Chapitre 1
1983
À cet époque-là, j’ai 24 ans, je suis un homme, un vrai, pas tatoué, ce n’est pas encore la mode. Au début des années quatre-vingt, il n’y a que les motards, les extrémistes de tout poil, les légionnaires et les punks pour exhiber des aigles flamboyants, des croix douteuses, des « Maman je t’aime » et autres « Sandra pour la vie ». Moi, je suis propre sur moi, conventionnel, un peu bourge diraient certains. J’ai un job, un appart, une voiture. Une vieille R5L, 782 cm3, levier de vitesse sur la planche bord, un peu pourrie (la R5, pas la planche de bord, quoique !).
Bon, enfin... ce « bolide » n’est pas vraiment un aspirateur à minettes en tous cas.
Cela dit, côté minettes, ça va, ça vient. C’est l’essentiel non ?
J’ai déménagé, quitté mon patelin, à cause de mon job. Je suis monté à la capitale. Régionale la capitale, on se calme ! C’est cool : ville universitaire, ça bouge, des fêtes, des occases sympas. Et sinon, je sors en boîte le week-end. Régulièrement, je ramasse une poulette ou je me fais embarquer par une tigresse.
Le soir, une ou deux fois par semaine, je vais au ciné. J’ai dégotté une salle Art et Essai, l’entrée est moins chère qu’au Gaumont et on y passe des bons films. J’ai découvert Répulsion de Polanski avec Deneuve (choupette à 22 ans !), revu Vol au-dessus d’un nid de coucou, trop génial et aussi Parfum de femme, aaahhhaAAAgostina Belli...
En sortant du cinoche, j’ai pris l’habitude de faire une halte chez Nono. Chez Nono, c’est un bistrot vieillot, à cinq minutes de chez moi. Noël et Marguerite tiennent la boutique depuis des lustres et sont deux petits vieux bien gentils. Pour sûr, côté clientèle, c’est pas super jeun’s (comme on ne dit pas encore à l’époque) ; il y a un flipper d’accord, mais modèle 1962 Bugs Bunny-Elmer Fudd. Rien de renversant. Mais Nono est sympa, sauf les soirs où il a effectué un peu trop de contrôles qualité sur ses tireuses Kro et rabâche, mél-alcoolique, genre ♫ Avec le temps, avec le temps, va tout s’en va ♫. Sinon, côté avantages, ce sont les bières les moins chères du secteur et puis, on risque pas de s’éterniser : les vieux baissent le rideau vers 23 heures maxi. C’est mieux, quand on bosse le lendemain.
Un soir, j’étais en train de discuter sérieux... avec ma bière, entre une nana qui s’installe au bar, juste à côté de moi. Mignonne, grande, blonde, un peu trop peinturlurée à mon goût, un peu trop de ricil et de mascara (ah bon vous dites, c’est pareil ?), mais bien, vraiment bien la meuf. Juste, un peu trop, c’est tout. Habillée très court. Notez que je n’ai pas dit trop, j’ai dit très ! Ajoutez un décolleté prometteur et pas de soutif sous le lycra diaphane. Bref, vous l’aurez compris, la demoiselle est une pute. Non, stop, calmos, ce n’est pas un jugement de valeur, juste un constat : c’est une pro, une péripathétique-chienne de garde.
On discute. Sympa la meuf. Et pas con, même pas vulgaire du tout. Nono, derrière sa tireuse, ne dit rien : a priori, il la connaît, et visiblement, il l’aime bien Rebecca. Et Marguerite aussi visiblement l’a à la bonne. On discute, longtemps ; les p’tits vieux commencent à monter les chaises sur les tables.
On a quitté le bar pour une table dans un coin.
Comment c’est arrivé, je ne sais plus, mais le fait est qu’on parle... d’art ! Elle me raconte Le Cri de Munch, son émotion la première fois qu’elle a vu une repro de la toile, et sa passion pour les impressionnistes. « Moi, je préfère les pré-impressionnistes comme Turner », je dis. Pas pour me faire mousser, mais parce que c’est vrai. Point. Voilà. Je n’ai aucune raison de vouloir l’impressionner et surtout, surtout, j’ai pas envie de lui mentir. Pourquoi ? Je-sais-pas !
On parle, on parle, Marguerite a fini de passer le balai, Nono ferme le rideau de fer. « Vous monterez vos chaises et vous éteindrez en partant », qu’il dit à Rebecca en lui collant une bise sur le front. « Tu fermeras bien, d’accord ? » Rebecca m’explique :
— On passera par derrière, j’ai la clé.
« Ah oui ! Carrément ! »
Seuls, on continue à discuter, à rigoler, et un peu à spleener... Cool. Longtemps.
Au moment de partir, sur le trottoir, Rebecca me dit : « Si tu veux, on va chez moi ? » Et là tout de suite, elle ajoute « Cadeau ! »
Embarrassé (je ne veux pas lui faire de peine, allez donc savoir pourquoi !), je réponds : « Non, t’es gentille et très mignonne, mais non, ... merci ». Elle n’insiste pas, petit sourire tristounet. On se fait les bises, « Salut ! À une prochaine fois... c’était sympa ! »
On part dans des directions opposées, mais je me retourne pour zieuter son joli petit cul...
Le surlendemain, re-cinoche, mais le film est nul, enfin, il ne me plaît pas, ou alors... Enfin bref, à 10 heures 20 (je traduis : 22 heures du soir !), je suis au bar. Nono ne fait aucune allusion, mais Marguerite, c’est une première, est venue me faire la bise quand je suis entré ! À croire que je fais partie de la famille désormais ! Je me descends deux Fischer et Nono me glisse : « Maintenant, tu rentres mon grand, perds pas ton temps ce soir mais... demain. »
Trop cool pépère !
Dans le mois qui a suivi, on s’est vu sept ou huit fois Rebecca et moi. C’est pas beaucoup ? Oubliez pas quand même, elle est censée bosser de nuit ! À chaque fois qu’on se voit, on parle, on se raconte, on se fait des confidences, on partage des émotions, nos envies, nos espoirs. On a toujours quelque chose à se raconter.
Elle ne m’a plus jamais proposé de la raccompagner chez elle. JSauf la deuxième fois qu’on s’est vu, elle m’a demandé :
— Pourquoi tu veux pas monter avec moi ?
Bien embarrassé le mec !
— J’te dégoûte, c’est ça !
Je réponds en rougissant :
— Mais non, au contraire, sois pas bête !
— T’es du genre jaloux ! Tu partages pas !
— Jaloux, moi ? Pas du tout mon genre ! Non, mais écoute, l’amour tarifé, j’ai essayé, c’est pas mon truc, même si c’est cadeau. C’est pas ça, je ne sais pas comment te dire mais, ... baiser pour baiser et sans baisers au pluriel, vite fait su’l’gaz, bonsoir Mademoiselle, ben… c’est pas mon truc. C’est... plus mon truc !
— Je vois, qu’elle a dit, t’attends le grand amour, la femme de ta vie et là, moi...
Elle n’a pas fini sa phrase, et je n’ai pas su quoi lui dire. Je ne voulais pas lui faire de peine. Ou j’étais trop con tout simplement. Mais bon, stop, mettez-vous à ma place, là, c’était notre deuxième rencontre, je ne la connaissais à peine ! Donc, il y a eu un blanc, on a bu un coup (de bière, pas de blanc) et on est reparti dans nos discussions art-ciné-bouquins-et-je repeins le monde.
Et çà donc, pendant un bon mois. Parfois, en nous voyant dans le miroir piqueté à côté de notre table, j’avais l’impression qu’on jouait Milord : ♪ ♫ Allez venez Milord, vous asseoir à ma table ♫. Rebecca aussi aimait Piaf, même si ce n’était pas de notre âge ! Elle était gentille Rebecca, je la trouvais même de plus en plus… gentille ! Et pas que ! Mais, entre nous deux, avec le décor un peu minable du café, ça aurait risqué de finir comme les Amants d’un Jour : ♪♫ On les a trouvés se tenant par la main ♫.
Un soir, au bout d’un mois donc, au moment de se quitter, sur le trottoir, elle me demande :
— T’es libre demain soir - moi oui - je serai là vers neuf heures.
Elle a débité sa phrase d’un trait et me fixe avec un regard anxieux.
— No prob, je viens ! Neuf heures, ok ! Même... qu’on pourrait... se retrouver plus tôt et se faire un resto si tu veux ?
Là, elle est sciée ! La môme piaffe :
— Tu... tu irais au resto avec moi ?
Elle est craquante !
— Ben oui,... M’enfin, si t’as aut’chose à te mettre que... ton « bleu de travail » !
Elle rit, aux anges.
— T’es couillon toi ! Merci pour l’invite resto, mais non, pas demain, une autre fois. Mais pour demain, c’est d’accord hein ? Neuf heures ! Ici !
Le temps de dire oui, elle me colle un bisou express sur la bouche (Oups !) et part en courant. J’en reste comme deux ronds de flan, à me suçoter les lèvres.
Le lendemain, toute la journée, je suis comme un gamin ! Heu-reux ! Putain (oui, facile, je sais !), je suis aux anges : ♪♫ tout le restant m’indifè-èè-re, j’ai rendez-vous avec vous ♫ !
Et donc, neuf heures moins juste, j’entre chez Nono et Marguerite. Merde, y a une gonzesse installée à notre table ! Mer-deuh ! Je suis déjà prêt à aller engueuler Nono (gentiment, j’ai le respect des têtes chenues) quand la meuf me fait signe.
Je sais bien que la lumière n’est pas violente dans le troquet, mais quand même, c’est qui cette brunette aux cheveux courts, toute timide ?
Oh putain, je le crois pas, c’est Reb !
C’est bien elle qui se lève, toute gênée : pas de perruque blonde ou rose, pas de maquillage, juste un peu masca... ricil, nature quoi ! Petite robe stricte, même pas décolletée. Manque juste les chaussettes blanches pour faire étudiante sage.
— Pas trop déçu ? demande-t-elle en me faisant les bises
— Tu rigoles ? Tu es... belle, simplement belle ! J’peux pas dire mieux Reb ! Tu es belle ! Et… ce teint de pèche, si lumineux, c’est tellement plus beau que tes couches de fond de teint ! Oh Reb ...
On s’est assis, je la mange du regard.
— Philippe, je dois t’avouer quelque chose, je ne m’appelle Rebecca, je m’appelle... Steph, enfin Stéphanie sur ma carte d’identité. Tu veux la voir ?
— Meuh non, j’te crois ! T’as rien à me prouver, m’enfin !
Elle sourit, enfin, et son regard est doux, rasséréné, confiant. Moi, je ne sais plus sur quel pied danser. Les pensées se bousculent dans ma tête : Merde, elle est trop jolie – Je craque – Et c’est quoi ce rendez-vous ? – Qu’est-ce qu’elle me veut ? – On va où ? – Putain, je la veux – Oui mec, mais c’est une pute, oublie pas ! – M’en fous, j’suis raide dingue ! – Mer-deuh, je l’aime !
Tout de suite les grands mots ! Je n’ai jamais su faire dans le détail moi !
Rebecca, enfin Stéphanie, voit bien que je suis un peu perdu et reprend l’initiative.
— Philippe, je voulais te montrer ça ce soir...








