Prologue
Il regarde, et il souffre.
Depuis si longtemps que le temps lui-même a perdu son épaisseur, réduit à une succession de variations et de seuils franchis sans retour. Il a vu les glaciers se retirer comme des armées en déroute. Les côtes disparaître sous des eaux qui ne demandaient la permission à personne. Les forêts brûler, non par accident, mais par nécessité ; la chaleur comme monnaie d’échange, le carbone comme dette qu’on rembourse aux générations suivantes.
Il a suivi les guerres. Pas celles des manuels, expliquées et datées, avec leurs traités et leurs monuments. Les autres. Celles qui naissent quand un fleuve se tarit et que deux peuples comprennent en même temps qu’il n’y en aura pas assez pour les deux. Celles qui commencent dans des salles climatisées, entre des hommes en costumes, et finissent dans des champs sans nom. Les explosions d’abord chirurgicales, puis de moins en moins. Les villes qui s’effacent en une poignée de secondes, laissant des cratères que les cartes ne savent plus comment nommer.
Il a observé la mer monter sur les métropoles. Timide d’abord, presque polie. Puis sans retenue. Les tours qui émergent encore quelques années au-dessus des flots, fenêtres brisées et antennes tordues, avant de céder à leur tour. Des millions de gens qui marchent vers l’intérieur des terres en portant ce qu’ils peuvent, et trouvent d’autres personnes qui n’avaient plus rien à partager depuis longtemps.
Il a vu la fin arriver. Pas comme un événement, mais comme une conclusion logique. Une histoire à l’issue connue depuis des décennies, et que personne ne voulait lire jusqu’au bout.
Alors ils ont creusé.
Des centaines de refuges souterrains, construits dans l’urgence et la panique, tapissés de promesses que les murs de béton ne pouvaient pas tenir.
Ensemble, nous survivrons. L’avenir de l’humanité commence ici.
Des panneaux lumineux dans des couloirs sans fenêtres, pour des gens qui avaient accepté de ne plus voir le ciel.
Il a assisté à leur descente, un par un, famille par famille ; il n’en a oublié aucun.
Au-dessus, la Terre a continué son travail. La poussière a recouvert ce que le feu et l’eau avaient épargné. Les radiations ont redessiné la biologie du vivant selon des règles nouvelles, imprévisibles, indifférentes à l’ancien ordre des choses. Le ciel a pris cette teinte rouille qui ne part plus, mélange de particules en suspension et de lumière filtrée par une atmosphère qui apprend encore à respirer sans nous.
La surface est presque devenue silencieuse.
Il regarde, et il souffre. Il ne peut pas détourner les yeux ; cela le condamne.
Sauver ce qui peut l’être. Quoi qu’il en coûte. Peu importe à qui.








