Chapitre 1 : La Fuite
Léo
J’avançais en boitant vers les bois.
Chaque pas m’arrachait une grimace. J’étais couvert de sueur, mes vêtements collaient à ma peau et mon souffle s’échappait de mes lèvres fendues en inspirations courtes et douloureuses. Une douleur lancinante me traversait les côtes à chaque mouvement, tandis que ma jambe gauche menaçait de céder sous mon poids.
Pourtant, je continuais. Je devais continuer.
Lorsque j’atteignis enfin l’orée de la forêt, je m’arrêtai net. Devant moi, les bois formaient une immense muraille noire.
Je déglutis. Non. Tout mon corps refusait d’avancer.
D’aussi loin que je me souvienne, j’avais toujours eu peur de l’obscurité des bois. Depuis mon enfance, ces arbres serrés les uns contre les autres, ces branches qui semblaient se refermer au-dessus de ma tête et cette impossibilité de savoir ce qui pouvait se cacher quelques mètres plus loin éveillaient en moi une profonde sensation d’insécurité.
Dans une forêt plongée dans le noir, le danger pouvait surgir de partout. Cette peur m’avait valu bien des moqueries.
Quel genre de loup a peur des bois ?
Je pouvais presque entendre leurs rires.
Nous sommes les maîtres de ces forêts, Léo.
Et puis cette phrase, toujours accompagnée d’un sourire moqueur :
Tu es sûr d’être un véritable loup ?
Même lorsque mes parents avaient essayé de me forcer à affronter cette peur, j’avais toujours trouvé une excuse pour ne pas m’aventurer seul entre les arbres après le coucher du soleil.
Et voilà que ce soir, l’endroit que j’avais passé ma vie à éviter représentait ma seule chance de survie. Si ça, ce n’était pas de l’ironie…
Je levai les yeux vers le ciel. Même la lune semblait avoir décidé de m’abandonner. Elle qui, quelques heures plus tôt, avait été ma plus précieuse alliée s’était maintenant réfugiée derrière un immense nuage sombre, plongeant la forêt dans une obscurité presque totale.
— Lâche… murmurai-je.
Un sourire amer étira mes lèvres fendues.
Un bruissement éclata soudain dans les feuillages. Je sursautai. Mon sourire disparut aussitôt.
Mes yeux parcoururent nerveusement les alentours. Je scrutai les buissons, les arbres, les hautes herbes. Pendant quelques secondes, je retins mon souffle.
Rien. Seulement le vent. Du moins, je l’espérais.
Je finis par avancer jusqu’au premier arbre et posai une main contre son tronc. L’écorce rugueuse du vieux chêne écorcha légèrement ma paume, mais je m’y agrippai pour ne pas tomber.
Je fermai les yeux. Juste quelques secondes. Il me fallait seulement quelques secondes pour reprendre mon souffle.
Une douleur aiguë me traversa les côtes et je serrai les dents. Ma jambe gauche me lançait tellement que je pouvais sentir les battements de mon cœur jusque dans ma cuisse.
Je n’en pouvais plus. Puis j’aperçus quelque chose. En contrebas. De petites lueurs blafardes vacillaient au loin. Une. Puis une autre. Puis plusieurs. Des torches.
Mon cœur manqua un battement. Ils m’avaient retrouvé. Je me redressai aussitôt, oubliant presque la douleur. La forêt. Je regardai l’obscurité devant moi. Puis les lumières derrière.
Soudain, les monstres que mon imagination avait toujours placés entre ces arbres me parurent bien moins terrifiants que ceux qui arrivaient derrière moi.
Je m’engouffrai dans les bois. Je progressai en m’aidant des troncs, avançant aussi vite que ma jambe me le permettait. Très vite, l’obscurité m’enveloppa entièrement.
Pas un rayon de lumière ne perçait la canopée.
Les arbres s’élevaient autour de moi comme de longues silhouettes immobiles, leurs cimes disparaissant dans les ténèbres. Une brume légère rampait entre les troncs, effleurait les fougères et les racines noueuses avant de se perdre dans les profondeurs de la forêt.
Pourtant, tout semblait étrangement paisible.
Quelques feuilles frémissaient sous la caresse du vent. Le chant régulier des grillons se mêlait au murmure d’un ruisseau que je ne pouvais pas voir. De temps en temps, le craquement d’une branche ou le hululement lointain d’une chouette venait troubler cette tranquillité.
J’avançai malgré la peur qui me nouait l’estomac. Un pas. Puis un autre. Et encore un autre.
J’étais presque parvenu à me convaincre que je pouvais le faire lorsque la terre se mit à vibrer.
Je m’immobilisai. Non.
Une nuée d’oiseaux s’arracha brusquement aux branches dans un concert de cris et de battements d’ailes.
Cette fois, je compris. Ils avaient atteint l’orée des bois. La panique prit le dessus. Je saisis ma chemise et tirai dessus avec tellement de force que le tissu se déchira. Mes haillons tombèrent les uns après les autres sur le sol humide. Le vent glacial mordit immédiatement ma peau nue et un frisson parcourut tout mon corps.
Mais je n’avais pas le temps d’avoir froid. Je laissai le changement venir. La douleur fut brève et familière. Mes os craquèrent. Mon corps se courba. Mes mains touchèrent le sol avant de devenir des pattes, mes ongles s’allongèrent en griffes et une fourrure rousse recouvrit progressivement ma peau.
Quelques secondes plus tard, l’homme avait disparu. À sa place se tenait un loup roux. Un loup qui n’avait plus grand-chose d’impressionnant. Mon corps était chétif, amaigri au point que mes côtes se dessinaient sous mon pelage. Mes blessures n’avaient pas disparu avec la transformation. Au contraire, chacune d’elles semblait me rappeler brutalement son existence.
Je n’avais cependant besoin que d’une chose. Courir. Je bondis entre les arbres. Mes pattes frappèrent la terre humide à une cadence folle.
L’obscurité ? Je n’y pensais même plus.
Les branches basses fouettaient mon museau et s’accrochaient à mon pelage. Les pierres meurtrissaient mes coussinets. Les racines surgissaient devant moi sans prévenir.
Je courais. Aussi vite que mon corps épuisé me le permettait.
La lune finit par ressortir de derrière son nuage et quelques-uns de ses rayons réussirent à traverser l’épaisse canopée. Ils accrochaient par instants mon pelage roux, le faisant flamboyer dans la nuit avant que l’obscurité ne m’avale de nouveau.
Je ne savais plus depuis combien de temps je courais. Mes poumons brûlaient. Chaque inspiration devenait plus difficile que la précédente. Mes muscles me suppliaient de ralentir. Mes coussinets, meurtris par les pierres et les kilomètres parcourus, me lançaient à chaque foulée.
Je voulais m’arrêter. M’allonger. Fermer les yeux. Rien qu’un instant. Mais je ne pouvais pas. Ils me poursuivaient.
Je tendis l’oreille. Pendant quelques secondes, je n’entendis plus que le martèlement de mes propres pattes contre la terre et mon souffle rauque.
Peut-être les avais-je semés. Peut-être—
Un hurlement déchira la nuit. Mon sang se glaça. Un deuxième lui répondit. Puis un troisième.
Ils étaient encore là. La terreur traversa mon corps comme une décharge. J’accélérai. Plus vite. Il fallait mettre le plus de distance possible entre eux et moi. Atteindre une autre forêt. Une rivière. Une frontière. N’importe quoi. Je me fichais de savoir où j’allais. Il fallait seulement qu’ils perdent ma trace.
Je bondis par-dessus un tronc abattu et poursuivis ma course sans ralentir. Les arbres défilaient autour de moi. Je ne distinguais presque plus rien. Seulement des silhouettes noires, quelques éclats de lune et des fragments de sol apparaissant devant mes pattes une fraction de seconde avant de disparaître derrière moi.
Encore quelques mètres. Encore un peu. Je pouvais y arriver. Je pouvais—
Ma patte avant se prit dans une racine. Tout bascula. Mon corps fut projeté vers l’avant avec une violence qui me coupa le souffle. Je heurtai brutalement le sol. Puis je roulai. Une pente. Je n’avais pas vu la pente. J’essayai de planter mes griffes dans la terre, mais mon corps continuait sa chute. Terre. Branches. Pierres. Ciel. Terre.
Je ne savais plus où était le haut. Une branche me lacéra le flanc. Je poussai un gémissement. Mes griffes labourèrent désespérément le sol sans parvenir à trouver de prise. Puis je le vis. Un énorme rocher. Juste devant moi.
Non.
Je tentai de me retourner. Trop tard. Mon crâne percuta la pierre. Une douleur fulgurante explosa dans ma tête. Pendant une fraction de seconde, je ne ressentis plus rien. Plus la douleur. Plus la peur. Plus mes poursuivants derrière moi.
Je crus apercevoir la lune entre les branches. Puis elle disparut à son tour. Et les ténèbres m’emportèrent.








