Chapitre 1 là où personne ne connaît ton nom
Elikia avait vingt-deux ans lorsqu’il comprit qu’on pouvait laisser un pays derrière soi sans réussir à le quitter vraiment.
Le Congo était toujours avec lui.
Dans son accent.
Dans les rares chansons qu’il écoutait avec ses écouteurs quand il était seul.
Dans sa façon de chercher instinctivement certains produits au supermarché avant de se rappeler qu’il était désormais à des milliers de kilomètres de chez lui.
Et surtout dans cette dernière conversation avec sa mère.
—Pars.
Un seul mot.
Elle n’avait pas dit je veux que tu partes.
Elle n’avait pas dit je ne veux plus de toi.
Elle avait simplement dit :
— Pars, Elikia. Ici, je ne peux plus te protéger.
Les problèmes avaient commencé dans la famille.
Après la mort de son père, les choses s’étaient progressivement déchirées. Des disputes concernant l’argent, la maison, les responsabilités. Des oncles qui intervenaient dans des affaires qui ne les concernaient pas. Des accusations. Des rancœurs anciennes qui remontaient à la surface.
Et au milieu de tout ça, il y avait Elikia.
Un Oméga.
Dans les documents administratifs, il n’était rien de plus qu’une mention dans une case.
Dans la réalité, cette simple lettre semblait parfois déterminer la manière dont les autres le regardaient avant même qu’il ouvre la bouche.
Sa mère avait économisé.
Lui aussi.
Il avait travaillé partout où il le pouvait.
Puis était arrivée cette possibilité : poursuivre ses études en Corée du Sud.
Pas son rêve.
Pas vraiment.
Mais une porte ouverte.
Alors il l’avait prise.
---
La première chose qu’Elikia remarqua en sortant de l’aéroport fut le froid.
— Putain...
Il referma aussitôt sa veste.
Il avait regardé la température avant de partir. Il savait.
Mais savoir qu’il faisait froid etavoir froidétaient deux choses complètement différentes.
La deuxième chose qu’il remarqua fut la vitesse.
Des gens partout.
Des valises.
Des annonces qu’il comprenait à moitié malgré ses mois passés à apprendre le coréen.
Des écrans gigantesques.
Des véhicules qui attendaient dehors.
Tout le monde semblait savoir exactement où aller.
Sauf lui.
Elikia resta plusieurs secondes immobile avec une valise dans chaque main et son sac à dos accroché aux épaules.
Il vérifia son téléphone.
Puis l’adresse.
Puis son téléphone.
Puis encore l’adresse.
— D’accord... calme-toi.
Personne ne lui répondit.
Évidemment.
Il était seul.
Pourtant, ce n’était pas ce qui le préoccupait le plus.
Discrètement, Elikia approcha deux doigts de son cou.
Le patch était toujours là.
Il expira.
Sous ses vêtements, un second patch était collé près de sa clavicule.
Dans son sac, il avait trois boîtes de suppresseurs.
Dans sa valise : quatre autres.
Beaucoup trop.
Même le pharmacien qui les lui avait vendus lui avait conseillé de respecter strictement les doses.
Mais Elikia préférait cette sécurité-là.
Parce qu’il connaissait son odeur.
Et surtout, il connaissait la réaction qu’elle pouvait provoquer.
Chez certains Alphas, elle ne provoquait presque rien.
Chez d’autres...
Une crispation.
Un mouvement de recul.
Une sensation désagréable impossible à expliquer.
Sa mère avait toujours dit que son odeur était simplement particulière.
Elikia avait cessé de croire cela depuis longtemps.
Particulière, c’était le mot gentil.
Les autres en avaient utilisé beaucoup d’autres.
Alors il avait appris.
Se laver.
Neutraliser.
Mettre un patch.
Prendre son suppresseur.
Vérifier.
Puis revérifier.
Toujours.
---
Son studio à Séoul faisait approximativement la taille de l’ancienne chambre qu’il partageait autrefois avec son cousin.
Peut-être même moins.
Il posa ses valises.
Un lit.
Une petite table.
Une cuisine minuscule.
Une salle de bain.
Une fenêtre donnant sur un alignement d’immeubles.
Elikia resta debout au milieu de la pièce.
Voilà.
Sa nouvelle vie.
Il sortit son téléphone.
Trois messages de sa mère.
Tu es arrivé ?
Elikia ?
Appelle-moi quand tu arrives.
Il sourit pour la première fois de la journée.
L’appel dura quarante-sept minutes.
Sa mère lui demanda s’il avait mangé sept fois.
Elikia lui répondit sept fois que oui.
Il mentit sept fois.
Lorsqu’il raccrocha, le silence revint.
Il ouvrit une valise.
Au-dessus de ses vêtements se trouvait une petite photo de famille.
Il la regarda.
Puis la retourna.
Pas ce soir.
---
Ses premières semaines en Corée furent étranges.
Elikia découvrit qu’il était possible d’être entouré de milliers de personnes et de ne parler à personne.
Université.
Métro.
Supérette.
Studio.
Université.
Métro.
Supérette.
Studio.
La routine s’était installée rapidement.
Il comprenait suffisamment le coréen pour suivre les cours, beaucoup moins pour participer aux conversations rapides de ses camarades.
Et même lorsqu’il comprenait...
Il parlait peu.
Au début, quelques étudiants étaient venus vers lui.
— Tu viens d’où ?
— Du Congo.
— Ah ! Afrique ?
— Oui.
Puis venaient parfois des questions curieuses, certaines maladroites, d’autres sincères.
Elikia répondait poliment.
Toujours avec le sourire.
Mais jamais suffisamment longtemps pour que cela devienne une véritable conversation.
Parce qu’une conversation pouvait devenir une habitude.
Une habitude pouvait devenir une amitié.
Et une amitié impliquait que quelqu’un reste suffisamment près de lui pour remarquer certaines choses.
Comme les patchs.
Comme les comprimés avalés discrètement dans les toilettes.
Comme le fait qu’Elikia refusait systématiquement les soirées étudiantes.
Ou qu’il reculait presque imperceptiblement lorsqu’un Alpha s’approchait trop près.
Alors il avait trouvé une solution.
Ne laisser personne entrer.
Cela fonctionnait.
Peut-être même trop bien.
---
Un mardi matin, pourtant, quelque chose changea.
Elikia se réveilla avec la sensation que quelque chose n’allait pas.
Il resta couché.
Renifla.
Rien.
Il toucha son cou.
Le patch était toujours présent.
Il consulta son téléphone.
7 h 13.
Premier cours à neuf heures.
— Ça va.
Il se leva.
Douche.
Vêtements.
Patch neuf.
Suppresseur.
Déodorant neutralisant.
Il attendit quelques secondes.
Toujours rien.
Parfait.
Dans le métro, il resta debout contre une porte, écouteurs dans les oreilles.
Une station.
Deux.
Trois.
Puis deux Alphas entrèrent dans la rame.
Elikia le remarqua immédiatement.
Il ignorait leurs noms. Ils ne regardaient même pas dans sa direction.
Pourtant son corps se tendit par réflexe.
Il baissa les yeux.
Tout va bien.
Le métro repartit.
Quelques secondes passèrent.
Puis l’un des Alphas fronça les sourcils.
Elikia cessa de respirer.
L’homme regarda autour de lui.
Son ami lui demanda quelque chose.
L’Alpha secoua la tête.
Elikia sentit son cœur accélérer.
Impossible.
Il avait pris son suppresseur.
Le dosage correct.
Un patch neuf.
Tout était correctement neutralisé.
L’homme renifla légèrement avant de faire une grimace.
Elikia descendit à la station suivante.
Ce n’était pas la sienne.
Il s’en moquait.
À peine les portes ouvertes, il sortit.
Marcha.
Puis marcha plus vite.
Il entra dans les premières toilettes publiques qu’il trouva et s’enferma dans une cabine.
Ses mains tremblaient.
— Merde... merde...
Il fouilla son sac.
La boîte était là.
Bien sûr qu’elle était là.
Elikia ne sortaitjamaissans elle.
Il prit un autre comprimé.
Puis s’arrêta.
Il connaissait la dose.
Il savait qu’il ne devait pas constamment l’augmenter.
Sa main resta suspendue au-dessus du comprimé.
Quelques secondes.
Puis il le remit dans la boîte.
— Non.
Il se regarda dans le petit miroir des toilettes.
Ses yeux étaient fatigués.
Il n’avait que vingt-deux ans.
Pourtant, certains matins, il avait l’impression d’en avoir quarante.
— Tu ne vas pas recommencer.
Il remit correctement son patch.
Respira.
Et retourna à l’université.
En retard.
Encore.
---
Le soir, Elikia rentra seul.
Comme toujours.
Il s’arrêta dans une supérette et choisit quelque chose à manger dont il n’arrivait toujours pas à prononcer correctement le nom.
La caissière le reconnut.
Elle lui adressa son petit sourire habituel.
— Bonsoir.
Elikia répondit dans son coréen encore trop appliqué :
— Bonsoir.
Il paya.
Puis rentra.
Il retira ses chaussures devant son appartement.
Verrouilla derrière lui.
Une fois.
Deux fois.
Alors seulement, il retira son patch.
Longue expiration.
Enfin.
Chez lui, il pouvait arrêter de se cacher.
Son odeur naturelle revint progressivement dans la petite pièce après des heures passées sous les neutralisants.
Elikia ferma les yeux.
Ici, au moins, personne ne pouvait grimacer.
Personne ne poserait de question.
Personne ne lui demanderait ce qui n’allait pas chez lui.
Son téléphone vibra.
Un message de sa mère.
Tu t’es fait des amis ?
Elikia fixa l’écran.
Longtemps.
Puis tapa :
Oui maman. T’inquiète pas.
Il envoya.
Le téléphone retomba sur le lit.
Elikia regarda son studio silencieux.
La chaise vide.
Le deuxième oreiller qu’il n’utilisait jamais.
Les boîtes de suppresseurs rangées méticuleusement sur une étagère.
Il murmura :
— Quel menteur.
Et, malgré lui, il rit.
Un petit rire épuisé.
Il ignorait encore une chose.
Dans quelques semaines, il rencontrerait pour la première fois un Alpha qui, en sentant cette odeur qu’Elikia avait passé des années à étouffer...
ne reculerait pas