éden : Terre Brûlée by Doslack at Inkitt
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Éden : Terre brûlée

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Summary

Dans un monde en ruine, dévasté par deux guerres nucléaires, une partie privilégiée de l'humanité survit recluse sous une dizaine de Villes-Dômes. À Alexandrie II, sous le regard permanent de l'intelligence artificielle Sophia, les citoyens mènent une existence parfaitement régulée, morne et sans surprise. ​Parmi eux, Neyo étouffe. Bibliothécaire le jour, elle traîne un quotidien blasé et le deuil invisible de son père. Mais sa routine vole en éclats le jour où elle découvre l'existence des Janus : des passages dimensionnels secrets disséminés sur les nœuds telluriques de la Terre. Ces portes ouvrent vers un second monde, une version préservée et sauvage de la planète, compressée dans l'espace-temps. ​Prise d'une soif d'aventure irrépressible et traquée après avoir percé ce secret, Neyo refuse désormais la sécurité stérile du Dôme. Prête à tout braver, elle s'arrache à sa cage de verre pour se jeter sur la Terre brûlée, décidée à explorer l'inconnu et franchir les portails vers Éden.

Genre
Scifi
Author
Doslack
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapter 1 : Neyo

La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Il est aisé d'imaginer le nombre de personnes qui ont dû se faire cette réflexion au cours de leur existence. Peut-être bien que chaque individu ayant eu assez de temps pour se questionner sur son sens l'a déjà fait. Les raisons ne manquent pas pour en venir à cette interrogation, il est donc inutile d'en faire une énumération.

En ce qui concernait Neyo, c'était le résultat d'une existence plate, monotone et vide dans laquelle les jours se répétaient et se ressemblaient tous. Elle s'appelait Neyo Walker et avait vingt-sept ans. À Alexandrie II, la Ville-Dôme du savoir, dès la naissance, la voie que chaque individu allait emprunter était déjà tracée par le système. Le système, Sophia, était un programme ultrasophistiqué qui, à partir d'une puce implantée dans le poignet de chaque citoyen à la naissance, collectait des données sur ses aptitudes et sa personnalité pour définir la voie qu'il devait prendre, notamment le travail qu'il allait exercer toute sa vie.

Pour sa part, Neyo avait été destinée à être bibliothécaire. Ironique pour elle qui avait toujours souhaité être chercheuse-archéologue comme son père. La voilà condamnée à prendre soin de ce que les autres découvraient. Voilà maintenant six ans qu'elle exerçait dans la plus grande bibliothèque du monde : Athénée. Et elle s'en sortait plutôt bien. En à peine six ans, elle avait reçu une autorisation de niveau 6, le deuxième niveau le plus élevé. Il lui permettait d'avoir accès et de s'occuper des documents que seules des personnes haut placées pouvaient consulter. Encore quelques années et elle pourrait certainement avoir accès au niveau 7, le plus élevé. D'autant plus que M. Garner, le responsable du niveau 7, était déjà âgé et proche de la retraite.

Neyo n'était malheureusement pas intéressée par les promotions, ni par le confort qu'elles apportaient. Son père était l'un des chercheurs les plus éminents d'Alexandrie II et portait même la distinction de Maître du savoir, la plus haute dans cette enceinte. Côté confort, elle n'était donc pas à plaindre. Même avec son propre salaire uniquement, elle avait largement de quoi vivre décemment et offrir un héritage conséquent à sa descendance directe. Encore fallait-il qu'elle ait une descendance ; elle n'avait même pas de partenaire.

Certains auraient pu se demander pourquoi elle se posait des questions sur la valeur de son existence alors qu'elle avait de quoi s'épanouir. Et ce n'était pas parce qu'elle était célibataire. Ses collègues et amis lui répétaient tout le temps : « Trouve-toi quelqu'un pour faire disparaître cette mine morose que tu portes », comme si le gouffre en elle pouvait simplement se fermer par la présence d'une tierce personne.

Le vide qui l'habitait était bien plus profond que cela. Elle avait eu des relations, mais cela ne lui avait pas permis de s'en sortir pour autant. Le malaise venait de l'inanité de cette vie qu'elle menait, de cette vie dont le sens même lui échappait. Elle avait lu une fois qu'on se devait de vivre et non d'exister ; son cas était clair : elle existait, elle ne vivait pas. Depuis des années, sa vie se résumait à un schéma d'actions répétées quotidiennement qui se définissaient toutes entre son domicile et son lieu de travail.

Son travail, elle ne l'appréciait pas particulièrement et elle ne le faisait encore moins pour vivre. Elle avait largement de quoi subsister sans jamais travailler. En dehors du travail, elle ne vivait pas plus que cela. Une invitation d'un ami ou d'un collègue acceptée quelques fois pour entretenir un semblant de vie sociale résumait sa vie depuis maintenant près de quatre ans, depuis la disparition de son père lors d'une expédition.

Son père n'était pas mort - ou plutôt, il n'était pas déclaré mort, seulement disparu. Elle n'avait tout de même aucun espoir quant au fait qu'il soit encore en vie. La survie hors des Villes-Dômes était presque un impossible, tenant compte des conséquences laissées par les deux Guerres Nucléaires. Qui plus est, s'il avait disparu lors d'une expédition, c'est qu'il y avait eu un accident, et jamais un disparu n'avait été retrouvé.

Ayant perdu sa mère dès son plus jeune âge, son père avait été le centre de son existence, la seule personne à qui elle était profondément liée. Sa disparition n'avait pas seulement été un choc, ce fut un effondrement total de sa personne et de son monde. Elle n'oublierait jamais le soir où elle avait reçu la nouvelle : c'était le Professeur Cebas, Ministre de la Mémoire et de la Recherche - un homme âgé d'une soixantaine d'années aux cheveux gris, aux yeux marrons et d'une taille avoisinant 1m85 - qui était venu lui annoncer la nouvelle en personne.

Ses seuls mots avaient été : « Neyo, votre père et une partie de son équipe ont disparu lors de leur dernière expédition. Malheureusement, nous ne pouvons pas vous en dire plus à cause de la confidentialité de ses travaux. Nous sommes vraiment navrés. » Sans trop savoir pourquoi, sur le moment, ce qui l'avait interpellée, c'était qu'il n'ait pas prononcé les mots « mes condoléances ». Sans doute que ces mots auraient été fatals, avait-il dû penser. Il n'avait pas vraiment tort, étant donné que cette pensée avait été le signe qu'elle faisait encore une distinction entre disparition et mort sur le moment.

Hélas, elle fut vite ramenée à la réalité. Cette disparition était bien synonyme de mort. Lorsqu'elle le réalisa, quelque chose s'effrita en elle. Elle eut cette sensation qu'on venait de lui arracher quelque chose d'indispensable à son existence. Le choc fut si violent qu'elle en oublia presque comment respirer, cette action instinctive qu'on acquiert pourtant dès la naissance. Elle pensait bien s'être mise à hurler, pourtant elle n'entendait rien de sa propre voix. Dans sa tête, c'était le brouillard complet : aucune pensée, aucun mot, aucune image n'eut le temps de se former complètement avant d'être emporté par la brume. Elle demeura simplement là, incapable d'esquisser le moindre geste.

Elle ne savait plus combien de temps elle avait passé dans cet état - sa perception du temps ayant été fortement affectée sur le moment -, mais cela lui avait semblé durer une éternité. Après cela, sa vie n'avait été qu'une succession d'actions mécaniques qui lui permettaient d'exister dans la société. Faire son deuil lui avait pris à peu près vingt mois, le temps qu'il lui fallut pour oser toucher à ses affaires.

C'était sa façon d'accepter définitivement qu'il ne reviendrait pas. C'est à ce moment qu'elle en apprit un peu plus sur sa dernière expédition.

Son travail étant classé confidentiel, ce n'était qu'il y a deux ans qu'elle avait découvert où l'expédition s'était déroulée, là où il avait disparu : c'était en Afrique, où se situait anciennement l'Égypte. Elle ne saurait vraiment justifier la présence de ces documents chez son père. Elle se doutait bien que malgré son statut, il n'avait pas le droit d'emporter des données ultraconfidentielles à son domicile. Après tout, il n'avait jamais vraiment été quelqu'un qui se conformait aux règles, ce qui lui avait valu pas mal de problèmes que, heureusement, sa notoriété avait permis de résoudre simplement. Étant un acharné de travail, il avait certainement apporté ces données chez lui pour continuer à les étudier le plus possible.

Cette expédition visait à explorer les pyramides d'Égypte, principalement la pyramide de Khéops. D'après ces informations, il travaillait sur des passages dimensionnels qu'il appelait Janus. Ces passages s'ouvraient sur une autre Terre. À vrai dire, selon les informations, il s'agirait d'un prolongement de notre Terre qui avait été compressée dans l'espace-temps. Cette perspective était difficile à croire, car aucune civilisation connue à ce jour, passée ou présente, n'avait jamais atteint un niveau technologique assez avancé pour réussir un tel miracle.

Les informations qu'elle avait pu glaner dans ce qu'avait laissé son père n'étaient pas très détaillées pour autant ; elle supposait qu'elles n'avaient pas vocation à être consultées par un inculte. Il fallait un minimum de maîtrise sur le sujet pour pouvoir les exploiter.

C'est ainsi que débutèrent ses propres recherches sur les Janus. Ce que lui apprirent principalement les documents de son père, c'était la nature des Janus, aussi désignés comme Gates, singularités ou Aethel : elles étaient toutes situées dans des monuments historiques à l'instar des pyramides, des vestiges de Stonehenge, des lignes de Nazca, des Torii, du Machu Picchu, ou encore dans des lieux naturels de renommées surnaturelles et mystérieuses tels que le Triangle des Bermudes, le Grand Trou Bleu, la Schwarzwald, etc.

Ces singularités étaient toutes localisées sur les nœuds d'Hartmann, eux-mêmes tous inscrits sur des jonctions de lignes telluriques, ce qui en faisait des sites dangereux pour les êtres vivants. Tout portait à croire qu'elles suivaient une logique bien particulière ; elles n'étaient certainement pas le fruit d'un simple phénomène naturel. Une civilisation très ancienne devait être à l'origine de ces portes... voire quelque chose de supérieur.

Toutes les informations qu'elle venait d'analyser étaient référencées par son père dans les manuscrits de Voynich. Jusqu'à il y a deux ans, elle ne savait pas qu'il y avait plusieurs manuscrits de Voynich, et encore moins qu'on avait enfin pu les déchiffrer. En même temps, il était bien normal que cela soit confidentiel : cette découverte pourrait changer la face du monde si les Gates s'avéraient être réelles.

Si ces informations étaient divulguées, s'ensuivrait alors une ruée vers l'or d'un tout nouveau genre. La quête de matières premières, de ressources et d'espaces vitaux, qui faisaient tant défaut à ce monde dévasté, serait alors violente et effrénée. Dans un monde où il n'existait plus de frontières, il n'y aurait que des affrontements pour s'emparer et sécuriser les passages.

Ces deux dernières années, Neyo avait passé son temps à se renseigner avec le peu d'informations qu'elle avait à sa disposition. N'ayant pas vraiment avancé concernant les Gates, elle avait concentré ses recherches sur les lieux où se trouvaient chacun des passages référencés par son père, dans le but de trouver une piste. Sur quoi, elle ne le savait pas exactement. Peut-être avait-elle juste besoin d'une obsession pour ne pas trop penser à la disparition de son père.

Il y a deux jours, on l'avait informée que M. Garner était souffrant et qu'il était dans l'impossibilité d'assumer sa fonction quelque temps. Étant la personne la mieux placée dans la hiérarchie d'Athénée, elle allait devoir occuper sa place par intérim pendant deux jours, le temps qu'un remplaçant ayant le même niveau d'accréditation vienne prendre le relais. Même pendant cet intérim, elle n'aurait normalement pas accès aux informations de ce niveau : elle ne serait là que pour servir de gardienne.

Cependant, l'occasion de consulter les manuscrits de Voynich et les autres documents en rapport avec les Gates ne se représenterait certainement pas de sitôt. Elle allait donc saisir cette chance. Peu importe ce qu'il adviendrait. Elle avait de toute façon la conviction que son vide intérieur aurait raison d'elle si elle ne s'accrochait pas à quelque chose.

Elle avait trouvé une carte d'accès de son père dans ses affaires. Elle ne pouvait pas s'en servir telle quelle car il fallait une confirmation biométrique pour valider les différents accès. Elle avait donc fait appel à Geith, un ami d'enfance et génie en informatique, pour qu'il pirate la carte et remplace les données de son père par les siennes.

Il était très doué, elle ne s'en faisait donc pas trop. Enfin, elle essayait surtout de se le répéter, car Sophia restait un système hyper-intelligent qui avait longtemps permis de maintenir la bonne cohésion dans Alexandrie II. En dehors de décider de leurs carrières, Sophia était une IA dont l'usage quotidien leur était désormais indispensable.

Son usage se faisait à plusieurs niveaux, selon les accréditations de chacun. C'était un système qui se renforçait continuellement depuis des années pour empêcher toute infraction dans la base de données d'Alexandrie II. Pour la sécurité d'Athénée, une variante spécialisée dans la cybersécurité avait été créée : il s'agissait d'Isis. Elle n'avait jamais connu d'infiltration, pourtant leurs informations étaient très convoitées et se vendaient cher dans ce monde en ruines. Cela prouvait simplement l'efficacité d'Isis.

Malgré tout, Neyo ne pensait pas que quelqu'un ait déjà essayé d'infiltrer le système avec un accès direct au niveau 7 d'Athénée et une carte d'accès du même niveau. Les conditions étaient réunies pour qu'elle devienne le premier individu à passer outre la sécurité d'Isis. La peur ne la quittait pas pour autant depuis qu'elle avait décidé de le faire... après tout, cela restait très risqué. Elle pouvait finir sur l'échafaud ou, pire encore, se retrouver à La Prison de Verre, la Ville-Dôme pénitentiaire Outback-Alpha, où elle devrait travailler dans leurs mines dans des conditions inhumaines jusqu'à la fin de ses jours.

Quoi qu'il en soit, sa décision était prise. Le lendemain, elle tenterait le coup et improviserait ensuite si cela se passait mal. Elle n'avait pas d'autre choix que de se lancer dans cette entreprise inconsidérée les jours suivants.

Neyo se rendit à Athénée comme à son habitude. Malgré le crime qu'elle s'apprêtait à commettre, rien dans son attitude ne laissait paraître le moindre geste traître. Pourtant, en son for intérieur, tout se bousculait. Elle n'avait jamais commis d'impair, pas même un délit mineur, durant ses vingt-sept ans d'existence, et elle allait débuter par le pire qui soit dans le Sanctuaire du Savoir. Sa détermination lui permit cependant de faire abstraction et de ne pas se défiler.

Ayant suivi tous les protocoles pour occuper sa fonction par intérim le vendredi précédent, elle accéda sans contrainte protocolaire au niveau 7 où, toute la journée, elle exécuta ses devoirs naturellement.

Elle disposait des droits pour manipuler et déplacer les caissons d'atmosphère neutre du niveau supérieur vers les zones de stérilisation, mais ses droits de consultation, inscrits dans la puce sous-cutanée de son poignet gauche, restaient désespérément bloqués au niveau 6. Le système lui interdisait d'ouvrir les fichiers et toute tentative de sa part serait immédiatement signalée par une alarme silencieuse.

Trente minutes avant la fermeture d'Athénée, Neyo décida de passer à l'action. Elle prit l'héritage de son père - sa carte d'accès magnétique - avant de rapprocher lentement son poignet de sa bouche et de s'adresser à voix basse à Sophia via la puce implantée dans sa chair : « Lance un appel à Geith ». Geith décrocha aussitôt. Neyo baissa son poignet, son oreillette ayant pris la suite une fois l'appel accepté.

« Je me me rends vers le terminal central, dit-elle en gardant une voix basse. Dès que j'aurai introduit la carte de mon père, tu devras aussitôt faire ce que tu as à faire pour qu'Isis ne détecte pas la supercherie. »

Son interlocuteur ayant compris ses indications, Neyo s'avança vers le terminal central, aussi nommé le Saint des Saints, le cœur battant à un rythme d'enfer. Elle inséra la carte magnétique et murmura : « C'est fait. » Elle n'avait en réalité pas besoin de parler à voix basse, car la salle du terminal n'était pas équipée de caméras et encore moins de micros par souci de sécurité. Aucune information de ce niveau ne pouvait être laissée sur des bandes visuelles ou audios.

Neyo approcha ensuite son poignet du lecteur biométrique. Après la confirmation, un écran s'alluma, demandant de « rapprocher le visage », ce qu'elle fit en contenant sa respiration, comme si la réussite de leur escroquerie en dépendait.

Un faisceau de lumière bleue balaya sa rétine, tandis qu'un déclic magnétique résonna dans la salle déserte : « Identité confirmée : Bibliothécaire-Archiviste Neyo Walker. Statut : Autorisation de niveau 7 valide. Accès logistique et consultation. »

La lourde porte blindée donnant accès à la salle où étaient préservés les manuscrits physiques de niveau 7 glissa en silence. Neyo n'y croyait pas vraiment : ils avaient réussi à tromper Isis, réputée pour son infaillibilité. L'urgence ne lui laissa cependant pas le temps de s'extasier plus longtemps. Après tout, l'alarme pouvait encore se déclencher à tout moment et elle se retrouverait enfermée jusqu'à l'arrivée de la sécurité.

L'atmosphère changea instantanément dans cette salle. Ici, point de néons cliniques ou de cloisons d'acier épurées. Alexandrie II protégeait son savoir le plus précieux dans un bunker au climat rigoureusement contrôlé, évoquant les cryptes d'un autre temps. Des dizaines de caissons en verre quantique s'alignaient, baignés dans une lueur ambrée très faible, maintenant une atmosphère d'argon pur pour stopper l'usure du temps.

Neyo traversa lentement les rangées, ses pas étouffés par le revêtement antibruit du sol qui lui donnait l'impression d'être dans un espace où le temps était suspendu. Elle s'arrêta devant la cellule 7-B, celle qui contenait l'objet de sa quête. Là, flottant en lévitation magnétique au centre d'une capsule stérile, reposait un joyau découvert au Dehors douze ans plus tôt : le Second Manuscrit de Voynich.

Ce livre légendaire, écrit dans une langue inconnue que le Dôme avait mis une décennie à décrypter grâce à ses ordinateurs quantiques, ne contenait pas des formules magiques comme supposé lors de sa découverte, mais les relevés topographiques et magnétiques des Janus.

Neyo enfila ses gants à retour haptique. Ses mains tremblaient légèrement. Elle connecta un module d'extraction pirate sur le port analogique situé à la base du caisson et dit, toujours à voix basse : « C'est bon, tu peux y aller », s'adressant à Geith qui était toujours en appel depuis le début de l'opération.

Pour le système, il s'agissait d'une simple consultation effectuée par un individu ayant l'autorisation. Les bras robotisés à l'intérieur du verre s'activèrent avec un sifflement pneumatique presque imperceptible, tournant délicatement les pages du parchemin médiéval couvertes de dessins de plantes non répertoriées jusqu'alors, de diagrammes astronomiques étranges et de cercles concentriques entourant des monuments anciens.

À chaque page tournée, un scanner laser balayait le document pour vérifier son intégrité. Mais connecté à partir du module pirate, Geith interceptait le signal, aspirant les données décryptées, les images des portails des Bermudes, de Khéops, de la Schwarzwald, les sauvegardant dans une base de données personnelle. Sur l'écran digital, s'afficha une barre de chargement avec des données croissantes...

5%... 10%... 15%... 20%... 25%... 30%... 35%...

Le silence de la crypte était si dense que Neyo entendait les battements de son cœur qui avaient, depuis un moment, accéléré. Geith, connecté au réseau de caméras extérieures, lui signala l'arrivée d'une personne près de la porte menant à la salle du terminal central.

« Qui cela peut-il être ? se demanda-t-elle, terrifiée. Personne dans Athénée ayant l'autorisation de ce niveau ne devrait être présent à cette heure proche de la fermeture. » Neyo se figea lorsque Geith lui apprit qu'il s'agissait du Professeur Cebas. S'il entrait dans la salle du terminal central, il ne mettrait pas plus d'une minute à comprendre ce qui se passait, et ce serait fini pour elle : la mort ou Outback-Alpha.

Soudain, Neyo entendit la voix grave du Pr. Cebas : « Neyo ? Êtes-vous encore là ? » Elle mit deux secondes à comprendre qu'elle venait de son oreillette, connectée directement à l'interphone devant la porte d'entrée de la salle du terminal. Pourquoi, se demanda Neyo, pourquoi n'entre-t-il pas directement ? C'était possible pour lui, alors pourquoi préférait-il lui parler depuis l'interphone ?

Neyo reprit son calme et lui répondit sereinement : « Oui, Pr. Cebas. Un dernier contrôle de routine pour m'assurer que tout est en place et j'aurai fini ma journée. » Pendant ce temps, la barre de chargement affichait successivement 65%... 70%... 75%...

Elle attendit ce qui lui sembla une éternité avant d'avoir sa réponse : « D'accord. Je vois que vous prenez toujours votre travail avec autant de sérieux. » Après un silence de quelques secondes, il reprit : « Je suis ici car je souhaite m'entretenir avec vous. Je vous attendrai à l'accueil. »

Neyo ne comprenait pas ce soudain intérêt que le Pr. Cebas avait pour elle. Ils ne s'étaient pas parlé depuis qu'il lui avait annoncé la disparition de son père, et aujourd'hui, comme par hasard, il se trouvait là et voulait s'entretenir avec elle. Neyo ne croyait pas tellement au hasard, mais ne pouvant expliquer sa présence et son intérêt, elle ne s'attarda pas plus que cela sur le sujet. S'il avait découvert ce qu'elle tramait, il ne se serait certainement pas contenté de rester à la porte.

« Peut-être a-t-il simplement appris que j'étais responsable par intérim du niveau 7 et que sa relation passée avec mon père l'obligeait à quelques protocoles sociaux envers moi », se dit Neyo pour ne plus trop y penser.

Elle répondit simplement : « Je vous rejoins bientôt, Professeur. » Et lui ajouta avant de repartir : « Ne vous éternisez pas. Le système passe en couvre-feu dans quelques minutes. Et le Conseil n'aime pas les anomalies d'horaires. »

Neyo laissa échapper un soupir en apprenant par Geith, qui avait toujours accès à la vidéosurveillance, que le Pr. Cebas s'éloignait. La barre de chargement sur l'écran affichait enfin 100%. Neyo retira le module d'extraction du port, le dissimula et rangea ses gants.

Après avoir coupé l'appel avec Geith, elle sortit de la crypte, referma derrière elle et s'assura que tout était normal. Elle prit le chemin de la sortie et alla rejoindre le Professeur Cebas à l'accueil, maintenant plus préoccupée par ce qu'il comptait lui dire.

Le hall d'Athénée était plongé dans la pénombre du couvre-feu naissant. Le Professeur Cebas n'attendait pas Neyo au milieu des courants d'air de l'accueil. Il l'avait devancée de quelques pas, l'invitant d'un geste feutré à le suivre vers le petit salon-café réservé au personnel de la bibliothèque et à quelques éminents personnages de la recherche. À cette heure, l'endroit était presque désert, baigné par la lueur diffuse et bleutée des parois du Dôme.

Neyo sentait le module d'extraction dissimulé contre son poignet, juste au-dessus de sa puce cutanée, comme s'il lui brûlait la peau. La pensée qu'elle avait essayé de chasser revenait de plus en plus la troubler avec le Pr. Cebas devant elle.

Le Professeur Cebas s'installa lourdement dans un fauteuil en cuir sombre, à la place la plus éloignée des personnes encore présentes dans le café. Ce détail n'échappa pas à Neyo. Il commanda deux cafés synthétiques via l'interface tactile de la table, sans détacher son regard de Neyo pour autant. Elle eut l'impression qu'il scrutait au plus profond d'elle-même. Son visage de soixantenaire, sculpté par les responsabilités et la rigueur d'Alexandrie II, semblait porter la sagesse de tant d'années de recherches et de savoirs accumulés. Ses yeux marrons, d'une lucidité perçante, donnaient l'impression qu'il sculptait chaque cellule du corps de la jeune femme.

Un silence s'installa, lourd, seulement rompu par le bourdonnement léger des générateurs d'Athénée. L'atmosphère devenait étouffante pour Neyo ; elle ne savait comment réagir face à cet homme dont elle était incapable de deviner les intentions. Elle se demandait si une troupe d'agents de sécurité d'Athénée ou une autre milice allait surgir de l'ombre à chaque seconde pour la saisir.

« Vous semblez nerveuse, Neyo, commença calmement le Pr. Cebas alors que les deux tasses qui venaient d'arriver fumaient entre eux. C'est peut-être simplement la fatigue due à l'exigence de votre occupation. Ou est-ce le poids de la découverte qui vous oppresse ? » Cette dernière question fit sursauter légèrement Neyo. Elle pouvait être aussi bien anodine que lourde de sens.

« Je... je suis juste fatiguée, Professeur, répondit-elle en s'efforçant de maintenir son regard, bien que sa gorge soit nouée. C'est une grande responsabilité. » Le Pr. Cebas avait observé ses moindres réactions ; il esquissa un sourire presque imperceptible, teinté d'une profonde mélancolie. Il prit sa tasse, souffla sur le breuvage, puis la reposa sans la porter à ses lèvres.

« Votre père, reprit-il d'une voix basse, presque nostalgique, avait cette même tendance à trembler des mains lorsqu'il faisait une nouvelle découverte. C'était un homme brillant, et je ne doute pas qu'il en soit de même pour vous, Neyo. C'était un acharné, il était incapable de se sortir une idée de la tête tant qu'il ne l'avait pas complètement disséquée. Tout devenait une obsession avec lui. Son acharnement lui a valu plusieurs fois des frictions avec le Conseil à cause de ses entorses répétées aux procédures. »

Neyo sentit son cœur rater un battement. Elle serra discrètement les poings sous la table. Elle se demandait si les propos du Professeur avaient un double sens, s'il ne la mettait pas en garde en faisant un parallèle.

Il reprit son discours après une pause volontaire, comme pour laisser à Neyo le temps de s'en imprégner : « Le Conseil aime l'ordre, poursuivit le Ministre d'un ton monocorde mais lourd de sous-entendus. Il aime les trajectoires rectilignes. Sophia en est le fondement ; elle calcule nos vies pour nous offrir les meilleures possibilités et ainsi éviter un maximum d'insatisfaction. Mais parfois, la génétique est plus forte que les algorithmes. L'obsession est un trait de caractère qui se transmet, semble-t-il. »

« Où voulez-vous en venir, Professeur ? demanda Neyo, la voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru, poussée à bout par ce jeu du chat et de la souris. » Les doutes qu'avait Neyo quant au fait que le Professeur Cebas soit au courant de son impair se muèrent presque en certitude.

Cebas se pencha légèrement en avant au-dessus de la table. Son regard se fit plus dense, presque protecteur, malgré la froideur de sa fonction et de son attitude jusque-là.

« Je veux en venir au fait que ce Dôme, aussi protecteur soit-il, devient vite un obstacle pour ceux qui cherchent à élargir leurs horizons au-delà de ses parois. Adan, votre père, le qualifiait souvent de cage pour ses nombreuses restrictions en ce qui concerne le Dehors. Les motifs présentés par le Dôme sont justifiés. L'histoire de l'ancien monde leur a enseigné le prix de trop de liberté, le danger de ceux qui agissent sans mesurer les conséquences de leurs actes. Cependant, c'est devenu une peur pour eux, et la peur obstrue la raison. »

Il marqua une pause, fixant Neyo avec une intensité qui lui fit comprendre, sans l'ombre d'un doute, qu'il savait exactement ce qui venait de se passer au terminal 7-B. Pourtant, si l'alarme silencieuse avait été déclenchée, pensa Neyo, c'est la sécurité qui l'aurait accueillie et non le Professeur Cebas. Il savait, mais comment ? Elle ne put le deviner, et cela n'importait plus.

« Bref, reprit le Pr. Cebas, je suppose que vous avez compris tout cela depuis longtemps déjà. » Il prit un air détendu en prononçant ces mots et porta enfin la tasse de café à ses lèvres. « Laissez-moi vous parler un peu de mes aventures avec votre père. Bien sûr, cela reste entre nous ; je n'aimerais pas avoir de soucis avec le Conseil. »

À ces derniers mots, Neyo se détendit. Elle comprit qu'elle n'avait rien à craindre du Pr. Cebas. Enfin, c'était ce que son instinct lui disait. Le Professeur dégageait à présent une attitude paternelle. Neyo n'avait plus été considérée ainsi depuis la disparition de son père. Elle baissa sa garde et se fit toute ouïe face aux propos du Pr. Cebas qui reprenait son discours.

« Il faut à tout prix respecter trois règles fondamentales lorsqu'on s'aventure Dehors, dit-il d'un air plus sérieux. Premièrement, on n'y survit pas avec de la théorie ou des données collectées à l'avance. C'est pourquoi nous nous entourons toujours de personnes capables d'interpréter et d'agir en conséquence avec les plus grandes précautions. Des spécialistes du terrain, des gens qui ont de la boue de l'extérieur ancrée sous les ongles. »

Neyo suivait de près chaque mot prononcé par le Pr. Cebas pour ne rien rater. Elle était à la fois captivée et terrifiée par ces conseils qui semblaient lui présenter un monde nouveau et sauvage dans lequel la moindre erreur pouvait conduire à la fin de l'aventure.

Le Pr. Cebas, qui avait marqué une pause en remarquant ce sentiment ambivalent qui s'emparait de Neyo, reprit son prêche : « Deuxièmement, l'environnement et le climat sont complètement aléatoires et imprévisibles. Tout ce que nous connaissons de l'ancien monde n'a plus forcément de valeur. La nature a repris ses droits de la manière la plus violente qui soit après deux guerres nucléaires et des décennies sans présence humaine. Le magnétisme de la Terre s'affole très souvent, ce qui rend très difficile l'usage de nos appareils. Il nous fallait nous diriger la plupart du temps avec notre instinct et ce qu'on pouvait lire de notre environnement. Il ne fallait pas s'affoler face à ces éléments, mais les utiliser. La pire des tempêtes peut devenir le seul abri ou passage possible. »

« Enfin, certainement le plus important de tous : ne faites pas confiance aux hommes. Contrairement à la nature, aussi sauvage soit-elle, l'homme agit trop souvent sous le coup d'intentions perverses et corrompues. »

Neyo remarqua tout de suite le changement dans le discours du Pr. Cebas. Contrairement aux deux premières mises en garde, celle-ci lui était adressée de manière directe. Cela confirmait que le Pr. Cebas avait tout découvert et qu'au-delà de cela, il avait également deviné ses intentions pour la suite.

Le Pr. Cebas se leva, ajustant sa veste grise d'un geste impeccable. Il n'avait pas fini son café. Il posa un regard chargé d'une profonde tristesse et d'un infini respect sur la jeune femme, semblable à celui des personnes qui ont vécu une multitude d'expériences à la fois tristes et extraordinaires.

« J'aimais beaucoup votre père, Neyo Walker, reprit-il d'un ton plus formalisé. C'était mon plus vieux et plus cher ami. Il a vécu selon ses principes sans jamais se limiter par ce que d'autres ont décidé. Je l'ai toujours admiré pour cela, c'était un grand homme. Sur ce, prenez soin de vous. Le couvre-feu sera actif dans pas longtemps, passez une bonne soirée. »

Sans attendre de réponse, l'homme de 1m85 se retourna et s'éloigna d'un pas mesuré, sa silhouette se fondant rapidement dans l'obscurité du hall d'Athénée.

Neyo resta seule dans le café désormais désert. Elle n'arrivait pas à croire à la tournure qu'avaient prise les événements. Ce matin, en s'apprêtant à dérober les secrets d'Athénée, elle n'aurait jamais envisagé se retrouver là ce soir. Elle avait gagné bien plus que ce qu'elle était venue chercher. Elle avait la certitude que le Pr. Cebas venait de lui donner son approbation... bien qu'officieuse. Et cela, pour elle, valait presque autant que les informations qu'elle venait de dérober. Tout cela venait la conforter dans son entreprise.

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Strong Dialog

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🔥🔥🔥👍👍👍

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