustration d’une femme qui ressemblait à un oiseau surmonté de l’épigraphe « La Veuve Noire du Vignoble ». Puis, apparut l’acte de 1775.

À lui seul, ce parchemin portant les noms de l’héritier Charles-Henri* et d’Isabeau de l’Épine* révélait une filiation que la Citadelle avait bâtie sur le mensonge. Elle briserait la ligne de succession. Elle ferait s’effondrer toute la puissance des Jure-Sornay. Le document dormait là, sous ses pouces calleux.

L’air de la pièce était devenu étouffant, saturé de l’effluve des éclairs et d’une fureur invisible. Son cœur manqua un battement. Le rythme de sa vie trébucha comme si le destin s’apprêtait à forcer la serrure.

Un coup de vent secoua la bâtisse. À la porte, un fracas brutal retentit. Le battant de chêne céda. Il hurla sur ses gonds sous l’assaut de la bourrasque.

Délivrance* apparut trempée sur le seuil, épuisée, le regard vide. Une silhouette spectrale suspendue une seconde à peine entre la tempête et la lumière de l’âtre. Elle venait de traverser l’enfer de la nuit. Plus de deux lieues. Pieds nus contre les ronces et la roche. Le corps brisé, à bout de forces, elle s’effondra. Inconsciente. Presque nue sur la pierre froide du seuil, laissant la couverture s’ouvrir sur sa peau livide.

Oubliant la douleur de ses membres perclus, Marius se jeta en avant en prenant appui sur sa canne de cerisier*, dont le pommeau sculpté en forme de pied inversé frappa lourdement le sol. Parvenu près du corps inanimé de sa fille de cœur, le patriarche se figea, le souffle coupé.

Sous ses yeux, les pieds nus de Délivrance étaient en sang. Cruellement lacérés, martyrisés par les pierres acérées des chemins méconnaissables de nuit en temps de pluie. Elle s’était extirpée de cette étoffe royale, qui collait à sa peau livide comme un linceul détrempé. Le tissu précieux n’était plus qu’un haillon souillé, balafré de traînées de limon et d’un sang frais qui continuait de suinter le long de ses jambes meurtries.

II. La Colombe Noire

Il cria de toutes ses forces :

—Lucette ! Lucette, viens vite !

S’effondrant à genoux dans le limon de l’orage qui souillait déjà le seuil, il saisit Délivrance par les aisselles. Le vent s’engouffrait avec fureur. Le souffle sauvage prit l’âtre de la cheminée à la gorge, plongeant subitement les lieux dans une pénombre étouffante. Porté par l’urgence qui balayait sa raideur, Marius tira de toutes ses forces pour ramener l’inerte fardeau à l’intérieur. Il tendit un bras vers le lourd battant de chêne, pesant de tout son poids pour refermer la porte.

Le fracas du dehors s’étouffa d’un coup. Le patriarche, écarta délicatement les pans du drapé. Le tissu, trempé par le déluge, refusait presque de céder, collé à la chair de Délivrance comme une seconde peau.

La porte de l’office s’ouvrit alors à la volée. Lucette entra dans la pièce, le visage blême. Elle laissa tomber les linges propres de soie d’albâtre*. Les étoffes s’éparpillèrent sur le sol comme de grands pétales blancs. Un sifflement d’horreur mourut sur ses lèvres à la vue de Marius à terre et de sa fille en sang.

S’approchant en hâte, elle se laissa glisser à son tour sur le marbre. Le tissu céda sous les yeux des parents.

Le regard de Marius et de Lucette descendit le long de la jambe livide et se figea. Le sang sembla quitter leur visage. Sur le dessus du pied droit de la jeune fille, la chair était boursouflée, noirâtre, brûlée jusqu’au vif. Le fer rouge du Seigneur de la Citadelle y avait dessiné une colombe aux ailes déployées l’emblème de Saint-Jure.

—Le sceau de « La Colombe Noire *»…murmura Marius, sa voix s’éteignant dans sa gorge nue tandis qu’il agrippait les épaules de son enfant immobile. Il a osé marquer ton sang…

À la vue de la morsure du fer et du sang frais qui se mêlait à la boue du voyage, les bras de Lucette fléchirent.

Vingt-deux ans plus tôt, elle avait connu cette même odeur de fer chauffé sur son épaule gauche. De cette nuit de profanation et de larmes était née la chair de Délivrance, portant en elle le sang de l’oppresseur. Marius, en épousant Lucette brisée, avait accueilli l’enfant comme sa propre chair. Aujourd’hui, Charles-Henri de Jure-Sornay* achevait l’œuvre de son père*.

Dans le coin le plus sombre de la pièce, près de la grande malle d’acajou, une petite silhouette se détacha alors de l’obscurité. La petite Fleurette*, venait d’apparaître. Grisou, un chat gris de trois ans qui s’était pris d’amitié pour elle dès son arri­vée, la suivait, méfiant comme une créature des bois, l’un et l’autre étaient attirés par l’irruption de la tempête et l’effroi des adultes.

Cette petite sans voix portait une robe grossière en dentelle bien trop grande pour elle. L’étoffe était devenue terne et usée par le temps. Son teint basané contrastait avec la froideur de ses grands yeux bleu-gris, rivés sur l’intruse. Ce qui l’animait en s’appro­chant du corps étendu n’était ni de l’empathie ni des pleurs. C’était une curiosité brute, presque animale, qui l’avait poussée hors de son ombre. Aucun sanglot ne monta de sa poitrine ; son visage d’une pureté précoce affichait déjà une gravité farouche.

Pendant que Marius et Lucette unissaient enfin leurs efforts pour transporter le corps inerte de Délivrance vers la méridienne*, près du grand brasero*, Fleurette s’approcha, le regard rivé au sol. Ses petits pieds nus avancèrent sur le sol marbré. Puis, ses doigts minuscules se crispèrent sur le pan de l’étoffe brodée d’or maculée de limon, et elle demeura ainsi, immobile, à examiner la scène sans ciller.

Dans un gémissement brisé, Délivrance commença à rouvrir les paupières, émergeant de sa torpeur. Son regard croisa les yeux embrasés de son père d’adoption.

— Il a souri… père… hoqueta-t-elle dans un râle d’agonie. Si calme… si courtois… c’était terrifiant. Sa main me torturait… Il parlait d’Isabeau... comme s’il la connaissait encore… Il disait que maman… était aussi belle qu’elle. Il a dit… que je lui appartenais… que personne ne voudrait d’une fille marquée par le Château.

Les yeux noirs de Marius se teintèrent d’une fureur froide, accumulée depuis des décennies. Se redressant de toute sa taille, il pointa un doigt vengeur vers les hauteurs invisibles de la forêt d’épineux.

— Il se trompe, ma fille. Sa voix tomba, dure et tranchante comme le fer d’une hache. Ce signe devait être ton cadenas, nous en ferons sa prison.

III. La Transmutation d’Argent*

Le vieil homme n’attendit pas que les larmes sèchent. Sous l’éclat tremblant d’une unique bougie de suif, il s’agenouilla au chevet de Délivrance. Ses mains, habituées à panser les bêtes à l’agonie, tremblaient légèrement lorsqu’il écarta les pans soyeux ensanglantés. La chair était calcinée.

Lucette apporta en hâte un grand bassin de cuivre rempli d’eau de source tiède. Avant que son époux ne commençât son œuvre, elle prit l’un des grands linges blancs découpés. Avec des gestes d’une infinie douceur maternelle, elle écarta l’étoffe pour net­toyer le corps meurtri de sa fille. Elle frotta les traînées de boue noire du voyage et le sang qui maculaient ses jambes, lui rendant sa dignité de femme face à la profanation du château. Délivrance laissa échapper un soupir tremblant sous la fraîcheur du tissu sacré qui lavait les affronts de la Citadelle.

Tout près du lit, Fleurette restait attentive, Grisou calé à ses pieds. Ses yeux suivaient chaque va-et-vient, enregistrant cette scène avec l’intensité de ses quatre ans et demi, fixés d’abord sur la blessure à nu : cette chair boursouflée, noirâtre, profanée par le fer du Grand-Duc*.

Le silence retomba, seulement troublé par le crépitement du brasero que Marius alimentait avec des charbons de chêne noir.

Marius tira de sa sacoche une petite fiole en verre soufflé contenant un mercure si pur qu’il semblait vivant, capturant la moindre lueur de la bougie. Il en sortit également une fine plaque d’argent. Cette préparation venait des vieux fondeurs de la route. Son père la réservait aux bêtes déchirées par les loups : un amalgame capable de saturer une plaie, d’enrayer la nécrose et d’y fixer une empreinte durable. Il commença à limer la plaque avec une précision d’orfèvre, laissant tomber la poussière métallique dans un mortier de pierre.

—Tiens-la, Lucette, ordonna-t-il d’une voix sourde. Tiens-la par l’âme, car le corps va hurler une dernière fois.

Lucette s’agenouilla. Elle prit les mains de Délivrance dans les siennes. Dans les yeux de sa fille, elle revit l’emprise qu’elle avait subie jadis. Elle mur­mura des mots anciens, une mélopée* tzigane.

Marius mélangea la limaille d’argent au mercure et à une décoction d’herbes amères ramas­sées au cœur du Sanctuaire. Le mélange se mit à fumer, dégageant une odeur de soufre et de menthe sauvage.

—Charles-Henri a cru marquer ses sujets comme des bêtes, gronda Marius en appro­chant une spatule chauffée au rouge. Il a oublié que les métaux obéissent à la science de la terre. Ce feu qui brûle va lier l’argent à ta peau pour toujours.

Délivrance serra le tissu contre son visage pour étouffer ses cris. La soie du château absorba ses larmes tandis que Marius transforma sa marque de fer.

Pour dérober cette infamie à la vue de la petite fille, Lucette déploya un grand carré de soie d’albâtre pure. D’un geste fluide, elle couvrit entièrement le pied de Délivrance, dressant un rideau blanc.

Dans l’ombre du tissu, la spatule effleura le bord de la marque noire. Le métal toucha la chair vive. Délivrance se cambra, poussa un cri déchirant. Elle enfouit son visage contre le sein de sa mère. Mais Marius ne faiblit pas. Il appliqua l’amalgame d’argent sur la brûlure. La réaction fut immédiate : le noir charbonneux du fer ducal sembla aspiré par l’éclat du métal liquide.

Le tissu cicatriciel, se figea sous la texture argentée. Lentement, à travers la trame intime du carré blanc, « La Colombe Noire » se transmuta. Les ailes du rapace* commencèrent à luire d’un éclat lunaire. L’argent se fixa dans les pores, redessinant chaque plume, chaque griffe, incrustée à même la chair.

Les yeux rivés sur la soie, l’enfant ne recula pas d’un pouce, gravant à jamais dans sa mémoire l’odeur âcre de la suie et la souffrance de sa famille d’adoption.

Puis, le silence revint. Même Grisou avait cessé de bouger. Seul persistait, au loin, le roulement sourd du tonnerre. Dans l’ombre, Marius acheva son œuvre sous l’étoffe. Les derniers crépitements s’éteignirent enfin, figeant la matière dans une immobilité sacrée.

L’enfant fixa la trame immaculée, guettant le moindre tressaillement de la chair. D’un mouvement théâtral, Lucette souleva alors le voile immaculé.

Le miracle s’accomplit sous les yeux ébahis de l’enfant. Lorsque la soie se leva, la noirceur avait disparu. À sa place rayonnait un éclat d’argent. Pour Fleurette, qui demeura figée devant cette métamorphose, le prodige était scellé : l’étoffe d’albâtre venait de transmuter la douleur, s’ancrant dans son esprit comme un remède miraculeux.

Marius essuya la sueur qui coulait sur son front et recula.

—Regarde.

Délivrance rouvrit les yeux, le souffle court. La douleur atroce refluait, remplacée par un froid mystique. Sur sa peau blanche, la colombe rayonnait désormais d’un éclat d’argent pur. Pourtant, sous la cicatrice lunaire, la chair demeurait vive. Délivrance grimaça lorsque le métal incrusté pulsa contre son os : l’infamie était masquée, mais la brûlure veillerait à chaque fois que la Citadelle étendrait son ombre.

Marius recouvrit le pied d’un linge propre, isolant la marque sacrée. Il releva alors les yeux vers son épouse, le visage tendu par une urgence soudaine.

—Si elle reste ici, ils viendront. Le Grand-Duc est dévoré par le soupçon, ses espions rôdent à la lisière.

Lucette posa une main ferme sur l’épaule de son mari, les yeux brillants d’une lueur de défi.

— Charles-Henri n’osera jamais franchir la barrière de ronces du Sanctuaire, Marius. Il sait que s’il envoie ses soldats ici, le contenu de ce registre sera jeté à la face du monde, et sa puissance s’effondrera.

Marius hocha la tête, les traits durcis.

— Le pacte nous protège d’une attaque frontale de ses gardes, oui, mais pas de son venin. Ses traqueurs personnels agiront dans l’ombre. Si Délivrance disparaît, nous ne pourrons plus rien prouver. Sa folie sera plus forte que sa signature. Nous devons cacher Délivrance avant l’aube. La roulotte*, au fond du hangar sera son unique refuge. Personne ne pensera à cher­cher une blessée sous les doubles cloisons. Elle y restera tout le temps qu’il faudra.

Lucette revit le visage du Vieux Duc Balthazar*. Puis celui de Charles-Henri. Même regard. Même calme. Même certitude de tout posséder. Chez les Jure-Sornay, les fils héritaient moins des terres que des fautes de leurs pères.

Marius croisa enfin le regard de la petite Fleurette, sans comprendre encore ce que cette nuit scellait au plus profond de l’enfant. Rien de ce qui se jouait sous ces poutres ne quitterait jamais sa mémoire silencieuse. Certaines existences naissent d’un cri ; d’autres pren­nent racine dans le secret des témoins.

— Le « Cercle de Fer » a gravé son nom dans ta chair, Délivrance... mais c’est nous qui écrirons la fin de leur histoire.

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