Chapter 1
Mia
Simone de Beauvoir, l'un de mes auteurs préférés, a écrit : « Une rencontre peut suffire à orienter toute
une existence. »
Ces mots m'ont toujours profondément marquée. Il existe, en effet, des rencontres capables de bouleverser
une existence entière, de dévier le cours ordinaire d'un destin. Le destin lui-même — notion reprise par de
nombreux auteurs et débattue depuis toujours par les philosophes comme par les religieux — demeure
une énigme fascinante. C'est avec cette réflexion que je décide d'entamer mon devoir de philo, et je suis
certaine que cela plaira énormément à mon professeur. J'apprécie la philosophie, mais réfléchir sur des
questions existentielles n'est jamais simple.
Je jette un coup d'œil à ma montre : il est neuf heures du soir. Je quitte mon bureau, range mes affaires,
enfile mon pyjama et me couche presque aussitôt. Le lendemain matin, dès que le réveil retentit, je me
prépare rapidement. Mon sac est déjà prêt depuis la veille.
Je monte dans la voiture qui m'attend, moteur. Le trajet est calme, étrangement plus bref que d'habitude.
Comme chaque jour, après être descendue de la voiture, je me dirige vers l'enceinte du lycée. Soudain,
mon pied heurte quelque chose de dur. Je perds l'équilibre et tombe lourdement sur le sol. Mesallumé
affaires s'éparpillent sur le béton.
Le bruit de ma chute attire l'attention de tous les élèves encore présents dans la cour. Je reste quelques
secondes immobile, presque paralysée par la honte. Tous me regardent. Personne ne bouge.
Je prends une grande inspiration et me penche pour ramasser mes affaires.
C'est alors qu'il apparaît .
Kelly
Quand mon père m'annonce qu'il a reçu une proposition de travail, je le sens heureux, presque
euphorique. Il m'apprend qu'il envisage d'accepter le poste, mais que cela implique un déménagement. Je
suis d'accord ; depuis longtemps, j'aspire à un changement, à découvrir l'air d'ailleurs. La Russie, la
Chine, pourquoi pas l'Afrique du Sud... Mais ce à quoi je m'attends le moins, c'est de retourner dans ma
ville natale, celle de mon enfance.
— Tu es prêt ? lui demandai-je.
Il me regarde, baisse la tête et se tait quelques secondes. C'est à Londres que je suis né, et cette ville
renferme mes plus beaux souvenirs comme les plus douloureux.
— Je comprends que ce soit un peu soudain pour toi, dit-il enfin. J'avais déjà refusé cette proposition une
première fois, mais l'entreprise m'offre un très bon salaire. Je pense qu'il est temps pour nous de franchir
cette étape, de retrouver notre maison. Là-bas, au moins, je ne serai plus constamment inquiète de te
laisser seul. Pendant que je travaillerai, ta tante pourra veiller sur toi.
— Je ne suis plus un enfant, papa. Mais puisque tu te sens prêt, je ne serai pas un obstacle à ton bonheur.
Tu t'es déjà assez sacrifié pour moi.
Mon père a tout abandonné pour moi : son travail, sa ville, sa famille, sa vie. Il s'est effacé pour me
protéger de la dépression — il a dû m'éloigner de tout. Ce serait égoïste de ma part de lui faire rater cette
opportunité de recommencer à zéro.
— Ne dis pas de telles choses, car je l'ai fait pour ton bien ! Nous partirons la semaine prochaine. Je sais
que c'est tôt, mais cela nous donnera le temps de réaménager la maison et de nous installer avant ma prise
de poste. J'ai déjà parlé à ta tante au sujet du lycée dans lequel nous allons t'inscrire.
Nous voyageons un mardi. Grâce à ses relations, mon père réussit à me faire accepter dans ce fameux
lycée. Dès notre arrivée, il insiste pour que je commence les cours dès le lendemain. M'y opposer n'aurait
servi à rien. Le lendemain matin — malgré les neuf heures de vol de la veille — je parviens quand même
à m'arracher à mon lit. À sept heures, nous sommes déjà en route. Une fois sur place, je détaillerai les
lieux : une grande cour, un bâtiment imposant et raffiné, des élèves dans tous les recoins.
Mon père me dépose à l'entrée, me souhaite bonne chance, puis redémarre la voiture. Nous avons
rendez-vous avec mon cousin ; il va m'aider à découvrir les coins et recoins de Greenwich. Je n'aime pas fouler une terre inconnue , partir à l'aventure, ce n'est vraiment pas mon truc.
Mais où est-il donc ?
Je sors mon téléphone et l'appelle. Ça sonne un moment, puis il décroche.
— Allô, où es-tu ?
— Allô cousin, donne-moi dix minutes et je suis là.
— Quoi, dix minutes ? Pourquoi m'as-tu demandé de venir à sept heures si tu savais que tu serais en
retard ?
— Mais non, mec, c'est ma mère. Elle a voulu m'accompagner pour pouvoir te voir. Et sans vouloir te
vexer, maman, tu conduis vraiment comme une tortue — je me demande comment tu as eu ton permis.
Je les entends rire à l'autre bout du fil.
— Kelly, c'est ta tante Ashley. Je vais tenter d'accélérer, on arrive dans un instant.
Tante Ashley a toujours été très posée, mais drôle, vive et généreuse — un peu comme mon père. Son fils,
en revanche, est un vrai casse-pieds. On se chamaille parfois, mais il est sympa. C'était mon meilleur ami
d'enfance. Lorsqu'ils ont dû quitter Paris pour s'installer ici, je suis devenu un loup solitaire.
Bon. Je suis contraint d'attendre. Debout depuis dix bonnes minutes déjà — décidément, elle ne conduit
pas comme une tortue, mais comme un escargot.
Je ressors mon téléphone et consulte le site internet du lycée pour essayer de comprendre comment ça
fonctionne ici, quand un bruit attire mon attention. Je me retourne pour voir ce qui se passe — et je la
vois.
Cheveux châtains, vêtue d'une robe très simple qui lui va pourtant à merveille.
Elle est belle.
Genou à terre, elle tente de rassembler ses affaires éparpillées sur le sol. Je m'élance








