La source
Le gîte était exactement comme sur les photos, ce qui, après neuf heures de route depuis Lille et deux pauses sur des aires d’autoroute sinistres où Nathan avait successivement payé six euros pour deux cafés médiocres puis quatre euros pour une bouteille d’eau, constituait déjà une excellente nouvelle.
La maison se trouvait au bout d’un chemin étroit qui serpentait entre des murets de pierre sèche, à plusieurs kilomètres du premier village digne de ce nom. Une ancienne bâtisse quercynoise trapue, couverte de tuiles ocre, avec une terrasse ombragée par un vieux figuier, une piscine assez grande pour justifier à elle seule une partie du prix de la location et, derrière, plusieurs hectares de terrain qui disparaissaient progressivement dans les arbres.
Manon descendit de la voiture, referma la portière avec la hanche et s’étira lentement en levant les bras au-dessus de sa tête. Après tant d’heures passées assise, son chignon avait vécu et quelques boucles noires s’étaient échappées autour de son visage. Sa robe légère avait remonté sur ses cuisses brunes lorsqu’elle s’était étirée, détail que Nathan remarqua avant le paysage, la maison et probablement tout ce qui l’entourait.
— Si cette baraque brûle cette nuit, je dors dans les cendres jusqu’à dimanche prochain.
Nathan ouvrit le coffre.
— On a pris l’assurance annulation.
— Elle ne rembourse plus une fois qu’on est arrivés.
— Alors je dormirai dans les cendres avec toi, ma chérie.
Elle lui lança un regard par-dessus son épaule.
— C’est pour ce genre de romantisme que je reste avec toi.
Il sortit la première valise, puis une deuxième. Il y en avait quatre, dont trois appartenaient officiellement à Manon, même si elle soutenait depuis le départ que celle remplie de chaussures était commune au motif que Nathan y avait placé ses chaussures de course.
Ils se connaissaient depuis le lycée. À dix-sept ans, elle avait surtout connu Nathan comme ce garçon plutôt drôle qui traînait avec des gens qu’elle connaissait et qui avait une capacité agaçante à apparaître dans les soirées auxquelles elle allait. Lui avait passé une année entière à prétendre qu’il ne la regardait pas particulièrement avant que leur arrivée à la fac règle assez rapidement la question.
Ils s’étaient mis ensemble quelques semaines après la rentrée et, presque dix ans plus tard, aucun des deux ne se souvenait exactement de la date de leur premier vrai rendez-vous. Manon soutenait encore que c’était elle qui avait fini par l’embrasser la première, parce que sans ça il aurait été capable de lui tourner autour jusqu’à Noël.
La première fois qu’elle avait demandé quand ils fêtaient leur anniversaire de couple, Nathan avait proposé quatre dates différentes. Depuis, ils avaient résolu le problème en allant au restaurant quand l’un des deux y pensait.
Ils n’étaient pas mariés et n’avaient jamais ressenti d’urgence particulière à le devenir. Ils n’avaient pas d’enfants non plus, ce qui facilitait considérablement l’organisation de huit jours au milieu de nulle part. Le vrai luxe, cette année-là, n’était d’ailleurs pas tellement la maison. C’était le temps.
Ils avaient tous les deux réussi à poser leurs vacances en même temps et puisé dans leurs économies d’un an pour pouvoir partir sans passer la moitié du séjour à consulter leurs comptes bancaires. Ils avaient refusé des virées en week-ends, reporté l’achat de meubles dont ils avaient objectivement besoin, et considérablement réduit les restaurants. Nathan avait même, selon Manon, accompli l’exploit historique de conserver le même téléphone une année supplémentaire. Ils comptaient donc bien profiter de chaque journée.
La maison participa immédiatement à leur bonne humeur.
Les avis positifs du site de location n’avaient pas menti, les draps sentaient le propre, la climatisation fonctionnait dans la chambre et personne n’avait été assez malhonnête pour transformer une pataugeoire en piscine olympique à l’aide d’un objectif grand-angle.
Tandis que Manon entreprit de vider sa valise, Nathan posa bruyamment la sienne ouverte au pied du lit. Cela la fit sursauter, puis elle se retourna.
— Non.
— Quoi ?
— Tu ranges.
— Je viens de ranger, regarde. Tout est dans la valise.
— Nathan.
— Mais c’est parfaitement organisé !
Elle regarda les vêtements entassés les uns sur les autres.
— Ton chargeur est dans une chaussure.
— Je sais exactement où il est, donc… mon système fonctionne.
Ce débat remontait pratiquement au premier studio de Nathan — progressivement annexé par Manon, selon lui — et aucun des deux ne ressentit le besoin de le poursuivre. Il finit par ranger la moitié de leurs affaires dans l’armoire pendant qu’elle se chargeait de remplir les tiroirs de la salle de bains.
Une pochette noire passa de la valise au tiroir du haut. Nathan la reconnut au passage.
— T’as pris ça aussi ?
— Huit jours, ça peut être long.
Il hocha la tête : l’argument était recevable. Puis il profita d’un moment d’inattention de Manon pour pousser discrètement le reste de sa valise sous un fauteuil lorsqu’on frappa à la porte.
Le propriétaire du gîte venait les accueillir. Un homme d’une soixantaine d’années, chaleureux et manifestement peu pressé, avec lequel ils restèrent quelques minutes à discuter devant la maison. Il leur parla du coin, de deux ou trois endroits à voir, leur demanda si la route s’était bien passée et leur expliqua au passage qu’il habitait à quelques kilomètres seulement. La conversation dériva jusqu’à son potager, qui produisait apparemment beaucoup plus de tomates et de courgettes que sa femme et lui n’étaient capables d’en manger.
Avant de repartir, il désigna vaguement la route derrière lui.
— Si vous voulez, je passerai de temps en temps voir si tout va bien.
— Pas de problème, répondit Manon.
— Et si j’ai encore trop de légumes, je vous en apporterai. Ça m’évitera de les jeter.
Nathan sourit.
— Ça, c’est le genre de service que vous auriez dû mettre dans l’annonce.
L’homme rit, leur souhaita de bonnes vacances puis repartit vers sa voiture.
Vers dix-huit heures, ils s’installèrent sur la terrasse avec une bouteille de vin blanc achetée sur la route. La chaleur commençait à tomber, un insecte tournait obstinément autour du verre de Nathan et quelque part derrière la maison un oiseau lançait le même cri à intervalles réguliers. Le silence entre deux appels d’oiseau était si inhabituel pour eux que Manon finit par lever les yeux de son verre.
— Putain, on entend rien.
— J’allais dire que c’était agréable.
— Oh que oui.
Nathan passa une main dans ses cheveux raides coupés très court où le soleil faisait ressortir des reflets blonds, puis allongea ses jambes sur une chaise.
— Là, je décrète qu’on ne fait absolument plus rien aujourd’hui.
Elle but une gorgée et prit un air sérieux.
— Il faut aller acheter à manger.
— On a des chips.
— Pour huit jours ?
— Deux gros paquets.
Manon tourna lentement la tête vers lui.
— On vient d’arriver. Je refuse déjà de me disputer pour des pâtes.
— T’as pas écouté, je proposais les chips.
— Et demain matin, tu vas ouvrir le frigo, découvrir qu’il contient seulement une bouteille de blanc entamée et me regarder comme si j’avais personnellement provoqué une famine.
Il réfléchit.
— Je trouve que tu inventes une version particulièrement injuste de moi.
— Elle est basée sur presque dix ans de données.
Ils finirent par décider qu’un restaurant au village permettrait de repousser les courses au lendemain tout en conservant intact le principe de vacances. Avant de partir, Manon voulut toutefois faire le tour du terrain.
Le jardin descendait derrière la piscine vers un petit bois de chênes, puis suivait une pente plus douce jusqu’à une barre rocheuse à moitié dissimulée sous la végétation. Un chemin ancien, pas vraiment entretenu, serpentait entre les arbres. Sous les branches, l’odeur de terre sèche qui régnait autour de la maison laissait place à une senteur plus humide, et l’air y était plus frais.
Nathan suivait Manon de quelques mètres.
Elle se retourna brusquement.
— Je te vois.
— Quoi ?
— Tu mates depuis la maison.
— Je surveille où je mets les pieds.
— Tu comptes marcher sur mon cul ?
— Il est dans mon champ visuel.
— Évidemment.
Elle repartit avec un sourire.
Manon avait une démarche que Nathan aurait pu reconnaître au milieu d’une foule uniquement à la manière dont ses hanches accompagnaient ses pas. Elle avait toujours eu un corps très féminin, une taille marquée, des cuisses qu’il aimait particulièrement et des fesses qui rendaient difficile toute prétention à l’indifférence lorsque, comme maintenant, elle marchait devant lui en robe légère.
Elle n’avait pourtant jamais été particulièrement sportive et devait surtout cette silhouette à une génétique généreuse. Son ventre était lisse mais souple, ses cuisses davantage dessinées par leurs courbes que par le muscle, et Nathan l’aimait exactement ainsi.
Elle connaissait parfaitement l’effet produit et n’avait jamais fait semblant de l’ignorer. À seize ans, elle avait passé beaucoup trop de temps à se demander si certains regards s’arrêtaient sur elle, sur sa peau brune ou sur ses boucles ; à vingt-huit, elle se savait belle et avait depuis longtemps fait le tri.
Le sentier suivait la roche sur une cinquantaine de mètres avant de disparaître derrière des buissons. Manon s’arrêta et écarta quelques branches.
— Il y a quelque chose derrière.
— Un sanglier ?
— Pourquoi t’es toujours à croire qu’il y a des animaux ?
— Parce que les grottes contiennent rarement des boulangeries.
— C’est pas faux.
C’était bel et bien une petite grotte, assez basse à l’entrée mais beaucoup plus profonde qu’elle n’en avait l’air depuis le chemin. Après quelques mètres, ils purent se redresser complètement. La température avait chuté dès les premiers pas et Manon soupira de plaisir en ressentant l’air frais qui remontait des pierres. Une ouverture dans la roche laissait entrer un peu de jour, suffisamment pour distinguer les lieux sans lampe.
Le sol était humide. Au fond, une petite vasque recevait un mince filet d’eau qui tombait d’une fissure presque invisible.
— Ah oui, dit-elle. Ça, c’est joli.
Nathan s’approcha. La vasque n’était clairement pas naturelle. Quelqu’un l’avait taillée des décennies ou des siècles auparavant, avec une bordure grossière dont certaines parties disparaissaient sous la mousse.
Plus haut, sur la paroi, plusieurs marques taillées dans la pierre s’entrecroisaient dans un dessin presque effacé. Il y distingua vaguement un cercle, quelques lignes et peut-être une croix, mais rien de suffisamment lisible pour lui donner envie d’y voir davantage qu’un vieux graffiti.
Manon s’accroupit et approcha le visage pour mieux voir. L’eau était parfaitement transparente.
— Ne bois pas ça, surtout.
— Pourquoi pas ?
— Parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a dedans.
— C’est une source.
— Il peut y avoir une vache morte quelque part.
Elle regarda la fissure dans la roche.
— Dans la montagne ?
— Sur le plateau, trente mètres au-dessus.
Elle plongea la main dans la vasque.
Nathan soupira.
— J’ai payé trop cher ces vacances pour passer trois jours à te regarder mourir sur les toilettes.
— Quelle délicatesse.
Elle porta l’eau à sa bouche.
Nathan vit son expression changer avant même qu’elle n’en reprenne une deuxième gorgée.
— Quoi ?
— Goûte.
— Non.
— Goûte !
— Tu viens peut-être de boire de la leptospirose aromatisée.
— Nathan.
Il s’accroupit à côté d’elle et recueillit un peu d’eau dans sa paume.
L’eau était très froide. Il but et, pendant une seconde, ne comprit pas ce que Manon avait trouvé de particulier. Puis la fraîcheur se répandit dans sa bouche et il en reprit sans réfléchir.
Ça n’avait pas vraiment de goût, ou plutôt ça avait exactement le goût que l’eau aurait dû avoir si toutes celles qu’il avait bues jusque-là n’avaient pas contenu quelque chose en trop. Aucune saveur minérale, aucune trace de chlore, rien d’amer ni de terreux, seulement une fraîcheur très légère et presque douce qui persistait sur la langue.
— D’accord.
Manon sourit.
— Voilà.
— Elle est incroyable.
— Je sais.
Il en reprit encore.
Ils burent plusieurs fois directement dans leurs mains, comme deux gamins qui auraient découvert une fontaine cachée, puis Manon se redressa et examina distraitement les marques sur la paroi.
— Tu crois que c’est quoi ?
— Un mec qui s’ennuyait en 1432.
— Très documenté.
— J’ai fait des études dans les universités les plus prestigieuses.
— Pas une licence en histoire, il faut croire.
— C’est rien qu’un détail.
Elle passa les doigts sur une ligne gravée. La pierre était si usée qu’elle ne sentit presque rien sous sa peau.
Ils restèrent encore quelques minutes dans la fraîcheur avant de ressortir. Nathan lui prit la main pour l’aider à franchir une pierre humide près de l’entrée. Leurs paumes glissèrent l’une contre l’autre lorsqu’elle se remit debout et, au moment de lâcher ses doigts, il sentit une résistance minuscule, si légère qu’il l’attribua à leurs mains encore mouillées. Manon ne la remarqua même pas.
Dix minutes plus tard, ils étaient de retour devant la maison et la source avait déjà rejoint la catégorie des choses agréables qu’ils raconteraient peut-être en rentrant.
Nathan alla récupérer les clés de voiture sur le meuble de l’entrée et sortit en les faisant tournoyer autour de son index avant de les rattraper dans sa paume.
Manon leva les yeux au ciel.
— Range ton revolver, Clint Eastwood.
Il recommença aussitôt.
— J’ai une réputation à tenir.
— Celle d’un mec qui va finir par péter une vitre avec ses clés ?
— Jalouse.
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Le restaurant se trouvait dans le village voisin, sur une petite place bordée de maisons en pierre aux volets fermés. Ils choisirent une table dehors. Elle commanda du canard, lui une entrecôte et précisa qu’il souhaitait une montagne de frites.
Le téléphone de Manon vibra sur la table. Elle jeta un œil à l’écran.
— Ta mère réclame une preuve de vie.
— Dis-lui qu’on est morts sur l’A20.
— Je vais éviter. Elle serait capable de m’appeler pour vérifier.
Manon se rapprocha de lui et leva le téléphone pour un selfie.
— Souris.
— J’ai neuf heures de bagnole dans la gueule.
— Justement. Ça fera authentique.
Elle prit la photo avant qu’il ait le temps de protester davantage, puis l’envoya.
Nathan regarda l’écran.
— J’ai vraiment cette tête-là ?
— Oui. Mais je t’aime quand même.
Alors que la soirée s’écoulait, la fatigue du voyage se dissipait peu à peu. Il remarqua surtout qu’il regardait beaucoup Manon, pas d’une manière réellement nouvelle puisqu’il avait toujours aimé la contempler et n’avait jamais compris cette idée selon laquelle dix ans de couple étaient censés transformer sa compagne en meuble familier.
Seulement, ce soir-là, il revenait constamment à sa bouche, à la ligne de son cou, à la peau découverte par les fines bretelles de sa robe.
Elle finit par poser sa fourchette.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu me fixes.
— Je te regarde.
— Non. Là, tu fais ta tête.
Nathan sourit.
— Quelle tête ?
— Celle où tu fais semblant d’écouter alors que t’as déjà arrêté depuis cinq minutes.
— J’écoutais.
— Je parlais du marché de dimanche. Qu’est-ce que j’ai dit ?
Il réfléchit quelques secondes.
— Qu’il était dimanche.
Elle éclata de rire.
— Abruti.
Sous la table, son pied remonta lentement contre sa cheville.
Manon continuait à manger comme si de rien n’était. Son pied remonta davantage, effleura son mollet, dépassa le genou, se rapprocha de l’entrejambe où il s’attarda, puis disparut.
— Et après c’est moi qui fais ma tête.
— Mange.
Manon prétendit ne pas vouloir de dessert. Il se commanda quand même pour lui celui qu’elle préférait, puis la vit en subtiliser une partie avec la satisfaction discrète de quelqu’un dont le plan s’était déroulé exactement comme prévu. Ils ne prirent finalement pas de café.
Sur le chemin du retour, elle posa la main beaucoup plus haut que d’habitude sur la cuisse de Nathan pendant qu’il conduisait, jusqu’à laisser ses doigts reposer contre son entrejambe. Elle le faisait parfois pour le provoquer, mais cette fois elle ne retira pas la main. Son pouce commença à bouger lentement sur le tissu de son short, juste assez pour caresser ce qui durcissait dessous avec une régularité parfaitement consciente.
Il fit un effort surhumain pour se rappeler qu’une départementale sombre pleine de virages constituait un endroit assez médiocre pour répondre comme il en avait envie.
À peine avaient-ils fermé la porte du gîte derrière eux que Nathan attrapa Manon, la retourna puis l’embrassa.
Le mouvement fut tellement spontané qu’elle en lâcha ses affaires. Il la fit reculer jusqu’au mur avant même d’avoir décidé où il voulait aller. Elle rit contre ses lèvres, passa les bras autour de son cou et l’attira davantage contre elle.
— On a une chambre, murmura-t-elle.
— Elle est trop loin.
— Elle est à douze mètres.
— Je suis fatigué.
— Bien sûr.
Elle l’embrassa de nouveau.
Nathan glissa une main le long de sa taille et descendit jusqu’à sa hanche. Le tissu de la robe était très fin sous ses doigts. Elle avait encore la peau chaude de la soirée et il sentit son ventre se contracter légèrement lorsqu’il passa sous l’ourlet.
Sa main remonta à l’intérieur de sa cuisse nue et Manon cessa de plaisanter. Il continua lentement, la paume ouverte contre sa peau, jusqu’à rencontrer le bord de sa culotte. Il caressa d’abord Manon à travers le tissu, sans se presser, et la sentit se tendre davantage contre ses doigts. Elle inspira profondément contre sa bouche.
— Tu voulais pas aller jusqu’à la chambre ?
— J’ai changé d’avis.
Il sourit et recommença.
Le coton était déjà chaud et mouillé. Nathan dessina lentement la forme de son sexe à travers le tissu, sentit son corps répondre davantage sous sa main puis glissa un doigt sous l’élastique. Elle écarta les jambes sans cesser de l’embrasser.
Sa main passa entièrement sous la culotte.
Il retrouva une peau qu’il connaissait depuis des années, mais l’envie qu’il éprouvait à cet instant lui donna presque l’impression de la découvrir. Ses doigts descendirent entre ses lèvres, sentirent immédiatement leur chaleur et leur humidité, jouèrent un peu avec avant de remonter jusqu’au clitoris. Manon interrompit leur baiser pour respirer, le front contre sa joue.
— Putain…
Nathan continua à la caresser.
L’urgence frappait à ses tempes, et pourtant, à cet instant, il eut surtout envie de prendre son temps, sans rien faire d’autre que garder la main là, sentir ses réactions et la chaleur de sa peau contre sa paume.
Manon bougea le bassin, ses doigts serrèrent la nuque de son homme.
— Viens.
— Je suis déjà là.
— Dans la chambre, connard.
Ils rirent encore en essayant de se décoller du mur.
Nathan retira sa main de sous sa culotte. Sa paume accrocha une fraction de seconde contre le haut de sa cuisse, sensation suffisamment brève pour qu’il l’accompagne simplement d’un petit mouvement du poignet avant de se dégager.
Manon n’y prêta aucune attention. Elle l’attrapa par le tee-shirt et l’entraîna dans le couloir. Ils abandonnèrent une partie de leurs vêtements en chemin.
Une fois dans la chambre, leur empressement ne les empêcha pas de prendre le temps de retrouver leurs habitudes. Manon l’embrassa longuement en se pressant contre lui, moins brusque que d’ordinaire, mais toujours assez joueuse pour reculer lorsqu’il cherchait à approfondir le baiser et revenir aussitôt lui mordiller la lèvre. Ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements entre deux caresses, puis elle le poussa sur le lit avant de venir s’allonger sur lui.
Nathan connaissait assez bien son corps pour savoir comment faire monter son plaisir sans avoir besoin de lui demander quoi que ce soit. Il parcourut ses seins de la bouche, s’attardant sur ses mamelons jusqu’à sentir ses cuisses se resserrer autour de lui, puis descendit lentement le long de son ventre. Manon glissa les doigts dans ses cheveux et le guida entre ses jambes, d’abord avec douceur, puis avec beaucoup moins de retenue à mesure que ses gémissements gagnaient en force.
Lorsqu’elle l’attira de nouveau vers elle, elle prit son visage entre ses mains pour l’embrasser avec une tendresse qui ne lui ressemblait qu’à moitié. Il vint se placer entre ses cuisses et entra lentement en elle sans quitter sa bouche. Manon l’enveloppa de ses jambes et accompagna ses mouvements, une main dans son dos, l’autre ramenant régulièrement la sienne sur sa poitrine. Chaque fois qu’il refermait les doigts sur un sein ou faisait rouler un mamelon sous son pouce, son corps réagissait presque davantage qu’à ses coups de reins.
Après l’avoir laissé mener un moment, Manon prit appui contre son épaule et les fit rouler sans qu’il sorte d’elle. Elle se redressa à califourchon sur lui, remit ses cheveux en arrière puis commença à onduler lentement du bassin, les mains posées sur son torse. Son sourire satisfait reparut dès qu’elle sentit Nathan perdre un peu le contrôle.
Ils changèrent encore plusieurs fois de position sans avoir besoin de se parler, Manon revenant régulièrement chercher sa bouche ou replacer les mains de Nathan sur ses seins, jusqu’au moment où elle se retourna sur le ventre et se mit à quatre pattes devant lui.
Depuis des années, c’était ainsi qu’elle préférait terminer, Nathan derrière elle, les mains sur ses hanches ou ses fesses pendant qu’elle imposait souvent elle-même le rythme dans les dernières secondes.
Cette fois pourtant, elle se retourna après quelques instants. Il ralentit, surpris de la voir revenir sur le dos, mais elle ne lui expliqua rien ; elle passa simplement les bras autour de son cou et l’attira tout contre elle. Il reprit en restant au-dessus, leurs corps presque entièrement en contact, tandis que Manon caressait son dos et ses épaules avant de revenir sans cesse à son visage pour l’embrasser.
Nathan la sentit resserrer ses jambes autour de lui lorsqu’elle approcha de l’orgasme et la regarda jouir violemment, le regard chaviré, à quelques centimètres de son visage, ce qu’elle avait précisément cessé de rechercher depuis longtemps lorsqu’ils faisaient l’amour. Lorsqu’elle se contracta, Nathan sentit son propre plaisir se troubler d’une sensation plus profonde, qui disparut presque aussitôt. Il termina peu après, encore collé contre elle, sans y repenser davantage.
La chaleur finit rapidement par les chasser l’un de l’autre. Manon roula vers son côté du lit, récupéra un coin de drap qu’elle remonta vaguement sur sa hanche et s’endormit avec la facilité insolente qui avait toujours exaspéré Nathan. Elle était capable de passer d’une conversation sérieuse ou d’un rapport sexuel au sommeil profond comme si quelqu’un venait d’actionner un interrupteur.
Il veilla un peu plus longtemps.
Il se sentait remarquablement bien : pas seulement détendu après l’amour, mais reposé d’une manière surprenante après une journée passée presque entièrement dans la voiture. Même la fatigue lourde qu’il avait ressentie en arrivant semblait avoir disparu.
Il regarda quelques instants le plafond, écouta les petits bruits de la maison et pensa à la journée passée. Le gîte était mieux que prévu, le restaurant correct, le coin magnifique et l’eau de cette petite cavité probablement meilleure que tout ce qu’il avait payé beaucoup trop cher sur l’autoroute.
La pensée lui donna soif.
Il se leva sans faire de bruit, nu, et traversa la maison jusqu’à la cuisine. Le carrelage frais sous ses pieds lui arracha un frisson agréable. Il alluma seulement la petite lampe au-dessus de l’évier, remplit un verre et but presque la moitié d’un trait.
L’eau était bonne, tout à fait normale, et pourtant elle lui parut incroyablement fade.
Il en reprit une gorgée en essayant de retrouver ce qu’il avait aimé quelques heures auparavant sans y parvenir. L’eau de la grotte lui revint avec une précision étonnante, cette fraîcheur douce qui n’avait pratiquement aucun goût tout en donnant l’impression que toutes les autres eaux en avaient un de trop.
Il aurait volontiers repris un verre de celle-là.
La pensée de ressortir maintenant, dans le noir, pour traverser le terrain jusqu’à une cavité qu’ils connaissaient depuis quelques heures lui parut suffisamment idiote pour le faire sourire.
— Complètement con, murmura-t-il.
Il termina son verre, en remplit un second à moitié puis le vida également avant d’éteindre.
Lorsqu’il revint dans la chambre, Manon avait profité de son absence pour accomplir ce qu’elle faisait presque toutes les nuits depuis qu’ils partageaient un lit : conquérir méthodiquement le territoire laissé vacant. Elle dormait en diagonale, un bras étendu sur son oreiller à lui et une jambe sortie du drap, occupant avec ses soixante kilos quelque chose comme quatre-vingt-dix pour cent d’un matelas prévu pour deux adultes.
Nathan resta un instant debout à la regarder.
Au début de leur relation, il avait trouvé attendrissant qu’elle vienne chercher sa place pendant son sommeil. Au bout de quelques mois, il avait compris qu’il ne s’agissait pas d’affection mais d’expansion territoriale.
Il aurait pu la pousser, mais il connaissait aussi le résultat : elle grognerait, lui laisserait de la place pendant environ trente secondes puis recommencerait dès qu’il fermerait les yeux.
Nathan souleva donc délicatement son bras, récupéra suffisamment de matelas pour pouvoir s’allonger, remonta le drap sur son épaule et se glissa sur le dos à côté d’elle. Elle remua à peine, marmonna quelque chose d’incompréhensible et ramena son bras contre elle sans se réveiller.
Il la regarda encore quelques secondes dans la semi-pénombre.
Même après tout ce temps, il y avait des moments où il trouvait étrange de se rappeler qu’ils s’étaient connus adolescents. Tout avait été assez simple entre eux dès le début, y compris pendant cette période où ils apprenaient encore à se connaître et auraient pu découvrir qu’ils s’étaient trompés.
Il n’en gardait aucun souvenir vraiment désagréable, tout au plus quelques moments embarrassants dont ils plaisantaient encore parfois, comme leur premier dîner chez ses parents. Il se rappelait le très bref flottement de sa mère en découvrant que Manon était métisse, puis son accueil soudain un peu trop enthousiaste, qui avait rendu la surprise encore plus visible.
Dans le bus pour rentrer, Manon avait dit qu’elle avait « rebooté » en ouvrant la porte ; Nathan, qui n’avait jamais imaginé qu’il y avait quoi que ce soit à annoncer avant de présenter sa copine, avait mis quelques secondes à comprendre pourquoi la remarque n’était qu’à moitié une plaisanterie.
Depuis, sa mère appelait régulièrement Manon directement pour organiser les repas de famille, partant du principe que son fils oublierait de répondre, et son père mettait de côté pour elle les morceaux de fromage qu’elle préférait lorsqu’ils venaient déjeuner.
Il y avait eu ensuite des appartements, des emplois, quelques vraies disputes, des périodes où ils comptaient chaque euro, d’autres où ils avaient commencé à croire qu’ils devenaient enfin des adultes à peu près fonctionnels. Ils avaient vécu ensemble suffisamment de choses pour que Nathan ne sache plus très bien à quel moment leurs vies étaient devenues une seule histoire racontée à deux. Il ne lui avait jamais dit qu’un soir, en rentrant avec deux sacs de courses dans leur premier vrai appartement, il s’était entendu penser « chez nous » au lieu de « chez moi » et en avait été stupidement heureux pendant le reste de la soirée. Elle l’aurait probablement charrié pendant une semaine si elle l’avait su.
Il tourna la tête.
Manon dormait toujours, parfaitement indifférente à cette soudaine poussée de réflexion et probablement déjà prête à reprendre les dix centimètres de matelas qu’il venait de reconquérir.
Il sourit, ferma les yeux et cessa d’y penser.
Quelques minutes plus tard, il dormait.








