Chapitre 1
- PDV Anahey -
Le printemps pointait enfin le bout de son nez, dissipant la chape de plomb de l’hiver. Je restai un long moment immobile, perdue dans la contemplation de ce renouveau ; les premières fleurs osaient percer le sol, encore imprégné de la morsure glacée de la nuit.
Des perles de rosée s’accrochaient aux feuilles tendres, miroitant sous une lumière plus douce, tandis que le chant des oiseaux, de retour de leur long périple, tissait une mélodie nouvelle dans les cimes des arbres.
Je me tournai vers mon amie, qui s’affairait à trier les herbes médicinales. L’odeur boisée de la sauge et du thym séché flottait entre nous, apaisante.
« Ça te dit une promenade, après ? » lui proposai-je.
Un sourire illumina aussitôt son visage.
« Avec plaisir ! Lynn sera ravie de se dégourdir les pattes ! »
Lynn. Sa louve, sa seconde peau. Ludwyn, ma meilleure amie depuis toujours, était une fille tout ce qu’il y a de plus normal, jusqu’à ce que, le jour de ses dix-huit ans, le basculement se produise.
La transformation n’avait pas été un orage, mais une évidence, un passage naturel. Lynn avait surgi dans nos vies sans crier gare, renversant nos certitudes. Je m’en souviens comme si c’était hier : cette panique, cette effervescence électrique qui nous saisissait, cette découverte fascinante de ses facultés, de ce lien invisible et puissant qui l’unissait désormais à une nature sauvage que je ne comprenais qu’à travers ses yeux.
Quelques temps plus tard, guidées par les instincts soudains de la louve, nous avions pris la route, en quête de ses racines. Il ne nous avait pas fallu longtemps pour réaliser que son attrait dévorant pour les terres du Nord n’était pas une simple lubie, mais la première d’une longue série de coïncidences troublantes qui nous menaient, pas à pas, vers sa meute.
Nous finîmes par les trouver, nichés au cœur d’une forêt sauvage en Norvège. L’arrivée de Ludwyn fut accueillie comme une providence, un signe, une évidence ; la meute, sans hésitation, l’accueillit les bras ouverts.
C’est là que le voile se leva sur ses origines : elle avait été adoptée, et ses parents biologiques appartenaient à la meute de la Lune Croissante. Hélas, ils avaient péri dans un accident de voiture. Face à la tragédie, une seule conclusion s’imposait à eux : comment un bébé de six mois aurait-il pu survivre à un tel carnage ?
Pour ma Liv, ce fut un séisme. Bien qu’elle ait enfin trouvé sa place, le basculement fut brutal, laborieux, presque douloureux. Puis vint le soir de la cérémonie d’intégration.
Tout était irréel, d’une perfection saisissante. Elle était sublime dans sa robe crème qui épousait ses courbes avec une grâce naturelle, entourée par l’intégralité de la meute sous une pleine lune à couper le souffle, dont l’éclat argenté semblait bénir l’instant.
Alors que nous nous dirigions vers la salle à manger commune, le temps sembla se figer. Elle le vit. Ses yeux bleus, où dansaient les reflets lunaires, étaient encadrés par une paire de lunettes délicates, et ses cheveux châtains captaient la lumière avec des éclats d’argent. Je fus le témoin silencieux de la naissance d’un lien sacré. Je vis ma Liv découvrir son compagnon, son âme sœur, dans une communion aussi soudaine qu’éblouissante.
Ce qui n’était, au départ, qu’un simple voyage s’était transformé en une installation définitive.
Je rêvais de regagner notre pays, de retrouver la banalité de notre monde d’humaines, moi qui n’étais qu’une étrangère parmi ces loups. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à laisser ici ma moitié amicale, à vivre une vie amputée de sa présence. Elle, non plus, ne pouvait m’envisager ailleurs.
Après une soirée entière de confidences, de larmes et de tendresse, un accord fut trouvé avec l’Alpha Elpheim : je resterais. J’intégrerais la meute, non par le sang, mais par un statut un peu particulier, un lien qui me permettrait de rester aux côtés de celle qui était mon unique famille.
Un sourire étira mes lèvres à ces souvenirs. Trois ans. Cela faisait trois ans que nous avions ouvert notre boutique, un sanctuaire dédié aux herbes médicinales et aux énergies du corps. C’était ma façon à moi de servir la meute, de rester ancrée dans ce monde de loups tout en préservant le lien qui m’unissait à Liv. Ma moitié.
Le tintement cristallin de la clochette suspendue au-dessus de la porte brisa le fil de mes pensées. Nous tournions simultanément la tête, curieuses de savoir qui s’aventurait jusqu’ici à une heure aussi tôt.
C’était lui. Jérémy Hollson.
Je ne pus réprimer un soupir, les yeux rivés au plafond. Dire que je devais la partager avec « ça ». J’avais depuis longtemps abandonné l’idée de quantifier son ego : c’était tout simplement impossible. Pourtant, c’était son compagnon. Une union scellée par la Déesse de la Lune elle-même, une évidence mystique que je peinais encore à digérer. Qu’importe le destin, à mes yeux, il ne la mériterait jamais tout à fait.
Ludwyn me donna un petit coup d’épaule, captant instantanément mon exaspération, alors que Jérémy, imperturbable, l’attirait déjà contre lui.
« Bonjour, mon amour, » murmura-t-il en déposant un baiser délicat sur son front.
« On s’est quittés il y a même pas une heure ! »
« Une heure de trop, loin de toi. »
Je levai les yeux au ciel, implorant intérieurement le ciel de nous épargner davantage de romantisme ; nous avions une tonne de travail qui nous attendait sur l’établi.
Deux autres silhouettes émergèrent alors de l’ombre de Jérémy : Dann et Florian. Le trio était aussi indissociable que nous l’étions, Ludwyn et moi. Ils s’avancèrent vers le comptoir et inclinèrent la tête en guise de salutation.
« Vous êtes tombés du lit ? » ironisai-je en leur décochant un sourire complice.
« J’aimerais bien, » soupira Florian. « Mais Dann a “geeké” toute la nuit, m’empêchant de fermer l’œil ! »
Je me tournai vers Dann et lui assenai une petite tape amicale sur le bras.
« Il faut vraiment que tu arrêtes d’être trop gentil, Dann. Ton frère ne mérite pas autant d’attention. »
« Hé ! » s’indigna le cadet dans un rire.
Dann, lui, ne put s’empêcher d’afficher un sourire en coin, manifestement amusé de voir que la plainte initiale avait fait chou blanc. Il parut soudain un peu plus hésitant, ses yeux rencontrant les miens.
« Est-ce que tu… enfin, est-ce que vous avez besoin d’aide ? » balbutia-t-il.
Je levai le menton en direction de Jérémy avec un air faussement pensif.
« Ma foi, puisque tu le proposes, tu pourrais commencer par me débarrasser de ça. »
Les deux frères éclatèrent de rire, le son résonnant chaleureusement dans la petite boutique.
« On a une montagne de travail ce matin, » continuai-je, la mine boudeuse pour cacher mon amusement.
« Bien sûr, » s’amusa Florian. « Ce n’est pas comme si sa présence te gênait, n’est-ce pas ? »
« Qu’est-ce que tu vas chercher là ! » m’indignai-je, avant de finalement lui lancer un regard narquois. « Tu veux que je te prépare une infusion spéciale pour compenser ton manque de sommeil ? »
Il me fixa, un sourcil arqué, un défi silencieux dans le regard, tandis que Dann, dans un geste doux, posa une main apaisante sur mon épaule.
« Je m’occupe de Jérémy. »
« Enfin une personne sur qui on peut compter ! Merci, Dann ! »
Je le vis détourner les yeux, une gêne soudaine teintant ses joues tandis qu’il passait nerveusement une main sur sa nuque. Florian, lui, ne put contenir un sourire malicieux, ses yeux brillant d’une taquinerie évidente.
« Bien sûr que tu peux compter sur lui, il… »
Le cadet n’eut pas le temps de finir sa phrase que son frère l’attrapa brusquement par le bras pour le précipiter vers la sortie, entraînant Jérémy dans son sillage, ce dernier n’ayant opposé aucune résistance, à mon grand soulagement. La porte battante s’ouvrit et se referma dans un tintement joyeux, nous laissant dans un calme soudain.
Le silence retomba, épais et apaisant, seulement troublé par les effluves enivrantes des herbes séchées et la douceur boisée des huiles essentielles qui saturaient l’air. Ludwyn s’approcha pour se placer à mes côtés, son épaule effleurant la mienne. Un rituel silencieux, une ancre dans ce tourbillon de vie.
« Je crois qu’on peut dire adieu à notre petite balade matinale avant l’ouverture, » glissa-t-elle doucement, son regard balayant les rayons remplis de fioles et de sachets.
« Ce n’est pas grave, » répondis-je en souriant. « Ce n’est que partie remise. »
Elle hocha la tête, un sourire étirant ses lèvres. C’était ce sourire-là, si pur, si lumineux, capable d’allumer n’importe quel cœur en un simple regard, qui me rappelait pourquoi j’avais fait le choix de rester.








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