Le tirage
Alors que j’étais seule dans ma petite forêt, je remarquai une chose qui me dérangea immédiatement : le silence.
Ma forêt avait toujours été vivante. Le vent faisait danser les feuilles, les oiseaux chantaient sans relâche et les branches craquaient doucement sous le passage des animaux. Elle respirait, comme si elle possédait sa propre âme.
Mais aujourd’hui...
Rien.
Un silence lourd, presque oppressant, qui semblait peser sur mes épaules.
Je m’agenouillai dans l’herbe encore humide de la rosée matinale et sortis mon vieux jeu de cartes. Avec précaution, j’étalai le paquet devant moi, laissant les cartes absorber la fraîcheur de la terre.
Je fermai les yeux un instant.
« Guide-moi », murmurai-je.
Mes doigts glissèrent lentement sur les cartes avant d’en choisir une.
Je la retournai.
L’Arcane sans nom.
Mon souffle se coupa.
Un léger cri de surprise m’échappa.
Cette carte n’annonçait jamais une simple journée. Elle parlait de changement, de rupture, de la fin d’un cycle. Elle invitait à laisser mourir une partie de soi pour permettre à une autre de renaître.
La mort n’était pas toujours une fin.
Parfois, elle était le début de tout.
Une brise froide effleura mon visage.
Je relevai brusquement la tête.
Les corbeaux, perchés quelques instants plus tôt sur les hautes branches, s’envolèrent tous en même temps dans un concert de battements d’ailes.
Un frisson parcourut mon dos.
Les corbeaux étaient les messagers des transformations profondes.
Je baissai lentement les yeux vers la carte toujours posée devant moi.
Qu’allait-il m’arriver ?
-Tu dramatises toujours, soufflai-je presque pour moi-même.
J’essayai de rire, mais le son mourut rapidement dans le silence de la forêt.
Puis le vent se leva d’un coup.
Une branche craqua quelque part derrière moi.
Je me figeai.
J’attendis.
Rien.
Pas un bruit. Pas un mouvement.
Comme si la forêt elle-même retenait son souffle.
Un frisson parcourut mon corps. Je tentai tant bien que mal de me rassurer. Ce n’était sûrement rien. Une simple coïncidence. Un mauvais pressentiment.
Pourtant, mes mains tremblaient déjà.
Je rangeai mes cartes à toute vitesse, les glissant dans leur petit pochon mauve avant de me relever précipitamment. Je pris le sentier qui menait vers chez moi, cherchant à mettre le plus de distance possible entre cette étrange sensation et moi.
Mais après quelques pas...
Je m’arrêtai.
Mon cœur se serra.
Toutes les fleurs avaient fané.
Celles qui, quelques minutes plus tôt encore, étaient ouvertes sous la lumière du matin, semblaient maintenant flétries, comme si des jours entiers étaient passés en quelques secondes.
Je m’approchai lentement.
Impossible.
-Qu’est-ce qui se passe... ?
Ma voix trembla.
- Est-ce que je suis en train de rêver ?
Je posai mes doigts sur une fleur fanée.
Elle était froide.
Trop froide.
Ce n’était pas comme ça à mon arrivée.
Je repartis alors chez moi, le cœur lourd et l’esprit rempli de questions.
La forêt, d’habitude si familière, semblait soudain être devenue une étrangère. Je ne comprenais pas ce qui s’était passé. Je ne comprenais pas pourquoi la nature avait réagi ainsi, pourquoi cette carte était apparue aujourd’hui, pourquoi j’avais cette étrange sensation que quelque chose venait de changer.
Une fois rentrée, je pensais enfin pouvoir retrouver un peu de calme.
Mais à peine avais-je posé mes affaires que ma mère entra dans ma chambre sans frapper.
-Où étais-tu passée ?
Je levai les yeux vers elle, encore perdue dans mes pensées.
-J’étais dans la forêt... Il s’est passé quelque chose de bizarre. Les fleurs ont fané d’un coup et...
Je m’arrêtai.
Son regard me coupa.
Elle n’avait pas l’air inquiète. Ni curieuse.
Seulement agacée.
« Astrid, tu as raté le déjeuner. Il est déjà treize heures. »
Je fronçai les sourcils.
Comment pouvait-elle ne pas comprendre ? La forêt n’avait jamais fait ça. Jamais.
J’essayai encore.
-Maman, je te promets que ce n’était pas normal. Il y avait quelque chose de différent, comme si la magie...
Elle soupira.
Visiblement, elle n’avait aucune envie de m’écouter.
Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte.
Avant de la refermer, elle s’arrêta un instant.
-Ta lettre de l’Académie est arrivée.
Puis elle partit.
Je restai immobile.
L’Académie.
Ces mots résonnèrent dans ma tête.
Pendant des années, j’avais entendu parler de cet endroit. De ses élèves exceptionnels. De ses épreuves. De ceux qui en ressortaient changés à jamais.
Et maintenant...
C’était mon tour.








