Chapitre 1 — Deux souverains
Le pouvoir ne se mesure ni au volume d'une voix, ni au nombre de regards que l'on attire.
Il se reconnaît dans le calme.
Dans cette étrange capacité à entrer quelque part sans chercher à exister davantage.
Les personnes véritablement sûres d'elles ne réclament jamais l'attention.
Elles la reçoivent.
À sept heures quarante-cinq précises, Kaël descendit de sa voiture devant l'immeuble de verre où se trouvait le siège de son cabinet de stratégie.
Il leva brièvement les yeux vers la façade.
Même bâtiment.
Même agitation.
Même course contre le temps.
Il ajusta les manches de son costume anthracite avant de franchir les portes automatiques.
— Bonjour, monsieur Mbeki.
— Bonjour, Aline.
Il connaissait le prénom de chaque personne travaillant dans l'immeuble.
Non parce qu'il estimait que cela faisait de lui un homme exceptionnel.
Parce qu'il considérait le respect comme une forme d'élégance.
Dans l'ascenseur, plusieurs personnes entrèrent.
Une jeune analyste lui adressa un sourire timide.
— Bonjour.
— Bonjour.
Rien de plus.
Aucune tentative d'impressionner.
Aucune familiarité.
Simplement une présence tranquille.
Lorsqu'il arriva au dernier étage, son associé l'attendait déjà.
— Tu sais que la délégation est arrivée ?
— Depuis dix minutes.
— Ils veulent absolument que tu présentes le projet.
Kaël posa sa mallette.
— Alors ils seront servis.
Son associé éclata de rire.
— Tu ne stresses jamais ?
— Si.
— Et ça ressemble à quoi ?
— À rien.
Ils pénétrèrent dans la salle de réunion.
Une dizaine de dirigeants se levèrent presque instinctivement.
Il les salua avec simplicité avant de prendre place.
Le silence s'installa.
Il n'avait pas encore commencé à parler que chacun semblait déjà prêt à l'écouter.
Pendant près d'une heure, il exposa son projet avec une précision remarquable.
Aucune phrase inutile.
Aucun mot destiné à impressionner.
Il expliquait.
Il convainquait.
Il répondait aux objections avec une sérénité presque déconcertante.
Lorsque la réunion prit fin, plusieurs personnes vinrent le féliciter.
— Impressionnant.
— Vous rendez les choses tellement simples.
— C'est un plaisir de travailler avec vous.
Il remercia chacun avec le même sourire mesuré.
Son téléphone vibra.
Un message de sa sœur.
Maman organise le dîner de dimanche. Tu n'as pas le droit d'inventer une réunion cette fois.
Il sourit malgré lui.
Je serai là. Promis.
Son associé leva un sourcil.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu souris.
— C'est autorisé.
— Pas aussi rarement.
Ils éclatèrent de rire.
À l'autre bout de la ville...
La galerie Rivière accueillait l'inauguration d'une exposition consacrée aux jeunes artistes africains.
Naïla observait les derniers détails avant l'ouverture.
Une sculpture était légèrement décalée.
Elle s'en approcha.
Un centimètre vers la gauche.
Encore un.
Parfait.
— Tu vois vraiment la différence ? demanda son assistante.
— Non.
— Alors pourquoi la déplacer ?
Naïla tourna lentement la tête.
— Parce que les visiteurs la sentiront.
Son assistante secoua la tête en riant.
— Tu es impossible.
— Exigeante.
— C'est pareil.
— Pas du tout.
Quelques minutes plus tard, les premiers invités commencèrent à arriver.
Naïla avançait parmi eux avec une élégance naturelle.
Sa robe couleur ivoire semblait avoir été choisie pour accompagner les œuvres sans leur voler la vedette.
Pourtant...
Elle attirait les regards.
Toujours.
Elle en avait conscience depuis longtemps.
Comme elle avait conscience de la finesse de ses traits, de la profondeur de son regard et de la grâce tranquille avec laquelle elle se déplaçait.
Elle ne s'en vantait jamais.
Elle l'acceptait simplement.
Tout comme elle acceptait d'être intelligente.
Ou ambitieuse.
C'était un fait.
Pas une prétention.
— Mademoiselle Naïla...
Elle se retourna.
Un collectionneur qu'elle connaissait depuis plusieurs années lui tendit la main.
— Chaque exposition est meilleure que la précédente.
— Merci.
— Vous avez un don.
Elle sourit.
— J'ai surtout une excellente équipe.
Il éclata de rire.
— Toujours aussi modeste.
— Toujours aussi honnête.
La conversation fut interrompue par un jeune homme qui semblait hésiter à s'approcher.
Élégant.
Nerveux.
Manifestement fasciné.
— Excusez-moi...
Naïla lui accorda toute son attention.
— Oui ?
— Je voulais simplement vous dire que... vous êtes...
Il chercha ses mots.
Elle l'aida d'un sourire bienveillant.
— Prenez votre temps.
— Vous êtes magnifique.
Le silence dura une seconde.
Puis elle répondit avec douceur.
— Merci.
Le jeune homme sembla attendre autre chose.
Un numéro.
Une ouverture.
Une invitation.
Il n'obtint qu'un sourire sincère.
Rien de plus.
Lorsqu'il s'éloigna, son assistante murmura :
— Tu aurais pu lui laisser une chance.
— Pourquoi ?
— Il était charmant.
Naïla contempla un tableau accroché au mur.
— Il était surtout intimidé.
— Et alors ?
— Je ne veux pas que quelqu'un m'admire.
Son assistante fronça les sourcils.
— Tu veux quoi, alors ?
Naïla prit quelques secondes avant de répondre.
— Quelqu'un qui me regarde dans les yeux... sans oublier qui il est.
Le soir tomba lentement sur la ville.
Dans deux quartiers différents...
Deux appartements baignaient dans une lumière douce.
Kaël termina de nouer sa cravate devant le miroir.
Il observa son reflet quelques instants.
Il savait ce qu'il inspirait.
Le respect.
La confiance.
Parfois le désir.
Il n'avait jamais cherché à provoquer ces réactions.
Mais il ne faisait pas semblant de les ignorer.
Il sourit légèrement.
— Ça fera l'affaire.
Au même moment, Naïla attachait une boucle d'oreille devant son miroir.
Elle fit un pas en arrière.
Sa robe noire épousait parfaitement sa silhouette.
Elle se regarda sans complaisance.
Sans fausse modestie non plus.
Oui.
Elle était belle.
Et elle savait que cette beauté ouvrait parfois des portes... ou faisait perdre leurs moyens à certains.
Mais elle savait aussi une chose essentielle.
La beauté attire.
Le caractère décide de ceux qui restent.
Son téléphone vibra.
Une notification.
Fondation Aster — Gala annuel de bienfaisance. Nous avons le plaisir de confirmer votre présence ce soir à 20 h 00.
Au même instant, le téléphone de Kaël afficha exactement le même message.
L'un comme l'autre levèrent les yeux.
Avec la même pensée.
Encore une soirée où il faudra sourire davantage qu'on en a envie.
Ils étaient loin d'imaginer que cette soirée ne ressemblerait à aucune autre.
Pas parce qu'ils allaient rencontrer la plus belle personne de leur vie.
Mais parce qu'ils allaient rencontrer la seule capable de soutenir leur regard...
...sans jamais baisser le sien.
La Fondation Aster organisait chaque année le même gala.
Le même lieu.
Les mêmes invités.
Les mêmes discours.
Et pourtant, cette année-là, quelque chose allait rompre la monotonie de la soirée.
Kaël remit son invitation à l'entrée.
— Bonsoir, monsieur Mbeki.
— Bonsoir.
Le maître d'hôtel s'écarta aussitôt.
À peine eut-il franchi les portes que plusieurs visages familiers s'illuminèrent.
— Kaël !
— Cela fait longtemps !
— Vous êtes enfin arrivé.
Il échangea quelques poignées de main, répondit à quelques plaisanteries, puis s'éclipsa naturellement.
Il n'aimait pas être le centre d'un cercle.
Il préférait les conversations vraies aux attroupements polis.
Un serveur passa près de lui.
— Une coupe de champagne, monsieur ?
— Merci.
Il prit le verre sans quitter la salle des yeux.
Par habitude.
Il observait toujours les lieux avant les personnes.
Les sorties.
Les groupes déjà formés.
Les sourires sincères.
Les sourires obligés.
Cette habitude faisait sourire ses proches.
Ils disaient qu'il analysait tout.
Lui appelait simplement cela... comprendre son environnement.
Quelques minutes plus tard, les portes s'ouvrirent de nouveau.
Une silhouette entra.
Sans empressement.
Sans mise en scène.
Comme si elle ignorait complètement l'effet qu'elle produisait.
Pourtant...
Quelques conversations ralentirent.
Des regards se levèrent.
Un homme interrompit sa phrase.
Une femme suivit discrètement la nouvelle venue des yeux.
Kaël remarqua ce changement avant même de regarder dans cette direction.
Quelqu'un vient d'entrer.
Il tourna finalement la tête.
Et la vit.
Sa robe noire semblait absorber la lumière avant de la rendre plus douce.
Sa démarche n'avait rien de théâtral.
Elle avançait simplement avec l'assurance de quelqu'un qui n'avait jamais eu besoin de jouer un rôle.
Il la détailla un bref instant.
Elle était magnifique.
D'une beauté qui n'avait pas besoin d'être soulignée.
Puis son regard monta jusqu'au sien.
Elle le regardait déjà.
Leurs yeux se croisèrent.
Une seconde.
Deux.
Personne ne détourna les yeux.
Puis, presque simultanément, ils reprirent chacun leur observation de la salle.
Comme si rien ne s'était passé.
À l'intérieur pourtant...
Une pensée identique venait de naître.
Intéressant....








