I Le Septième Homme sous les étoiles
Au cours de l’été 1946, la disparition d’un détachement ayant combattu sous les couleurs de la France libre pendant la campagne de Tunisie fit l’objet d’une enquête aussi discrète qu’inhabituelle.
Mon grand-père se trouvait parmi les disparus.
Son nom ne figurait pourtant sur aucune liste militaire. Il n’était ni soldat, ni officier, et n’avait jamais volontairement rejoint une armée. Les documents le désignaient tour à tour comme guide indigène, conducteur civil, interprète arabe ou auxiliaire tunisien, selon la fonction que les hommes chargés de rédiger les rapports avaient eu besoin de lui attribuer. Aucun ne semblait s’être demandé comment il se nommait lui-même.
Au commencement de l’hiver 1942, il avait été réquisitionné à M’saken par un singulier groupe allemand qui prétendait accomplir des travaux cartographiques dans le Sud tunisien. Les officiers qui le commandaient voyageaient avec des caisses de matériel scientifique, des instruments de fouille et plusieurs hommes dont l’uniforme ne correspondait à aucune unité qu’il connaissait.
Parce qu’il parlait arabe et français, comprenait quelques mots d’italien et savait conduire sur les routes de la côte, ils prétendirent avoir besoin de ses services.
Ce furent du moins les raisons retenues dans les premiers rapports.
Je devais apprendre beaucoup plus tard qu’ils avaient demandé son nom avant de s’enquérir de ses compétences.
Après leur avoir servi de conducteur et de traducteur pendant une partie de leur voyage, il était parvenu à leur échapper dans des circonstances que les documents ne précisaient jamais de la même manière. Un détachement de la France libre le retrouva quelque temps plus tard, épuisé, porteur de plusieurs feuillets allemands et d’une carte sur laquelle certains lieux avaient été entourés d’une encre noire.
Les Français le soupçonnèrent d’abord d’avoir travaillé volontairement pour l’ennemi. Ils l’interrogèrent durant plusieurs jours, puis finirent par l’engager à leur tour comme interprète et comme guide, étant le seul à connaître l’itinéraire emprunté par les Allemands et à pouvoir les conduire jusqu’à leur mystérieuse destination.
Il ne reçut ni uniforme, ni grade, ni solde régulière.
Lorsque les six membres reconnus de la mission disparurent près du fort romain de Tisavar, aux abords de Ksar Ghilane, au mois de mars 1943, mon grand-père disparut avec eux.
Les rapports comptèrent six noms.
Ma famille en attendit sept.
Les témoignages recueillis le long de leur route insistaient sur l’étrange composition du groupe : un officier français, un tirailleur sénégalais, un soldat syrien, un savant wendat du Canada, une savante anglaise et une historienne hmong venue d’Indochine. À eux s’ajoutait mon grand-père, guide et conducteur sans uniforme.
Plusieurs témoins affirmèrent n’avoir jamais rencontré d’unité semblable. L’un d’eux déclara qu’ils ne voyageaient pas tout à fait comme des hommes réunis par les circonstances : quelqu’un semblait avoir pris soin de réunir des personnes qui, autrement, n’auraient jamais marché ensemble. La remarque fut consignée sans commentaire.
Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage venait à peine d’être créé lorsque l’affaire lui fut confiée. Deux de ses agents furent envoyés à Tunis, puis dans le Sud, afin de reconstituer les derniers mouvements du détachement et de déterminer ce qui s’était réellement produit dans les régions désertiques situées au-delà de Matmata.
Leur enquête, loin d’être rapidement abandonnée, se prolongea durant plusieurs années. À mesure qu’elle avançait, elle fit apparaître des éléments de plus en plus singuliers, dont certains semblent avoir assez vivement inquiété les autorités françaises pour qu’elles en ordonnassent la conservation tout en veillant à ce qu’ils ne fussent jamais portés à la connaissance du public.
Celui-ci ne découvrit l’existence du dossier qu’en 2013, à la faveur des révélations concernant l’assassinat du leader syndicaliste tunisien Farhat Hached.
Alors que les lecteurs assidus de la presse s’abreuvaient du sort de ce pauvre homme assassiné, de ses derniers jours, de ses ennemis et des responsabilités de la Main Rouge dans sa mort, plusieurs copies des archives communiquées à cette occasion commencèrent à circuler. Parmi elles se trouvait une pièce que rien, sinon sa cote et quelques noms inscrits dans ses marges, ne semblait rattacher à l’affaire Hached.
Elle ne fut relayée par aucun grand média.
Soit par oubli, soit par omission consciente.
Le document se retrouva néanmoins dans d’obscurs tabloïds et sur quelques sites traitant de phénomènes étranges, entre des récits de trésors puniques, de soucoupes allemandes aperçues au-dessus du Sahara et de forteresses nazies enfouies sous les dunes. L’entourage déplorable dans lequel il reparut suffit naturellement à le discréditer. Aucun historien sérieux n’avait de raison d’aller chercher une archive véritable au milieu de pareilles extravagances.
Je l’aurais moi-même ignoré si le principal témoignage joint au rapport n’avait porté le nom de ma grand-mère, morte depuis longtemps.
Les agents du SDECE n’avaient interrogé qu’elle.
Mon père, né en 1933, n’avait que dix ans au moment de la disparition et treize lorsque l’enquête commença. Sa sœur était plus jeune encore. Leurs noms apparaissaient dans une copie de l’état civil familial, parmi les dépendants du disparu, mais rien n’indiquait que les agents leur eussent directement adressé la parole. Peut-être les avaient-ils jugés trop jeunes. Peut-être ma grand-mère avait-elle refusé qu’ils les approchassent.
Le dossier se composait de procès-verbaux d’interrogatoire, de relevés topographiques, d’une carte militaire couverte d’annotations et d’un rouleau de photographies très endommagé. La chaleur avait rongé la plupart des images, au point que certaines ne laissaient plus distinguer que des silhouettes pâles, semblables à des formes humaines surprises au milieu d’une nuit sans profondeur.
Plusieurs pages avaient disparu. D’autres portaient des notes ajoutées dans des encres différentes, parfois plusieurs années après les premiers interrogatoires. La numérotation recommençait à trois reprises, comme si plusieurs dossiers avaient été réunis, séparés, puis réunis encore par des hommes qui ne jugeaient pas nécessaire de laisser derrière eux la moindre explication.
Les rapports révélaient que le détachement de la France libre poursuivait un étrange groupe ennemi composé d’officiers allemands, de savants que plusieurs annotations postérieures rattachaient à l’Ahnenerbe et d’hommes dont la fonction ne fut jamais clairement établie.
Le nom de la Société de Thulé n’apparaissait qu’une fois, écrit au crayon dans la marge d’un rapport et suivi d’un point d’interrogation. Cela n’empêcha pas les publications les moins sérieuses d’en faire le centre de toute l’affaire, ni d’ajouter à ces quelques mots des cérémonies occultes, des sacrifices et d’autres absurdités dont les documents originaux ne portaient aucune trace.
Ce qu’ils contenaient réellement était, à mes yeux, plus troublant.
Ils faisaient état de fouilles conduites sous les fondations de Tisavar et d’une ouverture visible sur l’une des photographies, dans le mur méridional du fort, alors qu’aucun plan archéologique ancien ou moderne ne mentionnait de passage à cet endroit.
À en croire les pièces conservées, les Français étaient finalement parvenus à rejoindre leurs adversaires au terme d’un long périple à travers les pistes écrasées de chaleur du Sud tunisien. Les noms de Sousse, M’saken, Sfax, Gabès, Matmata et Chenini revenaient à plusieurs reprises.
Le dernier lieu clairement identifié était Ksar Ghilane.
Après cela, les rapports se contredisaient.
Certains témoins affirmaient que les Français avaient rejoint le convoi allemand. D’autres soutenaient qu’aucun véhicule n’était jamais parvenu jusqu’au vieux fort romain. Plusieurs habitants disaient avoir entendu des tirs dans le désert, mais les dates qu’ils donnaient ne correspondaient ni aux combats connus ni aux déplacements officiels des troupes.
Un rapport parlait d’un effondrement provoqué par les bombardements. Un autre affirmait que les galeries situées sous le fort avaient été retrouvées intactes. Quant à la photographie de l’ouverture, elle ne figurait plus dans les copies les plus tardives du dossier, alors même que plusieurs notes continuaient d’y faire référence.
Il semble pourtant que ce ne furent pas ces contradictions qui indignèrent le plus la population, mais le comportement des agents du SDECE.
Leur insistance, ainsi que les longs interrogatoires auxquels ils soumirent quiconque avait eu le malheur d’avoir un père, un frère ou un oncle sur le chemin de leur enquête, soulevèrent pendant un temps la presse tunisienne.
Ils revinrent plusieurs fois dans les mêmes villages, parfois à des mois d’intervalle. Ils exigeaient des dates exactes de personnes qui se souvenaient de la guerre à travers une naissance, une mauvaise récolte, la mort d’une bête ou un jour de marché. Ils présentaient les photographies d’hommes inconnus et demandaient si quelqu’un les avait vus vivants. Lorsque les réponses ne leur convenaient pas, ils recommençaient leurs questions dans un ordre différent, comme si la vérité devait finir par surgir de l’épuisement.
Dans les rapports, les habitants interrogés étaient simplement désignés comme « indigènes ». Leurs témoignages devenaient des « renseignements de source indigène », et leurs déclarations étaient généralement accueillies avec réserve. Il arrivait pourtant que leurs paroles fussent consignées sur plusieurs pages lorsque les agents y trouvaient de quoi étayer une hypothèse.
Dans un but d’apaisement, le pouvoir français semble avoir effectué un geste envers les journalistes de son protectorat. Il les convia à de longs entretiens confidentiels, ainsi qu’à la visite de certains lieux tenus secrets du public et dont les noms furent ensuite caviardés dans les documents révélés.
Étrangement, ces journalistes finirent par se faire discrets, comme si l’affaire n’avait jamais eu lieu.
Ceux qui étaient proches de l’administration se turent les premiers. Les journalistes indépendants furent quelque peu plus difficiles à éloigner, mais finirent eux aussi par coopérer, ou du moins par se taire. Je n’ai trouvé aucune interdiction officielle, aucune preuve de saisie ni aucune lettre exigeant l’abandon de l’enquête.
Seulement un silence progressif, plus difficile à expliquer qu’une censure déclarée.
La dernière mention publique de l’affaire parut dans un tabloïd tunisien que certains comparèrent plus tard à France-Dimanche. Il rapportait qu’au mois de juin 1943, plusieurs semaines après la disparition de la mission, une grande secousse avait ébranlé le site de Ksar Ghilane sans pour autant s’étendre autour de lui.
Je découvris cet article dans l’arrière-salle d’un café de Sousse dont le propriétaire conservait, reliés par année, de vieux journaux français et tunisiens. Il occupait le bas d’une page jaunie, entre la photographie d’une actrice française et une publicité pour un remède contre la fatigue.
L’article semblait néanmoins quelque peu absurde.
Aucune des pierres ni des ruines qui composaient le site ne portait les stigmates d’un tel événement. Aucun mur ne s’était effondré. Rien ne s’était ébranlé sur ces vestiges qui se dressaient là depuis l’époque romaine. Alors comment une secousse assez forte pour jeter des hommes à terre avait-elle pu réellement toucher l’endroit sans déplacer une seule pierre ?
Le phénomène ne semblait pas davantage s’être étendu aux pistes ni aux villages voisins.
Pourtant, les habitants proches du lieu avaient été formels.
Ils avaient ressenti la secousse.
Certains dirent même qu’ils avaient cru la fin du monde arrivée et s’étaient mis en prière, attendant le grondement de la corne de l’ange de la mort. Une femme affirma que l’eau de son puits était devenue noire pendant quelques minutes. Un berger soutenait avoir aperçu, au-dessus du fort, des étoiles visibles alors que le soleil se trouvait encore haut dans le ciel.
Un autre témoin, dont le nom avait été soigneusement rayé, prétendait avoir entendu plusieurs voix monter de dessous les ruines. Il ne comprenait pas les paroles, mais jurait qu’elles parlaient toutes en même temps, sans jamais se confondre.
Le journaliste rapportait ces récits avec assez d’ironie pour protéger sa réputation, mais pas assez pour dissimuler entièrement son trouble.
Il concluait que, depuis cette journée, les habitants des environs évitaient de conduire leurs troupeaux près des ruines après la tombée de la nuit.
Entre eux, les gens des villes et des villages voisins commentaient à voix basse les événements survenus à cette époque. Ils en parlaient devant leurs parents, leurs voisins ou des hommes dont ils connaissaient la famille depuis plusieurs générations. Mais ils se taisaient devant les étrangers.
Je me persuadai d’abord que ce silence n’avait rien de mystérieux. Le Sud avait vu passer assez d’armées, d’administrateurs, de fouilleurs et d’enquêteurs pour se méfier de ceux qui ne s’intéressaient à lui qu’au moment où ils espéraient y prendre quelque chose.
Cette explication aurait dû me suffire.
Mais il est temps pour moi de lever le voile.
Dans la nuit du 1er novembre 1990, un mendiant vêtu de haillons, que l’on aurait cru échappé du Moyen Âge, se présenta devant la maison de ma grand-mère.
Dans le regard de cet homme, elle reconnut son mari.
Nul n’en sut jamais rien.
Pas plus l’État tunisien que l’État français.
Mon père avait alors cinquante-sept ans. L’homme qui se tenait devant la porte et que sa mère lui désignait comme son père paraissait plus jeune que lui.
Quarante-sept années s’étaient écoulées depuis la disparition, et mon grand-père ne semblait avoir vieilli que d’une quinzaine d’années tout au plus.
Il avait oublié la manière de parler qu’on lui connaissait. Il comprenait encore, par intermittence, l’arabe dialectal de sa femme et de ses enfants, mais semblait incapable d’y répondre sans mêler à ses phrases un étrange langage, sorte de confusion entre le grec, le latin, un vieux français et d’autres sons auxquels personne, dans notre famille, n’aurait su attribuer d’origine.
Si la langue avait été la seule anomalie, peut-être aurait-on fini par accepter son retour.
Mais il était trop jeune pour être le vieillard qu’ils avaient attendu et trop étranger pour redevenir l’homme qu’ils avaient connu.
Durant les années qui suivirent son retour, mon grand-père vécut en nomade entre la maison des siens et les dunes du désert. Il disparaissait parfois pendant plusieurs semaines, puis revenait sans expliquer où il avait dormi ni comment il s’était nourri. Il parlait souvent à haute voix dans son singulier idiome, surtout lorsqu’il observait les nuits étoilées.
Il avait alors ce regard où se mêlaient une profonde nostalgie et une mélancolie que personne n’osait troubler.
Ma grand-mère affirmait qu’il cherchait une étoile.
Lorsqu’on lui demandait laquelle, il détournait les yeux ou répondait par quelques mots que nul ne comprenait.
Il disparut une seconde fois.
Cette fois, il ne revint pas.
Aucun corps ne fut retrouvé. Ma famille prétendit qu’il avait dû mourir dans le désert, mais personne ne sut jamais où chercher sa tombe.
J’ignore si l’on m’a conté toute l’histoire, même à moi.
J’étais trop jeune pour avoir conservé de lui autre chose que quelques images discontinues, sa voix et certains gestes dont je ne compris le sens que beaucoup plus tard. Je ne connais véritablement ses dernières années qu’à travers les récits incomplets de mon père et de sa sœur. Leurs versions du retour différaient sur de nombreux détails. Tous deux s’accordaient pourtant sur un point : il ne fallait jamais demander à mon grand-père ce qu’il avait vu de l’autre côté du désert.
J’ai aujourd’hui de bonnes raisons de regretter de ne pas avoir respecté cet avertissement.
Cette histoire de famille me concerne désormais trop directement pour que je puisse encore l’examiner en simple témoin, et les souvenirs que j’en ai conservés risquent de me pousser à une décision dont je redoute l’issue.
À l’aube du 26 juin 2016, je m’échappai des ruines de Chenini tandis que de violentes secousses ébranlaient la montagne.
Je me souviens de la poussière qui obscurcissait le ciel, des pierres qui roulaient depuis les hauteurs et du cri des bêtes enfermées dans les maisons. Je me souviens surtout d’un grondement venu des profondeurs, si semblable à celui décrit dans l’ancien article sur Ksar Ghilane que je compris, avant même d’avoir retrouvé la route, que les récits de 1943 n’avaient jamais été de simples superstitions.
Dans les heures qui suivirent, je ne pensai qu’à rendre l’affaire publique.
Je voulais prévenir les autorités, publier le carnet et conduire des hommes de science jusqu’aux ruines. J’étais persuadé que les preuves suffiraient. Je croyais encore que l’on pouvait contraindre la raison à regarder ce qu’elle ne désirait pas voir, pour peu qu’on lui présentât assez de documents, de cartes et de témoignages.
Mais ma langue s’endormit et ma bouche se ferma.
Peu de gens ressortent indemnes de ce genre d’affaire. J’avais encore la vie devant moi et ne voulais devenir ni la risée du monde ni l’un de ces malheureux dont on écoute les paroles avec un sourire poli avant de les abandonner à leur folie. Je ne voulais pas davantage finir comme ce vieux fou qui vivait près des ruines de Tisavar, aux abords de Ksar Ghilane, et dont les avertissements m’avaient paru, quelques jours auparavant, n’être que les divagations d’un homme rendu sénile par le soleil et la solitude.
Je sais aujourd’hui qu’il n’était pas fou.
Les printemps ont passé depuis cette fuite, et je me sens chaque année un peu plus étranger à ce monde et à ce qu’il tient pour raisonnable. Je ressens désormais le besoin de raconter, tout bas d’abord, puis avec toute l’exactitude dont je suis encore capable, les circonstances de mon voyage et ce que j’ai vécu dans ce lieu que ses habitants eux-mêmes avaient appris à craindre.
Mettre ces faits par écrit m’aide à éprouver la solidité de mes souvenirs. Cela me permet de m’assurer que je ne fus pas la victime d’une fièvre, d’une hallucination ou d’un délire né de la chaleur et de l’épuisement.
Écrire m’aide enfin à comprendre la décision que je repousse encore. Je ne peux en révéler la nature sans anticiper sur des faits qui paraîtraient absurdes, peut-être même risibles, si je ne les rapportais dans l’ordre où je les ai vécus.
Pour expliquer les événements du 26 juin, je dois remonter à l’origine de mon voyage et à ce carnet que je crus d’abord perdu, ainsi qu’aux raisons — alors parfaitement rationnelles — qui me conduisirent vers le Sud, sur la route empruntée par mon grand-père soixante-treize ans avant moi.
Après sa disparition définitive, ses rares affaires demeurèrent dans une caisse métallique que mon père conserva sans jamais l’ouvrir devant moi. Il me la remit au début de l’année 2016, moins comme un héritage que comme un objet dont il désirait enfin se débarrasser.
La caisse contenait quelques vêtements rongés par le temps, une boussole allemande, plusieurs photographies presque effacées et un carnet enveloppé dans une toile bleu sombre brodée de fleurs d’or. Les premières pages étaient rédigées en français et en arabe. Les dernières portaient une écriture inconnue, faite de caractères dont certains rappelaient vaguement le grec ou le latin sans appartenir tout à fait à l’un ni à l’autre.
J’y trouvai également un petit objet de métal pâle, guère plus large qu’une pièce de monnaie. Neuf traits irréguliers entouraient un cercle creux sur l’une de ses faces. L’autre était parfaitement lisse. Je crus d’abord à un sceau, bien qu’il ne portât aucune attache ni aucune marque permettant de déterminer son usage.
Le métal ne ressemblait ni à l’argent, ni à l’étain, ni à aucun alliage que je connusse. Il était froid au toucher et ne présentait pas la moindre trace d’oxydation.
Je le remis dans la caisse.
Une carte du Sud tunisien avait été repliée entre deux feuillets du carnet.
Une ligne partait de Sousse, traversait M’saken, Sfax, Gabès et Matmata, puis descendait vers Chenini avant de s’interrompre près de Ksar Ghilane.
Je ne connaissais Chenini qu’à travers les récits de famille avant de m’y rendre pour la première fois — et, jusqu’à ce jour, la dernière.
Pour oublier une longue et pénible année, achevée par un épuisement nerveux, plusieurs semaines d’arrêt et des nuits durant lesquelles je ne parvenais plus à dormir, je décidai de m’offrir un petit périple à visée touristique, historique et généalogique en Tunisie.
Le tout en suivant, grâce au vieux carnet, le tracé qu’avait jadis emprunté mon grand-père.
Depuis le port de Marseille, je comptais me rendre à Tunis, puis de là à Sousse, dont étaient issues mes familles paternelle et maternelle. Ne disposant que de peu de moyens et toujours à l’affût de l’itinéraire le moins onéreux, j’avais prévu d’alterner les voyages en train, les autobus et les louages, sortes de taxis collectifs qui ne vous conduisent qu’entre certains points fixes et ne partent généralement que lorsque toutes leurs places ont trouvé preneur.
Mon propre voyage commençait à Tunis.
Celui de mon grand-père n’avait véritablement commencé qu’à M’saken.
D’après les quelques pages lisibles de son carnet, les Allemands étaient partis de Sousse avant de le réquisitionner dans sa ville natale, avec un véhicule civil dont les rapports ne précisaient pas le propriétaire. Il avait ensuite traversé avec eux Sfax, Gabès et les reliefs de Matmata, avant que leur itinéraire ne s’enfonçât vers Chenini et les régions désertiques situées plus au sud.
Il m’était donc impossible de suivre exactement ses traces depuis leur origine. Je pouvais seulement rejoindre M’saken, retrouver le lieu où il avait été emmené et reprendre de là la route que les circonstances lui avaient imposée.
Je dois ici préciser l’étendue de mes connaissances linguistiques, car elles eurent bientôt une importance que je n’avais pas prévue.
Ma mère parlait arabe dès que la porte se refermait. Mon père, lui, s’obstinait souvent à nous répondre en français, même lorsqu’il comprenait parfaitement ce qu’on lui disait. Ma tante employait l’arabe plus volontiers encore, notamment lorsqu’elle désirait que les enfants ne rapportassent pas certains propos à l’école.
Je comprenais donc sans difficulté l’arabe tunisien de la côte et le parlais assez correctement pour soutenir une conversation, bien que mon accent trahît aussitôt que j’avais grandi de l’autre côté de la mer.
Je lisais également l’arabe littéraire avec lenteur.
Dans le Sud, les tournures, le rythme et plusieurs mots différaient de ceux auxquels ma famille m’avait habitué. Certaines expressions du Dahar m’échappaient ; d’autres contenaient des termes amazighs ou de vieux mots liés aux pistes, aux citernes et aux terres que je ne connaissais pas. Je pouvais pourtant suivre l’essentiel d’une conversation.
Je décidai néanmoins de laisser croire le contraire.
Cette dissimulation n’avait d’abord rien d’un plan. Elle naquit de la première fois où deux hommes parlèrent devant moi comme si ma présence n’exigeait aucune prudence. Je découvris alors combien les gens révèlent plus volontiers leurs pensées lorsqu’ils vous croient privé des mots nécessaires pour les comprendre.
La gare de Tunis ne m’offrit rien qui méritât alors d’être retenu. J’y achetai un billet pour Sousse après une attente assez longue, supportai la chaleur, le poids de mon sac et l’agitation ordinaire des départs. Nul employé ne parut troublé par les noms inscrits sur ma carte, et aucun voyageur ne manifesta le moindre intérêt pour le vieux carnet que je consultais sur mes genoux.
J’en fus presque déçu.
Je passai plusieurs jours entre Sousse et M’saken, occupé par des visites familiales, des cimetières et des maisons dont les propriétaires connaissaient mieux le nom de mon grand-père que son histoire. Certains se souvenaient qu’il était revenu. Aucun ne voulut me dire d’où.
Après M’saken, je gagnai Sfax, puis Gabès. À mesure que je descendais vers le Sud, les moyens de transport devenaient moins réguliers, les horaires plus incertains et les indications plus dépendantes de celui auquel on avait la chance de s’adresser.
Une heure inscrite sur un panneau n’était jamais qu’une espérance.
Un départ pouvait être retardé par une place vide, une panne, un cousin attendu ou la conviction du chauffeur que la journée n’était pas encore assez avancée pour prendre la route.
Je ne m’en plaignais guère. J’avais entrepris ce voyage pour échapper quelque temps aux exigences de ma vie ordinaire, et les retards eux-mêmes me semblaient participer à cette liberté nouvelle.
![The Moon's Weapon : the cursed mate [ MOVING TO GALATEA]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_123f31099804e79c6de11657975bcaae.jpg)







