L'ardoise by T. Grey Smith at Inkitt
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L'Ardoise

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Summary

Il sait survivre à tout — sauf à une dictée. Dark romance MM · Slow burn · Contenu adulte Lucien Vasseur, vingt-quatre ans, sait lire les gens comme personne, mais pas écrire son propre prénom sans faute. Détenu à la maison d'arrêt de Fresnes-sur-Oize, il devient le cobaye d'un programme expérimental : refaire toute sa scolarité, du CP jusqu'au bout, entre quatre murs. Son professeur ? Aurélien Delcourt. Brillant, arrogant, tombé en disgrâce après un scandale dont personne ne prononce le nom. Un homme de luxe en fin de droits, jeté ici — comme lui. Trois éducateurs ont déjà fui. Aurélien, lui, reste. Pas par bonté : par orgueil. Et parce que ce détenu insolent qui compte sur ses doigts est la seule énigme qu'il n'arrive pas à résoudre. Entre les tables qui boitent, les matons qui cognent, un ballon crevé et une ardoise qui pardonne tout, deux hommes que tout oppose vont s'apprendre bien plus que l'alphabet. Certaines dettes ne s'effacent pas. Celle-ci, il faudra l'écrire.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+
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Chapitre premier - Le programme

(POV : Aurélien)

On m’avait promis un bureau. On m’a donné un parloir désaffecté, une table boiteuse et vingt-trois minutes d’attente devant une porte blindée pendant que deux surveillants vérifiaient si mon stylo-plume constituait une arme. Il en constituait une, évidemment. Simplement pas du genre qu’ils imaginaient.

— Vous pouvez garder le stylo, a fini par concéder le plus jeune. Pas l’encrier.

— C’est une cartouche.

— Pas l’encrier.

J’ai souri. J’ai un excellent sourire ; il m’a ouvert plus de portes que mes deux agrégations. Ce matin-là, il m’a ouvert celle du bâtiment B de la maison d’arrêt de Fresnes-sur-Oize, et je me souviens d’avoir pensé, pendant que la serrure claquait derrière moi :voilà donc à quoi ressemble une seconde chance. C’est plus sale que prévu.

D’autant plus sale que je n’avais rien demandé. C’est le rectorat qui m’avait trouvé, six semaines après Henri-IV, six semaines pendant lesquelles mon téléphone n’avait sonné que pour des journalistes et ma mère. Une femme du ministère, tailleur gris, voix de répondeur, m’avait tendu un dossier cartonné dans un café où personne ne me reconnaîtrait.

— Programme expérimental Second Départ. Scolarisation complète d’un détenu adulte sorti du système à six ans. Programme officiel de l’Éducation nationale, du CP jusqu’au brevet si le sujet suit. Vous seriez le premier enseignant. Le sujet a été sélectionné.

— Lesujet, ai-je répété.

— Le détenu.

— Il y a des enseignants dans les prisons depuis trente ans, madame. Une unité par établissement, des collègues à moi, des cours en groupe. Pourquoi inventer un programme ?

— Parce que nos unités remettent à niveau. Elles ne construisent pas. — Elle a tourné une page sans la regarder ; elle connaissait son dossier par cœur, ce qui, dans un ministère, relève presque de l’affection. — Les hommes qui viennent chez nous ont eu l’école. Mal, brièvement, mais ils l’ont eue. On leur rebouche des trous. Celui-là, on ne peut pas le remettre à un niveau qu’il n’a jamais occupé. Il a essayé le groupe. Le groupe l’a essayé aussi.

— Et vous ouvrez un dispositif national pour un homme.

— Nous ouvrons un dispositif pour une statistique. Il se trouve qu’elle a un nom. — Elle a poussé une feuille vers moi, un tableau, des cases. — Il sera d’ailleurs rémunéré, comme en formation professionnelle. C’est sous cette ligne-là que nous avons pu inscrire l’expérience : dans un budget, l’instruction n’existe pas. La formation, si.

— Vous choisissez un homme fini pour éduquer un homme qui n’a jamais commencé, et vous le facturez en menuiserie. C’est poétique. C’est vous qui avez écrit le projet, ou un cabinet de conseil ?

Elle n’a pas ri. Heureusement, moi si, parce qu’il faut bien que quelqu’un rie dans ce genre de scène, et j’ai signé. Pas par vocation — j’avais brûlé la mienne publiquement, avec les rideaux et le reste. J’ai signé parce que l’alternative était de continuer à boire du sancerre à onze heures du matin en relisant les articles sur ma chute, et que même la déchéance finit par manquer de vocabulaire nouveau. Voilà pourquoi, six semaines, deux visites médicales et un extrait de casier judiciaire vierge plus tard — ironie que je savoure encore —, je suivais dans un couloir vert d’eau un directeur d’établissement nommé Berthier, qui transpirait la bonne volonté comme d’autres transpirent tout court.

— Monsieur Delcourt ! L’homme d’Henri-IV !

— L’hommeanciennementd’Henri-IV.

— Oui, enfin, bon. — Il a agité une main, comme on chasse une guêpe ou un scandale. — En ce qui concerne votre élève… je vais être honnête avec vous. On a commencé par la voie normale. Cours en groupe, deux fois par semaine, avec les autres. Et un groupe, ça va vite. Le jour où il ne comprend pas — et il ne comprenait jamais, puisqu’on partait toujours de quelque chose qu’il n’avait pas —, il se lève. Trois fois sur quatre, il sort en claquant la porte.

— Et la quatrième ?

— La quatrième, il a mis une chaise dans un mur. — Berthier a fait tourner son stylo entre ses doigts. — Dans un mur, monsieur Delcourt. Pas dans un homme, et il en avait onze sous la main. Cette nuance a l’air de rien. Moi, je vis dessus. Deux de mes collègues ont demandé à ne plus l’avoir. Le second l’a demandé par écrit et — détail que je vous laisse savourer — sa lettre était bourrée de fautes.

— Charmant.

— Il n’est pas violent, s’est empressé d’ajouter Berthier. Enfin. Pas gratuitement. Il est… — il a cherché le mot avec la mine d’un homme qui fouille une poubelle — …fier.

Il a poussé vers moi une chemise en carton. LUCIEN VASSEUR, 24 ANS. J’ai ouvert.

On croit qu’un dossier administratif ne raconte rien. C’est faux : il raconte tout, à condition de lire ce qui manque. Celui-ci était un gruyère. Scolarité :interrompue en cours de CP. Ensuite, dix-huit ans de trous. Placements — huit familles d’accueil, dont trois signalées, dont une avec un mot que je ne recopierai pas. Fugues à répétition à partir de onze ans. Aucun certificat, aucun diplôme, aucun soin, aucune trace, comme si la République avait égaré un enfant entier et classé la perte en pertes acceptables. Puis, soudain, l’écriture serrée des tribunaux. Le motif de la condamnation, je l’ai lu deux fois. Il faudra bien y venir un jour ; pas ce matin-là. J’ai refermé la chemise et, pour la première fois depuis trois mois, j’ai pensé à autre chose qu’à moi-même pendant presque une minute entière.

— Il sait lire, a précisé Berthier. C’est le plus étrange. Il a appris tout seul, on ne sait pas comment. Mais écrire, compter… — Il a secoué la tête. — Le rapport du psychologue dit qu’il a le niveau d’un enfant de six ans dans certains domaines — et dans d’autres, une intelligence que nos tests ne savent même pas mesurer. Il a écrit, je cite : « une acuité qui n’est d’aucun âge ».

— Et dans quels domaines n’a-t-il aucun âge ?

Berthier m’a regardé par-dessus ses lunettes.

— Survivre, monsieur Delcourt. Il est très, très diplômé en survie.

Sur quoi il m’a confié à un surveillant, qui m’a confié à un autre, et de main en main, comme un colis dont personne ne veut signer le reçu, je suis arrivé dans la salle qu’on m’avait attribuée, laquelle sentait la javel et le renoncement. Une table, deux chaises, un tableau blanc rescapé d’un autre siècle. Par la fenêtre grillagée, on voyait la cour de promenade : des hommes tournaient en rond dans le froid, pendant qu’au fond, contre le mur d’enceinte, d’autres se disputaient un ballon crevé avec l’application de gens pour qui c’était la seule chose au monde qui obéissait encore à des règles justes.

J’ai disposé mes affaires. Cahier neuf. Ardoise — oui, une ardoise, on m’avait ri au nez au magasin. Le stylo-plume sans encrier. Et j’ai attendu, cependant que mon cœur faisait une chose curieuse qu’il n’avait plus faite depuis des années de rentrées scolaires : il comptait les pas dans le couloir.

Deux surveillants l’ont amené. Le premier, un grand type au visage en lame de couteau, le tenait par le bras d’une manière qui n’était pas réglementaire — trop haut, trop serré — et je l’ai noté quelque part dans un coin de moi, sans savoir encore que ce coin s’appellerait un jourla haine. Le second a détaché les menottes, marmonné « une heure », et ils sont sortis.

Et nous nous sommes regardés.

Le dossier disait vingt-quatre ans. Le corps en disait dix-neuf et les yeux cinquante. Brun, mal rasé de deux jours, une cicatrice fine qui coupait le sourcil gauche comme une correction dans une marge. Il portait le survêtement gris de l’administration pénitentiaire, un vêtement conçu par un ministère pour n’aller à personne, et sur lui, allez savoir pourquoi, ça tombait bien.

Il s’est adossé au mur — pas assis : adossé, près de la porte, à l’endroit exact d’où l’on surveille les sorties. Une épaule contre le béton, une jambe repliée, tout le poids sur une hanche. J’ai d’abord cru à une pose, de celles qu’on répète devant une glace à dix-sept ans pour faire tomber quelqu’un. Il m’a fallu des semaines pour comprendre que rien, chez lui, n’avait jamais été choisi pour plaire, que cette ligne-là était une position de repli calculée au centimètre, et que c’est très exactement ce qui la rendait insupportable.

Il m’a détaillé de la même façon que j’avais lu son dossier : en cherchant les trous.

— C’est quoi ce délire, a-t-il dit enfin. T’es le nouveau ?

— Aurélien Delcourt. Je serai votre enseignant.

— Monquoi?

— Votre professeur.

— Ah ouais. — Un demi-sourire lui est monté au visage, du côté de la cicatrice, comme si même son amusement avait appris à se méfier. — Le mec d’avant aussi c’était mon professeur. Il a chialé dans sa caisse sur le parking. Véridique, Momo l’a vu d’la fenêtre, le parking il est juste en dessous.

— Je ne possède pas de voiture. Le problème est réglé.

Ça l’a pris de court pendant une demi-seconde — juste le temps de voir l’hameçon accrocher quelque chose — puis il a haussé les épaules et s’est décollé du mur, juste assez pour tourner autour de la table, du matériel, de moi, comme on inspecte une cellule qu’on vous attribue.

— C’est quoi, ça ? — Il a pointé le menton vers l’ardoise.

— Une ardoise. On écrit dessus, on efface, on recommence. C’est l’objet le plus honnête de toute l’Éducation nationale : il pardonne tout.

— On dirait un truc de gosse.

— C’est un truc de gosse.

— J’suis pas un gosse, gros. Tu vas pas m’faire écrire sur c’truc-là comme un gamin d’la maternelle.

— Vous n’êtes pas un gosse, en effet. Vous êtes un adulte avec un niveau CP. Par conséquent, l’un de nous deux devra faire preuve d’humilité, et j’ai le regret de vous informer que ce ne sera pas moi. J’ai épuisé la mienne récemment. Les journaux en ont fait des unes.

Il a plissé les yeux. Quelque chose a remué derrière, une mémoire qui fouillait — puis qui a trouvé, et son visage entier s’est allumé comme une cour de promenade quand quelqu’un tombe.

— Attends. Attends, attends. J’te connais, toi. — Il s’est rapproché d’un pas, le doigt levé vers ma figure. — T’es le mec des journaux. Momo, il tapisse sa cellule avecLe Parisien, ça fait trois mois que j’me brosse les dents devant ta tronche. — Il a claqué des doigts. — Le prof des riches, là. Henri-Quatre. Le mec qui s’est tapé le mari du ministre. Dans le bahut même, qu’ils disaient. Y avait des caméras et tout.

Il était trop près. Assez près pour que je constate une chose absurde, et je la rapporte parce qu’elle a compté : il avait des yeux ordinaires. Marron. La couleur de la moitié de l’humanité, celle qu’on ne mentionne jamais dans les romans parce qu’elle ne se vend pas. Et je suis resté planté là, un homme de trente-huit ans avec deux agrégations, à me demander comment quelque chose d’aussi banal pouvait faire cet effet-là.

J’aurais pu reculer d’un pas ; il existe des professeurs qui reculent, et c’est même, m’a-t-on expliqué au ministère, ce qu’on attend d’eux. J’ai attendu qu’il recule, lui. Je me suis demandé, pendant le temps qu’il fallait pour respirer une fois, s’il le ferait. Il ne l’a pas fait. J’ai noté ça aussi.

— Il n’y a jamais eu de caméras. — Ma voix est restée parfaitement plate ; c’est un exercice, comme les gammes. — Et c’était le mari d’un secrétaire d’État. La presse fait toujours monter les gens en grade, c’est sa façon d’être polie.

— Donc c’est vrai. — Il a eu un petit rire, pas méchant, pire que méchant : émerveillé. Puis son regard est descendu le long de moi, lentement, et il a terminé la lecture que le journal avait commencée. — Et maintenant t’es là. La veste, elle coûte un bras, mais tes pompes elles ont six mois et t’as pas racheté les mêmes. Plus personne veut t’embaucher, hein. T’es un mec de luxe en fin de droits. — Il a hoché la tête pour lui-même, satisfait, cruel, magnifique. — On t’a jeté ici. Comme moi.

Le silence a duré ce qu’il devait durer. Dehors, quelqu’un a marqué un but avec le ballon crevé ; les cris sont passés à travers les barreaux comme des oiseaux maigres.

— « En fin de droits », ai-je répété. C’est une expression exacte. Vous savez ce qui me frappe, monsieur Vasseur ? Vous venez de faire exactement ce que fait un journaliste d’investigation : une source écrite, mémorisée pendant trois mois. Une vérification sur pièces — la veste, les chaussures. Et une conclusion par analogie. Il y a des élèves de terminale qui n’y parviennent pas. Vous l’avez fait en circulant autour de moi comme un requin, dans une langue que vous avez inventée tout seul parce que personne n’a pris la peine de vous prêter la vraie.

— J’suis pas con. — C’est sorti trop vite, trop fort, et il l’a entendu lui-même ; sa mâchoire s’est resserrée dessus comme sur une faute. — J’ai pas eu l’école, c’est tout. C’est pas pareil.

— Je sais. C’est très exactement ce que je viens de dire, mais vous êtes tellement habitué à recevoir des coups que vous ne reconnaissez plus une main tendue. — J’ai laissé une seconde passer. — Seulement voilà : vous ne savez pas écrire la phrase que vous venez de dire. — Je n’ai pas élevé la voix. C’est plus cruel sans. — « On t’a jeté ici. Comme moi. » Sept mots. Vous ne pouvez pas les poser sur cette ardoise sans qu’ils saignent de partout. Alors voilà ce que je vous propose : vous continuez à me détester, ça m’est parfaitement égal, c’est même distrayant. Mais dans un an, ces sept mots, vous saurez les écrire sans une faute. Et ce jour-là, ils seront à vous. Pour l’instant, ils ne sont qu’à moitié à vous. Comme tout ce qu’on possède sans pouvoir le prouver.

Il n’a rien répondu. Mais il a cessé de tourner.

Il a tiré la chaise — en l’attrapant d’abord par le dossier pour en tester le poids, en homme qui vérifie toujours ce qui peut servir d’arme — et il s’est assis en face de moi, les bras croisés, le menton haut, avec dans le regard cette chose précise que je passerais l’année à essayer de nommer et que ce premier jour, faute de mieux, j’ai classée dans la colonne des victoires. J’aurais dû me méfier de ma propre comptabilité. Je n’avais jamais rien gagné, dans ma vie, sans vouloir aussitôt après le garder.

— Une heure, a-t-il dit. Le maton a dit une heure. Tu m’apprends quoi, en une heure ?

J’ai posé la craie sur l’ardoise et je l’ai fait glisser vers lui à travers la table, lentement, comme on pousse une mise au centre du tapis.

— Votre prénom.

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