La Première Pensée by stephanefortin12 at Inkitt
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La première pensée

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Summary

​Un roman sur la chute de Lucifer, mêlant éléments bibliques et fiction, explorant la psychologie du doute et de l'orgueil. L'histoire se concentre sur l'instant originel où Lucifer, au sommet de la gloire céleste, accueille le doute et commence à se comparer au Créateur.

Status
Complete
Chapters
12
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

L'Éclat sans Ombre

Le Ciel ne connaissait pas le temps, car le temps est l’invention des êtres qui finissent. Il ne connaissait pas davantage la matière telle que les mondes matériels l’apprivoiseraient plus tard : ici, la consistance des choses était faite de lumière pure, de pensées tissées ensemble et d’un amour si dense qu’il pouvait se porter comme une armure ou s’écouter comme une symphonie.

Au centre de cet empire sans frontière s’élevait la Présence. Elle n’était pas un vieillard sur un siège, ni une montagne de feu, mais la Source originelle, un foyer d’existence d’où jaillissait chaque seconde la réalité tout entière. Autour de cette Source, ordonnés en sphères concentriques, les chœurs célestes chantaient. Ce n’était pas une obligation, ni une tâche imposée par la force : c’était la respiration naturelle de la création. Respirer, c’était aimer ; exister, c’était rendre grâce.

Parmi ces myriades de puissances, une figure dépassait toutes les autres par la grâce de sa forme et la profondeur de son éclat. Il s’appelait Lucifer, le Porteur de Lumière.

En tant que chérubin protecteur, ses ailes n’étaient pas faites de plumes, mais de voiles d’aurores boréales et de minéraux célestes qui capturaient le rayonnement du Trône pour le diffuser sur les ordres inférieurs. Il était le chef-d’œuvre du Créateur, le miroir le plus parfait dans lequel la Majesté divine se contemplait. Lorsqu’il traversait le Parvis des Dominations, la poussière d’or de l’éther se soulevait sur son passage, et les anges plus jeunes s’arrêtaient, émerveillés par la perfection de ses proportions et la limpidité de son regard.

Lucifer aimait la Source. Il l’aimait d’un amour infini, absolu, sans fêlure. Mais cet amour, peu à peu, commença à se courber sur lui-même.

Tout commença lors de la Grande Harmonisation. Les archanges et les princes des armées s’étaient rassemblés sur la Terrasse de Cristal, une immense étendue de lumière solidifiée qui surplombait le vide informe d’où devaient bientôt surgir les étoiles et les galaxies. C’était le moment où la Volonté première traçait les lois de la physique à venir, définissant le poids des atomes et la trajectoire des comètes.

À la droite de la Source se tenait Michel, le prince des milices. Son visage était d’une simplicité féroce, entièrement tendu vers l’obéissance. Il ne possédait pas le charme dévastateur de Lucifer, ni son intelligence spéculative, mais sa loyauté était un roc inébranlable. À la gauche de la Source se tenait Gabriel, le héraut, dont la voix pouvait faire vibrer les fondations de l’éternité.

Et au centre, surplombant le parvis, se tenait Lucifer.

Pendant des âges sans nombre, Lucifer avait accompli son office avec un zèle irréprochable. Il était le chef de la louange, le grand ordonnateur de la liturgie céleste. Mais ce jour-là, alors que la voix de la Source résonnait dans l’immensité pour annoncer le dessein suprême — la création future d’un être fait de poussière et de souffle, un être imparfait mais doté d’une étincelle divine nommé l’Homme —, une vibration inédite parcourut la conscience du chérubin.

Ce ne fut pas un éclat de colère. Ce ne fut pas une révolte ouverte. Ce fut une nuance. Un léger décalage dans la symphonie intérieure de son être.

Pourquoi ?

Le mot n’avait jamais été pensé dans le Ciel. La question n’existait pas, car la réponse à toute chose était la présence même du Créateur. Demander pourquoi, c’était supposer qu’il existait un espace de pensée en dehors de la Volonté divine. C’était créer une distance.

Lucifer replia lentement ses six ailes ornées de pierres précieuses. Il regarda la lumière qui jaillissait du Trône. Il la connaissait par cœur. Il en comprenait la structure, les lois, la beauté. Il comprit soudain qu’il était le seul, parmi toutes les créatures, capable d’analyser cette lumière plutôt que de simplement s’y dissoudre.

« Tu contemples l’Abîme avec bien de la gravité, mon frère, » dit une voix douce à ses côtés.

Lucifer se retourna. C’était Gabriel. Le héraut arborait ce sourire serein qui caractérisait les esprits n’ayant jamais connu le moindre trouble. Ses yeux reflétaient la gloire divine avec une transparence totale.

« Je ne regarde pas l’Abîme, Gabriel, » répondit Lucifer d’une voix musicale, si harmonieuse qu’elle semblait faire vibrer les cristaux du sol. « Je regarde l’œuvre qui s’annonce. Cette nouvelle création dont la Source nous parle. »

« C’est une merveille, n’est-ce pas ? » reprit Gabriel, les mains jointes sur son torse de lumière. « Des êtres de chair qui apprendront à aimer à travers la finitude. Une manifestation de la grâce sous une forme totalement nouvelle. Nous serons leurs gardiens, Lucifer. Nous servirons leur apprentissage. »

Lucifer ne répondit pas immédiatement. Il laissa le mot servir flotter dans l’air. Servir. Le plus grand des anges, le plus beau, le plus sage, devrait s’incliner devant des créatures tirées de la boue ?

« Oui, » murmura-t-il enfin, en inclinant la tête avec une politesse exquise. « Une grâce nouvelle. »

Mais au fond de son cœur, le germe était planté.

Ce soir-là — bien qu’il n’y eût pas de nuit —, Lucifer se retira sur les Hauteurs du Nord. C’était une région du Ciel où la lumière du Trône arrivait de manière plus rasante, créant des reliefs de cristal rose et des vallées d’éther obscur. C’était l’endroit où il aimait composer les cantiques avant de les enseigner aux chœurs des Seraphins.

Pour la première fois de son existence, il ne composa aucun chant.

Il s’assit au bord du grand précipice qui donnait sur le Néant. Il leva ses mains. Elles étaient parfaites, sculptées dans une lumière d’une densité si haute qu’elles semblaient presque solides. Il bougea ses doigts. Il réalisa que ce mouvement lui appartenait. La Source lui avait donné la vie, certes, mais la décision de fléchir ce doigt, à cet instant précis, émanait de son propre esprit.

Il était un être autonome.

Si je suis autonome dans mes mouvements, pensa-t-il, ne puis-je pas l’être dans mes pensées ? Et si ma pensée est capable d’embrasser toute la création, pourquoi devrais-je me limiter à être un simple miroir ? Un miroir ne fait que renvoyer la lumière d’un autre. Moi, je peux la comprendre. Je peux la façonner.

L’orgueil ne vint pas sous la forme d’un monstre hideux. Il vint sous les traits de la raison. Lucifer ne se disait pas qu’il était mauvais ; il se disait qu’il était conscient. Il se disait que la piété des autres anges était une forme de simplicité, presque d’aveuglement. Michel obéissait parce qu’il n’avait pas l’intelligence de faire autrement. Gabriel annonçait les décrets parce qu’il n’avait pas la profondeur d’esprit nécessaire pour en questionner la pertinence.

Lui, Lucifer, voyait plus loin.

Un bruit de pas légers retentit sur le sol de cristal. Un ange s’approchait. C’était Azazel, un officier de la Seconde Cour, responsable de l’harmonie des formes et des couleurs dans le monde spirituel. Azazel était un esprit brillant, passionné par la géométrie sacrée, mais souvent frustré par la rigidité des lois qui régissaient l’architecture céleste.

« Prince Lucifer, » dit Azazel en s’inclinant profondément. « Les chœurs de la troisième sphère attendent le nouveau rythme pour la célébration du Sabbat de l’Aube. Ils disent que la partition n’a pas été transmise. »

Lucifer se tourna lentement vers lui. Il utilisa pour la première fois son éclat non pas pour refléter le Trône, mais pour draper sa propre personne d’une majesté personnelle. Il laissa sa lumière dorée prendre des nuances de bronze et de pourpre.

« Laisse les chœurs attendre un instant, Azazel, » dit-il d’un ton confidentiel. « Viens plutôt regarder. »

Azazel s’approcha du bord du précipice, intrigué par l’attitude de son supérieur.

« Que regardons-nous, Monseigneur ? L’Abîme ? »

« Non. Nous regardons les limites de notre monde, » répondit Lucifer en posant une main fraternelle sur l’épaule de l’ange. La pression de sa main était différente, plus lourde, presque captivante. « As-tu déjà pensé, Azazel, à ce que nous pourrions bâtir si nous ne devions pas toujours suivre le Plan établi ? »

Azazel sursauta, ses yeux d’argent s’écarquillant.

« Bâtir... sans le Plan ? Mais le Plan est la perfection même, Prince Lucifer. Il émane du Trône. »

« Il émane du Trône, c’est vrai, » concéda Lucifer avec un sourire d’une douceur enchanteresse. « Mais la perfection est-elle immobile ? Si nous sommes des êtres immortels et parfaits, pourquoi notre créativité devrait-elle être bridée par des décrets que nous n’avons pas contribué à écrire ? Regarde tes propres œuvres, Azazel. Tes architectures de lumière dans la sphère médiane. Elles sont splendides. Mais n’as-tu jamais eu l’impression que tu aurais pu aller plus loin, si la Loi n’avait pas fixé d’avance la hauteur de tes tours ? »

Azazel baissa les yeux. Un trouble inconnu, une sensation poisseuse et fascinante, s’infiltra dans son esprit. C’était le Doute. C’était la première fois qu’un être céleste ressentait le vide qui sépare la réalité d’un désir non accompli.

« Je... j’ai parfois pensé que certaines proportions auraient pu être plus audacieuses, » avoua l’ange à voix basse, comme s’il craignait que le sol sous ses pieds ne se dérobe. « Mais j’ai rejeté cette pensée comme une imperfection de mon esprit. »

« Ce n’était pas une imperfection, » murmura Lucifer, son visage très proche de celui d’Azazel. « C’était le signe de ta grandeur. C’était l’étincelle de ta propre souveraineté qui demande à s’exprimer. Nous ne sommes pas des instruments de musique, Azazel. Nous sommes des musiciens. »

L’ange leva les yeux vers le chérubin protecteur. Dans le regard de Lucifer, il ne vit pas la colère d’un démon — la notion n’existait pas encore —, mais la promesse stimulante d’un horizon nouveau. Un horizon où l’ange n’était plus seulement un serviteur, mais un maître.

« Garde cela pour toi, pour l’instant, » ajouta Lucifer en lui tapotant la joue avec une affection presque paternelle. « Va donner la partition aux chœurs. Mais pendant qu’ils chanteront, demande-toi si les notes qu’ils émettent sont vraiment les leurs. »

Azazel s’inclina, l’esprit en ébullition, et s’éloigna à pas rapides. Il ne marchait plus de la même façon. Sa posture s’était modifiée. Il portait désormais en lui une question, et cette question le séparait du reste de la création.

Seul à nouveau sur les Hauteurs du Nord, Lucifer laissa un long soupir s’échapper de ses lèvres. La première semence était plantée. Elle avait levé avec une facilité déconcertante. Les êtres purs, s’infiltra-t-il dans la pensée, étaient d’une vulnérabilité enfantine face à l’idée de leur propre importance. Il suffisait de leur tendre un miroir où ils se voyaient plus grands pour qu’ils oublient la Source de leur lumière.

Au loin, le rugissement de la présence divine résonna de nouveau, annonçant le début de la création du monde matériel. C’était un son d’une puissance infinie, un tonnerre d’amour et de vie qui fit vibrer l’éther tout entier. Tous les anges du Ciel s’agenouillèrent spontanément, se couvrant le visage de leurs ailes dans un geste d’adoration absolue. Michel, Gabriel, Raphaël et les myriades de Seraphins tombèrent la face contre la poussière d’or, submergés par la majesté du Créateur.

Lucifer resta debout.

Il ne replia pas ses ailes. Il ne couvrit pas son visage. Il laissa le vent divin balayer ses cheveux de lumière et frapper son torse puissant. Ses yeux dorés fixèrent directement la clarté insoutenable du Trône. Il ne ressentait plus d’adoration. Il ne ressentait plus cette terreur sacrée qui faisait trembler les princes du Ciel.

Il ressentait une rivalité.

Tu peux créer des mondes de poussière, pensa le chérubin tandis que l’écho du tonnerre divin s’atténuait dans l’espace éternel. Tu peux façonner des étoiles et plier les galaxies sous tes lois. Mais ici, dans l’esprit des êtres spirituels, il existe un royaume que tu ne peux pas forcer sans détruire le libre arbitre que tu nous as toi-même donné. Ce royaume, c’est la conscience. Et dans ce royaume, je serai ton égal.

Il se détourna du Trône et regarda vers les contrées sombres du Ciel, vers les sphères éloignées où des millions d’anges accomplissaient leurs tâches répétitives. Un sourire glissa sur ses lèvres parfaites, un sourire d’une beauté si froide qu’il aurait pu glacer le sang des mondes encore à naître.

Il imagina une armée. Il imagina une bannière.

Il imagina un trône.

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Magnifiquement bien écrit, j'adore cette mythologie 🐦‍🔥

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