Chapitre 1 – La rencontre
Non pas parce qu'il n'était pas un homme parfait.
Non pas parce qu'il n'était pas un bel homme, ni parce qu'il avait quelques années de plus que moi. Non. Rien de tout cela.
À mes yeux, il cochait toutes les cases. Je l'aimais autant que je croyais qu'il m'aimait.
Cinquante ans contre trente-deux n'étaient pas un obstacle. Bien au contraire. C'était précisément ce charme de jeune quinquagénaire qui m'avait séduite chez Phil.
Et, pour être tout à fait franche, son côté vieux surfeur, sa passion pour les voitures de sport qu'il collectionnait. Son accent bobo parisien et surtout ce corps encore parfaitement dessiné, sans le ventre débordant qu'arboraient beaucoup d'hommes de son âge complétaient le tableau. Qui l'aurait cru ?
Moi qui étais au sommet de ma beauté, dont la vie n'était pas encore vraiment rangée. Moi qui continuais d'être traquée sur les réseaux sociaux par une foule de coureurs de jupons.
Et pourtant…
Il vola mon cœur.
Comment cela avait-il pu m'arriver ?
Tout simplement parce qu'il me suivait depuis plusieurs mois, likait chacune de mes publications sans jamais laisser le moindre commentaire.
Sa discrétion, son élégance, tout cela transparaissait dans chacune de ses visites.
De mon côté, il n'était qu'un follower parmi tant d'autres. Cependant, je n'avais jamais pris la peine de le suivre en retour, ni même d'aller visiter son profil.
Puis vint l'été 2019.
Un photographe me contacta pour réaliser un shooting de mode à Ibiza.
C'était la première fois que je découvrais les calas espagnoles.
Dans une allure de festivalier, cheveux noirs bouclés, chemise en lin, short en jean et tongs en cuir, Carlos agitait vigoureusement les bras au loin. Je ne parlais pas un mot d'espagnol, mais je compris immédiatement qu'il était mon photographe.
À peine la quarantaine, les cheveux ébouriffés, il affichait un style typiquement espagnol.
— Hey, Anna ! How was your flight? Nice to meet you. Welcome to Ibiza!
Derrière lui était garée une grosse moto au look inhabituel. Peinte d'un vert kaki mat, avec son énorme phare rond, ses pneus épais et ses garde-boue d'un autre temps. Cet engin semblait tout droit sorti d'un film sur la Seconde Guerre mondiale. Deux selles en cuir brun permettaient d'emmener la passagère que j'étais, tandis que de solides sacoches en cuir étaient fixées de chaque côté de la roue arrière, prêtes à accueillir ses appareils photo.
Carlos récupéra mon sac à dos pour le fixer à l'avant, puis me tendit un casque rose barbe à papa en s'excusant de n'avoir que celui-là pour moi. Je souris gentiment en lui faisant croire que j'adorais ce modèle. Mais, dans ma tête, une seule pensée tournait en boucle :
Quel enfoiré…
On ne pouvait pas faire plus ridicule.
Lui enfila son casque noir, sobre et parfaitement assorti à sa moto.
Quel enfoiré, pensai-je de plus belle.
Toujours en tongs, il affichait le bonheur simple d'un poisson dans l'eau. Ou plutôt celui d'un habitué d'Ushuaïa. Mais, ici, à Ibiza, cela semblait presque normal.
Nous voilà partis pour une virée en moto. Dès les premiers virages, la voix dans ma tête reprend le dessus. Les questions de sécurité défilaient.
Suis-je en sécurité avec un inconnu dans un pays étranger ? Puis, je ne parle pas un mot de cette langue pourtant caliente. Et si c'était un menteur ? Ou un homme malveillant cherchant à appâter des filles comme moi, trop sûres d'elles en apparence ? Où va-t-il m'emmener ? Non… Je balayai précipitamment cette idée. Par ailleurs, j'avais bien un contrat d'une agence ici.
Toutes ces questions ne sont déjà plus que des mots fantomatiques errants dans ma tête tant ce paysage m'inspirait.
Le pays.
Sa façon de piloter cette machine.
Les regards qu'il me lançait dans le rétroviseur.
Sa main gauche qui venait serrer ma cuisse chaque fois qu'un virage lui paraissait un peu plus dangereux…
En seulement quelques minutes, je viens de faire sauter un verrou sur trois.
Ne pas faire confiance. Ne pas accepter autre chose que ce qui avait été négocié auparavant. Et surtout, ne pas lui trouver un quelconque charme.
Nous arrivons sur les hauteurs d'un endroit qui ressemblait à un paradis réservé à quelques privilégiés. Carlos tendit le bras vers cette mer de fer sous le soleil tapant.
Mon regard suivait la direction indiquée. Mon émerveillement, sans me prévenir, me ramenait aussitôt vers lui, dans ce maudit rétroviseur. Pourquoi avait-il fallu que je me dévoile de cette manière si pitoyable ? À cet instant précis, je pouvais entendre ses pensées m'abattre. Cette chica est déjà sous mon charme. En un clin d'œil, son sourire me confirmait tout cela.
Mon être frémit.
Cet enfoiré gagne beaucoup trop vite des points. Je dois me ressaisir, et vite.
Par ailleurs, si la route du paradis existait, ce serait celle-ci. Une visite improvisée sans jamais poser les pieds à terre. Parfois il ralentissait volontairement pour mieux jouer sa carte. Lui savait déjà que ce petit jeu-là finirait par avoir raison de moi. Progressivement, sa main venait d'inviter la mienne à se tenir à sa taille. Le deuxième verrou sautait. D'abord, sa chemise en lin timidement, puis bientôt mon torse tout entier se plaquait contre son dos tandis que mes bras, eux, lui serraient la taille. Sa conduite de biker obligeait un peu ma posture… peut-être. Mais, oui, je l'avoue. Je suis faible.
Dès lors, je ne fuyais plus son regard dans ce minuscule miroir. Non ! Je le cherchais. Mais c'est précisément là qu'il accéléra de plus belle, fixant droit la route sans laisser le moindre courant d'air s'infiltrer entre nos corps. Un petit pic de domination qui me révoltait subitement en silence.
Nous arrivâmes à El Carmen, à Cala d'Hort. Une eau turquoise à perte de vue. Des pins aux formes uniques accrochés à la falaise. La descente jusqu'au restaurant, à moto, semblait tout droit sortie d'un film romantique. Je n'étais pas dupe.
Ce ténébreux venait d'abattre une de ses cartes. Il pensait déjà avoir une longueur d'avance. Ce qu'il ignorait encore… c'est que ce genre de challenge, j'étais toujours prête à l'accepter. Même si je n'en connaissais jamais l'issue finale.
Quand je disais qu'il ressemblait à un poisson dans l'eau, je n'exagérais pas. À peine descendue de la moto qu'une bombasse l'interpella en criant son prénom d'une façon bien trop intime.
— Carlos !
Le visage de ce ténébreux s'illumina d'un large sourire narquois. La courtoisie oblige, je lui rendis moi aussi un sourire hypocrite.
À vrai dire… mon instinct de tigresse venait de se réveiller.
Définitivement.








