1- Solène - La portière
Point de vue Solène
10h23
L'avion touche le tarmac de Roissy et un truc se pose en même temps que lui, un poids, juste sous mon sternum. Bordel, ça fait un mal de chien.
Pendant douze heures, j'ai eu un sursis. Un avion, c'est un entre-deux, ni Tokyo ni Paris, un morceau de ciel où on avait encore le droit d'être en dehors du temps. Le signal sonore retentit. Les passagers se lèvent, la vie reprend son empressement.
Nous, on ne bouge pas. On attend que la cabine se vide, et je sais très bien qu'aucun de nous deux n'attend par politesse. Pourtant les hôtesses de la première vont bien finir par venir nous chercher.
Puis, la douane, les tapis, nos valises qui arrivent ensemble, complices jusqu'au bout. Décidément. Je n'ose pas y voir un signe du destin ça serait bien trop stupide.
Enfin, les portes vitrées du hall, et dehors l'air de mars, gris, humide, ce froid parisien que je connais trop bien et qui vous cueille d'entrée de jeu. Devant la file des taxis, on s'arrête. Le moment est venu.
- T'es certaine que tu ne souhaites pas qu'on te raccompagne ? Marcus va bientôt arriver.
- Je préfère prendre un taxi.
Marcus. La berline à 100 000 euros, peut-être beaucoup plus que ça d'ailleurs, les sièges en cuir qui sentent le neuf. Non merci. J'ai besoin d'un taxi qui sent la vraie vie, le sapin désodorisant chimique à la noix. Et un chauffeur qui écoute les infos trafic. Je veux redescendre sur terre. J'en ai besoin.
- On se revoit quand ?
Sa voix est posée, mais je perçois en dessous quelque chose de tendu, un fil prêt à céder.
- Je ne sais pas. Je t'appellerai. Dans quelques jours, peut-être. Quand j'aurai retrouvé les enfants, quand j'aurai eu le temps de me poser un peu et de réfléchir à tout ça.
- Prends le temps. J'attendrai.
Il dit ça calmement, et c'est bien le pire. J'aurais préféré qu'il proteste, qu'il négocie. Mais non. Il me donne exactement ce que j'ai demandé, l'espace, le temps, la liberté.
Et merde.
Je reste plantée devant lui avec son cadeau dans les bras, à me demander pourquoi il pèse si lourd.
Je regarde Nolan longuement. Le pli de sa bouche quand il se retient, sa mâchoire qui bouge légèrement, ses fossettes en bas des joues, ses yeux qui ne me lâchent pas. Personne ne m'a jamais regardée aussi entièrement que cet homme, et personne ne m'a fait aussi peur.
Allez donc construire un équilibre avec ça.
Il s'approche, se penche légèrement, et il attend. Il me laisse le choix. Alors je me hisse sur la pointe des pieds et je l'embrasse sur la bouche, rapidement. Pas par pudeur. Par peur d'aller trop loin et de ne plus pouvoir me décoller de son corps. Ce n'est pas un baiser d'adieu. Ce qu'il dit exactement, je n'en sais rien, je suis bien trop paumée pour le savoir.
D'un coup ses doigts se referment sur ma nuque. Mon ventre se serre, mes jambes flanchent. Il me regarde intensément, mais je détourne le visage et recule pour me dégager. Si je ne recule pas maintenant, je ne reculerai plus.
- Au revoir, Nolan.
Il hésite.
- À bientôt, Solène.
Je monte dans le taxi. La portière claque, un bruit pourtant banal, mais celle-là me coupe en deux. Je m'interdis de me retourner, je tiens trois secondes.
Fais chier.
Il est toujours là à me fixer, immobile au milieu des gens pressés, les mains dans les poches, et il me regarde partir sans bouger. Et je comprends qu'il restera planté là bien après que ma voiture aura disparu.
Le taxi s'insère dans la circulation. Paris défile, mouillé, indifférent, puis l'autoroute, le Val-de-Marne, puis le nord de l'Essonne, chez moi. Je pleure sans bruit, et le chauffeur a la délicatesse de monter un peu la radio. Je me recompose dans le reflet de la vitre. Mascara naufragé, dignité en option. Me voilà en mode fille banale, un vrai chef-d'œuvre.
Devant chez moi, mes jambes pèsent une tonne. Pas à cause du vol. À cause de la porte, là, avec ma vie d'avant rangée derrière. Qu'est-ce que je raconte, ma vie tout court, et avec elle, ce qu'il y a de plus précieux à mes yeux : mes enfants.
Celle où je suis juste Solène, mère divorcée, fonctionnaire, femme normale. Pas celle qui s'est fait attacher, fouetter, aimer, briser, baiser, je ne sais plus dans quel ordre, d'ailleurs.
J'hésite, la clé à la main, et je prends une grande inspiration. Mes parents ont récupéré les enfants chez Julien hier. Ils se sont installés à la maison pendant mon absence, officiellement pour visiter Paris, officieusement pour tout gérer. Quand mon père m'a proposé au téléphone, soit venir me chercher à l'aéroport, soit récupérer les enfants chez Julien, je n'ai pas hésité une seule seconde. Affronter mon ex. après douze heures de vol et un cœur en morceaux, très peu pour moi, je n'en aurai pas eu la force.
Je n'ai pas le temps de tourner la clé.
- MAMAN !
Lili. Ma tornade personnelle, qui traverse le couloir en chaussettes et me percute à pleine vitesse. Je la réceptionne, je la serre fort, très fort, le nez dans ses cheveux, ce shampoing à la fraise, le même qu'elle réclame depuis ses quatre ans.
Et là, d'un coup, quelque chose se remet en place dans ma poitrine. Le monde peut bien être compliqué, je sens l'odeur de la fraise sur les cheveux de ma fille et je suis la maman la plus heureuse du monde en cet instant précis.
- Ma chérie. Tu m'as tellement manqué. Je t'aime tant.
- Toi aussi maman ! T'as vu des ninjas ?
- Non. Pas de ninjas. Mais des temples magnifiques.
- Je t'aime maman.
Ma fille qui d'habitude réserve ses déclarations à son père. Je prends. Je prends tout. Théo arrive derrière elle, plus réservé, mon petit homme qui du haut de ses cinq ans grandit trop vite lui aussi, et se glisse dans mes bras à son tour.
Je les tiens tous les deux et je respire. Machinalement, mes yeux descendent sur son bras. Il le plie, le déplie pour attraper la manche de sa sœur, un geste plutôt fluide bien qu'hésitant, mais naturel. Il y a pas si longtemps, ce bras-là était une source d'angoisse permanente, l'accident, l'opération, puis cette sur-infection, et l'intervention pour enlever les broches. J'ai l'impression que ça a duré des mois.
Mon père est debout dans l'encadrement. Pull beige, lunettes fines.
- Bon retour, ma chérie. C'était bien, le Japon ?
- Très bien. Merci d'avoir récupéré les enfants.
- C'est normal.
Dans la cuisine, ma mère a déjà mis de l'eau à chauffer, réflexe maternel inaltérable, on pourrait rentrer d'une guerre qu'elle proposerait un thé. J'adore ma mère parfois étouffante mais je l'aime.
Sur le plan de travail, je repère la boîte de médicaments de Théo et le carnet où elle a tout noté, les heures, les doses.
- L'antibiotique, c'est terminé depuis jeudi, m'explique-t-elle en suivant mon regard. On a fait la cure complète, comme disait l'ordonnance. Il n'a plus mal du tout, il a même refait du vélo dimanche.
- Il a refait du vélo ? lance-je d'un air sceptique.
- Sous surveillance, précise mon père. Et ton fils se débrouille comme un grand malgré son bras.
Je souris et mes yeux me piquent en même temps. Pendant que je me perdais dans un onsen à l'autre bout du monde, mes parents comptaient des gélules et couraient derrière un vélo. La culpabilité et la gratitude se disputent la place. Suis-je une maman et une fille indigne ?
Le soir, après les pâtes, le bain, trois histoires et deux verres d'eau de retardement stratégique, les enfants dorment enfin. Lili s'est endormie la main agrippée à ma manche, en plein récit de son cauchemar de mercredi, une histoire terrifiante où figurait principalement un croque-monsieur géant.
C'est rare, mais je prends ça aussi, ça me fait un bien fou de penser que j'ai pu manquer à ma fille. J'ai attendu que ses doigts se desserrent tout seuls avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds, et j'ai gardé sur le poignet, longtemps, la sensation de cette petite main.
La maison retrouve son silence du soir. Mes parents sont discrets et terriblement serviables. Ils étaient censés profiter de Paris, et en réalité ils ont tout rangé, tout nettoyé, bricolé, mon père a même réparé le volet de la cuisine qui bloquait depuis deux ans.
Ils repartent déjà demain. Ils vont me manquer.
Je monte dans ma chambre et j'ouvre la valise. Le kimono est là, soigneusement emballé dans son papier de soie, dans sa boîte laquée. Vieux rose, cerisiers blancs. Je devrais le ranger dans l'armoire, comme une femme raisonnable. Évidemment, je fais l'inverse. Je le sors délicatement, je le déplie sur le lit, et mes doigts glissent sur la soie.
La façon dont il m'a regardée quand je l'ai essayé, à Asakusa. Ce désir brut dans ses yeux, et cette retenue. La preuve qu'il peut changer. Et je pleure. Pour de bon cette fois. Je pleure sur cette soie qui sent encore le Japon.
Est-ce qu'on construit quelque chose sur des ruines ? Sur de la peur ?
Est-ce que je peux lui faire confiance à nouveau, et surtout, est-ce que je peux me faire confiance à moi, à celle qui a déjà failli se perdre une fois par amour ?
J'enfile le kimono sur ma peau nue, je m'allonge sur le lit dans le noir, et je laisse la soie me tenir compagnie. C'est ridicule, une femme de mon âge qui dort dans un cadeau. Mais ce soir, c'est tout ce qui me reste de ses mains.
Be patient, disait le petit papier du temple. Happiness will come.
Sois patiente, Solène.
Le bonheur viendra.
Il a intérêt.
***
Chères lectrices, chers lecteurs,
Ceci est le premier jet du tome 2 de la saga soumise. N'hésitez pas en commentaire au fur et à mesure des chapitres à me dire si cela vous plaît ou pas. Toute critique constructive sera la bienvenue pour améliorer ce roman. Merci beaucoup.








