CHAPITRE 1
Je suis Sofia Moretti.
Et en ce moment, je chevauche un homme.
Mes cuisses serrent ses hanches avec une précision qui n’a rien de passionné.
C’est du contrôle.
Pur.
Absolu.
Ses mains tentent de monter le long de mes côtés, mais je les plaque d’un geste sec contre le matelas.
Il gémit.
Le son me plaît.
Pas parce qu’il est beau.
Parce qu’il est soumis.
— Ne touche pas, murmuré-je.
Ma voix est basse, presque douce.
C’est toujours plus efficace que les cris.
Les hommes ont peur de la douceur quand elle vient de moi.
Ils savent ce qu’elle cache.
Je me redresse, les paumes à plat sur son torse, et je recommence à bouger.
Lentement d’abord.
Très lentement.
Je sens chaque centimètre de lui à l’intérieur de moi, la façon dont il pulse quand je me resserre.
Ses yeux sont grands ouverts, noirs de désir et d’un peu de peur.
Il s’appelle Luca.
Ou Marco.
Je ne me souviens plus.
Ça n’a aucune importance.
Ce qui compte, c’est qu’il soit là, sous moi, et qu’il comprenne exactement qui décide.
Je penche le buste en avant, mes cheveux noirs tombent comme un rideau autour de nos visages.
Je mords sa lèvre inférieure, juste assez fort pour goûter le sang.
Il sursaute.
Je souris contre sa bouche.
— Tu vas jouir quand je te le dirai. Pas avant.
Il hoche la tête trop vite.
Idiot.
Charmant, peut-être, dans un autre monde.
Mais ici, dans cette suite de l’hôtel Principe di Savoia, à Milan, il n’est qu’un outil.
Un bel outil que j’ai choisi il y a trois heures dans un bar discret de Brera, parce que j’avais besoin de quelque chose de simple.
Quelque chose que je pouvais dominer sans y réfléchir trop longtemps.
Mon père m’a appelée ce matin.
Vincenzo Moretti.
Don Vincenzo pour ceux qui ont encore la politesse de trembler en prononçant son nom.
Il a soixante-huit ans, un cancer qui ronge son foie plus vite que les médecins ne veulent l’admettre, et une empire qui commence à sentir le sang frais.
Il m’a dit, d’une voix rauque :
« Sofia, il est temps. Les vieux chiens ne tiennent plus. Tu dois montrer les dents. »
Montrer les dents.
Comme si je n’avais pas déjà passé les dix dernières années à le faire en silence.
Mode.
Joaillerie.
Immobilier.
Trois façades impeccables, trois empires légitimes qui font briller le nom Moretti dans les magazines et les dîners de la haute société milanaise.
Mais derrière les vitrines de soie, les colliers de diamants et les tours de verre, il y a les containers, les dettes, les corps qui disparaissent dans le béton des fondations, les alliances qui se scellent avec du plomb.
Je suis l’unique héritière.
Pas de frère.
Pas de cousin digne de ce nom.
Juste moi.
Vingt-sept ans, un master en finance de Bocconi, un sourire qui ouvre les portes et un regard qui les ferme pour toujours.
Et ce soir, j’ai besoin de sentir que quelque chose m’obéit.
Je relève les hanches, presque jusqu’à le faire sortir de moi, puis je redescends d’un coup sec.
Il crie.
Je ris.
Un rire bas, presque cruel.
Mes ongles s’enfoncent dans sa poitrine.
Des petites croissants rouges apparaissent.
Demain, il les portera sous sa chemise comme des secrets.
— Regarde-moi, ordonné-je.
Il obéit.
Ses pupilles sont dilatées.
Il est beau, dans un genre ordinaire.
Cheveux châtains, mâchoire carrée, corps d’homme qui va à la salle de sport trois fois par semaine.
Pas un de nos hommes.
Pas un soldat.
Juste un civil.
Quelqu’un qui ne sait pas encore que le vrai pouvoir ne se porte pas en costume trois pièces, mais dans la façon dont on décide qui vit et qui meurt.
J’accélère.
Mes seins rebondissent légèrement à chaque mouvement.
La chaleur monte dans mon ventre, lourde, insistante.
Je pourrais jouir maintenant.
Facilement.
Mais je refuse.
Le contrôle, c’est aussi ça : retarder mon propre plaisir jusqu’à ce qu’il devienne une arme.
Mes pensées dérivent, malgré moi.
Aujourd’hui, j’ai signé l’acquisition d’un immeuble entier dans le Quadrilatero della Moda.
Officiellement, pour y installer le nouveau flagship de notre maison de haute couture, Moretti Atelier.
Officieusement, les sous-sols serviront à autre chose.
Des réunions.
Des échanges.
Des dettes qui se règlent en silence.
Mon père veut que je sois présente à la prochaine réunion de famille, dans deux semaines, en Sicile.
La villa de Taormina.
Tous les capi.
Tous les regards. Tous les doutes.
« Elle est trop jeune. » « Elle est une femme. » « Elle a étudié trop longtemps loin de nous. »
Ils croient que je ne les entends pas.
Ils ont tort.
Je me penche à nouveau, saisis le menton de Luca-ou-Marco entre mon pouce et mon index, et force son regard à rester dans le mien pendant que je bouge plus vite, plus dur.
Le bruit de nos peaux qui s’entrechoquent remplit la chambre.
Sa respiration devient chaotique.
Ses hanches tentent de rencontrer les miennes.
Je les plaque d’une main.
— Non.
Il gémit mon prénom.
Enfin… le prénom que je lui ai donné.
Sofia.
Pas Moretti.
Juste Sofia.
Comme si j’étais une femme ordinaire qu’on ramène à l’hôtel après deux verres de negroni.
Je sens mon orgasme approcher, lourd, inévitable.
Je pourrais le retenir encore.
Mais je décide que non.
Pas ce soir.
Ce soir, j’ai besoin de la chute.
— Maintenant, soufflé-je contre sa bouche. Jouis.
Il obéit avec un cri étouffé.
Son corps se tend sous le mien, ses doigts se crispent sur les draps.
Je le sens pulser en moi, chaud, désespéré.
Et c’est ça qui me fait basculer.
La sensation de le contrôler jusque dans sa perte.
Mon ventre se contracte violemment.
Un gémissement bas m’échappe, presque un grognement.
Je continue de bouger à travers les vagues, jusqu’à ce que ce soit trop, jusqu’à ce que mes cuisses tremblent.
Puis je m’arrête.
Je reste assise un moment, le regardant.
Il a les yeux fermés, la bouche ouverte, le souffle court.
Satisfait.
Idiotement satisfait.
Je me relève doucement.
Il glisse hors de moi.
Je sens le liquide chaud couler le long de ma cuisse.
Je m’en moque.
Je me dirige vers la salle de bain sans un mot, allume la douche, et laisse l’eau brûlante effacer les traces.
Sous le jet, je ferme les yeux.
Mon corps est encore sensible.
Ma tête, elle, est déjà ailleurs.
Demain, il y a le conseil d’administration de Moretti Atelier.
Puis une visite de chantier pour la tour de la Porta Nuova.
Puis un dîner avec un investisseur qatari qui croit encore que notre fortune vient uniquement du luxe.
Et quelque part, entre tout ça, mon père attend ma réponse sur la Sicile.
Je sors de la douche, m’enroule dans une peignoir en soie noire, et reviens dans la chambre.
Luca-ou-Marco est encore allongé, une main sous la nuque, l’autre sur son ventre.
Il sourit quand il me voit.
— Tu es… intense.
Je ne réponds pas.
Je prends mon téléphone sur la table de nuit et vérifie mes messages.
Trois de mon père.
Un de mon oncle Rocco.
Deux de mon assistante, Chiara.
Aucun de vraiment important.
Ou plutôt : tous importants, d’une façon ou d’une autre.
— Tu veux que je reste ? demande-t-il.
Je relève les yeux.
Il a l’air sincère.
Presque tendre.
Ça me donne envie de rire.
— Non.
Le mot tombe platement.
Il cligne des yeux.
Attend peut-être une explication.
Une douceur.
Une promesse de se revoir.
Je n’en ai aucune à offrir.
Je m’approche du lit, me penche, et dépose un baiser presque maternel sur son front.
— Tu peux garder la chambre jusqu’à demain midi. Le petit-déjeuner est inclus. Ensuite, tu disparais.
Il ouvre la bouche.
La referme.
Comprend.
Se redresse, cherche ses vêtements.
Je m’éloigne déjà vers le dressing, choisis une robe noire simple, des escarpins, mon manteau en cachemire.
Quand je reviens, il est habillé, maladroit, un peu humilié.
Parfait.
À la porte, il hésite.
— Sofia…
Je me tourne.
Attends.
Il secoue la tête, force un sourire.
— Rien. Bonne nuit.
La porte se referme derrière lui.
Le silence revient.
Épais.
Familier.
Je m’assois un instant sur le bord du lit défait.
L’odeur du sexe flotte encore dans l’air.
Je l’aime bien, cette odeur.
Elle me rappelle que, pour quelques minutes, j’ai été entièrement maîtresse de quelque chose.
Pas d’un empire.
Pas d’une famille.
Pas d’un nom qui pèse plus lourd que le mien.
Juste d’un corps.
D’un homme.
D’un orgasme.
Ce n’est pas grand-chose.
Mais c’est déjà plus que ce que la plupart des gens me laissent.
Je me lève, ramasse mon sac, vérifie une dernière fois mon apparence dans le miroir.
Cheveux encore humides, rassemblés en un chignon bas.
Maquillage minimal.
Bouche rouge sombre.
Le regard que mon père appelle « le regard de ta mère ».
Celui qui ne demande rien et obtient tout.
Dehors, Milan brille sous la pluie fine de fin d’automne.
Les phares des voitures glissent sur l’asphalte mouillé.
Mon chauffeur m’attend déjà, engagé, silencieux, fidèle.
Il ouvre la portière de la berline noire sans un mot.
Je m’installe à l’arrière, croise les jambes, regarde défiler les rues.
Demain, tout recommence.
Les réunions.
Les sourires.
Les mensonges polis.
Les décisions qui font trembler des hommes plus âgés que moi.
Et quelque part, dans les bureaux de Moretti Atelier, il y a ce nouveau visage que Chiara m’a mentionné en passant.
Un certain Alessio Marchetti.
Logistique.
Discret.
Compétent.
Arrive lundi.
Je n’y ai pas prêté attention.
Pas encore.
La voiture s’engage sur le corso.
Je pose la tête contre la vitre froide et ferme les yeux un instant.
Mon corps est lourd.
Satisfait.
Vide.
Et pour la première fois de la journée, je me permets de ne penser à rien.
Juste à la façon dont ses hanches ont tremblé sous les miennes.
Juste à ça.
Le reste peut attendre jusqu’à demain.








